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NÉCESSITÉ DE L’EFFORT

Virgile avait travaillé douze ans à son poème de l’Énéide. Au moment de mourir, avant d’avoir pu l’achever suivant les exigences de son goût délicat, il ordonne de jeter au feu une œuvre qu’il juge indigne de lui-même et de la postérité. Par bonheur on lui désobéit ; l’Énéide est sauvée. Elle reste comme un des chefs-d’œuvre de la poésie épique, fait, depuis deux mille ans, et fera toujours les délices des am’ des vers harmonieux.

Il n’en est pas, du reste, autrement en notre langue, nien aucune langue. Qu'il s'agisse d’Athalie ou du Cid, des Méditations ou de la Légende des Siècles, des Trophées ou de l’Aiglon, du Paradis perdu ou de la Jérusalem délivrée, il est universellement reconnu que c’est un art difficile que de faire des vers faciles.

Il en est de même dans tous les genres. Qu'on ne croie

pas qu’un chimiste comme Chevreul, un savant comme

Pasteur, un physicien comme Edison, sortent tout for-

més d’un cours universitaire ou d’une clinique d’hôpital. Non, plus encore que le génie, ils ont eu la longue patience, cette persévérance au travail que ne décourage aucune difficulté, aucun échec.

Je laisse, Mesdames, à vos souvenirs de multiplier ces exemples.

Oui, si l’on veut faire quelque chose, être quelqu'un, il ne faut pas reculer devant l'obstacle, devant ce qui coûte, disons le mot : il ne faut pas avoir peur du sacrifice.

J'ai cru utile, Mesdames, de le rappeler en présence d’une belle œuvre comme la vôtre. Une pareille œuvre ne se fonde pas, ne se continue pas, ne se développe pas sans dévouement. Que la nature, qui cherche ses aises et n'aime pas à être dérangée, murmure quelquefois et soit tentée de lassitude, on aurait tort de s’en étonner. Vous n’en êtes, Mesdames, que plus dignes d'éloges lorsque, malgré l'attrait du foyer qui voudrait vous retenir, malgré l’appel de réunions mondaines dont vous feriez l’ornement et la joie, vous restez quand même fidèles à vos assemblées charitables et yenez consacrer votre temps, vos talents, vos ressources au soulagement des délaissés, à le cousolation des déshérités de la fortune.

Certes, il y a déjà une récompense dans la gratitude naïve et les sourires affectueux de ces crphelins auxquels vous tenez lieu de mères, dans la reconnaissance émue de ces vieillards auprès de qui vous remplacez la famille absente ou disparue. Et c’est là une de ces jouissances qui ne s’achètent pas à prix d’or, mais que seul peut procurer le don de soi.

Une récompense plus belle encore, c’est précisément de donner à votre vie cette couronne de charité, prélude

d’une autre couronne que vous réserve le Dieu de Charité

Voilà, Mesdames, pour employer les expressions mêmes de R. M. Monlaur, voilà l’impulsion noble qui empêche votre vie d’être terne, voilà la trace bénie que vous laisserez, l’humble grain que fera lever et que multipliera

au centuple la bonté de Dieu.

Noces d'argent de l’Hôtel-Dieu de Lévis, 1892-1917.

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Noces d'argent de l’Hôtel-Dieu de Lévis, 1892-1917.

L'Hôtel-Diev de Lévis a été fondé en 1892 par M. le curé Gauvreau. Les commencements ont été très humbles, mais les progrès, si rapides qu'aujourd'hui de vastes et beaux bâtiments abritent plus de cinquante religieuses, — professes et novices, — et hospitalisent des centaines d’infirmes et de malades.

On célébrait, à la fin du mois d'octobre dernier, le vingtcinquième anniversaire de la fondation. C'était une fête tout intime d'actions de grâces et de souvenir. Le 29, il y eut un service funèbre pour les âmes des RR. Mères Ste-Thérèse de Jésus et M. du Sacré-Cœur, les deux premières supérieures, et des autres hospitalières décédées. Le 30, Mgr F.-X. Gosselin, curé de Lévis, assisté par MM. les abbés Elias et Joseph Roy, du Collège, comme diacre

et sous-diacre, célébrait dans la chapelle du monastère

une messe solennelle, chantée — fort bellement — par les sœurs elles-mêmes. Malgré l’heure matinale et une pluie torrentielle, le modeste sanctuaire était rempli d’un clergé nombreux et de tous les fidèles qui avaient pu y trou-

ver place. Après la messe un sermon fut prononcé par l'abbé Scott, euré de Sainte-Foy, vicaire à Lévis lors de la fondation de l’Hôtel-Dieu.

On publie ce discours parce qu'il présente, bien qu’en raccourci, un historique assez complet des débuts et des déveloynements de cette importante institution. Forsan

et hæc olix: meminisse juvabit.

Lapides clamabunt.

Les pierres crieront.

Luc, XIX, 40.

Mes Révérennes Mère,

V£ÉNÉRÉS CONFRÈRES, Mrs FRÈRES,

Notre-Seigneur Jésus-Christ répondait aux pharisiens qui voulaient qu'il imposât silence aux acclamations de ses disciples : ‘ Si ceux-ci se taisent, les pierres crieront. ”

Les pierres peuvent donc parler, elles ont une voix? Oui, et combien éloquente ! Mais voix silencieuse retentissant au fond de l’âme qui sait écouter. Qui ne l’a pas entendue en présence, ou même au simple souvenir des ruines célèbres, Baalbek ou Palmyre, le Forum romain ou l’Acropole, ces vestiges encore superbes de grandeurs évanouies? Tantôt fracas lointain d’armées qui se heurtent, tantôt cris des foules acclamant les triomphateurs, parfois accents d’une éloquence enchanteresse, presque surbu

GAUVREAL

maine, ou bien gémissements des peuples opprimés, ces mille échos des siècles écoulés qui tous se résument en la parole si profonde et si triste des saints Livres : Vanité des vanités! ! Où sont maintenant ces héros, ces conquérants, ces orateurs, ces maîtres du monde? Vanité des vanités, et tout n'est que vanité. Mais si les monuments érigés par l'orgueil de l’homme exhalent cette plainte désolée, s'ils n'ont pas même, souvent, su conserver les noms de leurs fastueux auteurs ?, ilen est bien autrement de ceux qu'a élevés la religion chrétienne : prestigieuses cathédrales dont les flèches semblent porter vers le ciel l'hommage de l'âme croyante, monastères, maisons de prière où l'hymne de la louange ne s'éteint ni la nuit ni le jour, asiles charitables, où le Christ est soigné dans ses membres souffrants. Ceux-là, même si un fanatisme impie, comme no-

tre époque l'a vu plus d’une fois, en a chassé les pieux habitants, même s'ils ont été, comme Reims, saccagés et

ruinés par le vandalisme des modernes barbares, ceux-là nous parlent encore d'espérance et d'immortalité, parce qu'ils sont nés de la foi et de la seule vertu qui soit éternelle, la Charité.

Telle est, mes frères, cette maison-Dieu, — comme on disait autrefois, — qui nous réunit en ce moment pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire de sa fondation.

Ecll. I, 2.

2. C'est une belle pensée et même une expression de Bossuet—qu'il est juste de lui restituer bien que je ne puisse indiquer le passage précis où je l'ai vue.

C'est la fête des souvenirs. Il faut donc jeter un regard sur ce passé encore bien court de vingt-cinq ans, rappeler les origines de cette institution dont le développement a été si rapide, surtout redire le dévouement et le zèle des âmes généreuses qui en ont conçu la pensée, et, malgré tous les obstacles, l'ont réalisée.

Comme il convient, nous évoquerons d’abord la figure du prêtre excellent qui a consacré à cette fondation les nombreuses ressources d'une nature riche en dons de toutes sortes. Nous parlerons ensuite des nobles cœurs qui l'ont aidé dans l'exécution de ses desseins. Pour être complet, il aurait été nécessaire d'ajouter un mot sur le bien accompli dans cette maison. Mais il faudrait un long discours, et les longs discours ne sont plus de notre temps, où tout marche à la vapeur et à l'électricité. Nous ne pouvons donc qu'y jeter un coup d’œil en passant, assez toutefois pour constater que, si haut que le fondateur ait porté ses espérances, elles ont été dépassées.

Notre-Dame de Lévis est une paroisse de date récente : c'est à peine si elle peut ajouter quelques années à son demi-siècle. Elle est trop jeune pour que ses archives puissent se glorifier de posséder l’acte de naissance du plus illustre de ses enfants, Son Éminence le Cardinal Bégin,

archevêque de Québec . Mais combien vite elle a grandi ! Sans parler des progrès matériels, dus à l'initiative et à l'énergie de ses citoyens, en 1892, — et déjà depuis longtemps, — elle possédait tous les organes principaux de la vie religieuse et intellectuelle. Son beau collège, bien

qu'il n'eût pas encore pris l'extension qu'il a aujourd'hui, pouvait dès lors rivaliser, pour le nombre des élèves et la

force des études, avec les maisons les plus prospères et les plus renommées du pays. Un spacieux couvent donnait l'instruction et l'éducation aux jeunes filles. Les Frères Maristes avaient été depuis quelque temps chargés des écoles paroissiales. Des centaines d'orphelins et de vieillards pouvaient trouver refuge dans ce magnifique hospice Saint-Joseph-de-la-Délivrance, monument des largesses vraiment royales d'un citoyen aussi modeste que généreux, qu'il est permis de nommer puisqu'il est jort, l'honorable Georges Couture.

Naturellement ces libéralités avaient été dirigées.

C'a été la gloire et le bonheur de cette paroisse de Notre- Dame d'avoir eu à sa tête, depuis le commencement, des prêtres non seulement distingués, non seulement éminents, mais de vrais hommes de Dieu, les Déziel et les Gauvreau, —— Pour ne nommer que ceux qui ne sont plus. Tous les deux étaient puissants par la parole et par l'action, des cœurs d’apôtres. Bien au-dessus, tous les deux, de ces

1. Néen1840. N.-D. de Levis a été fondée en 1851. Son Eminence a été baptisée à St-Joseph de Lévis.

misérables intérêts terrestres qui rapetissent et rabaissent tant d’âmes capables d’être hautes et grandes, ils semaient sans compter, à pleines mains, le bien autour d’eux et ne savaient thésaurier ici-bas autre chose que la vénération et l'amour de leurs peuples. Et parce qu’ils donnaient beaucoup, ils pouvaient beaucoup demander. Qui aurait pu refuser quelque chose à ces prodigues de la charité ? C'est le secret de leurs œuvres, comme de beaucoup de belles et grandes œuvres.

Pour celui qui est le principal héros de cette fête et qui, bien qu’absent à nos yeux, la domine tout entière de sa présence invisible, le regretté Mgr Gauvreau, vous l'avez tous connu, mes frères, et vous trouverez bon que je vous en parle. Comment ne pas parler de lui, dans cette maison fille de son génie et de sa générosité? Qu’on me permette donc d'en appeler à mes souvenirs personnels. Qui l’a mieux connu que moi? J'ai eu le bonheur, tout enfant, d’être sous sa direction, alors qu’à peine âgé de vingt-neuf ans il était nommé curé de l’importante paroisse de Saint- Nicolas, qui ne l’a jamais oublié. Il y succédait à l’abbé Étienne Baillargeon, frère de l'archevêque de Québec, et le vénérable prélat, de si douce et si sympathique mémoire, lui avait dit en le nommant : ‘“ Je veux avoir un ami là où, pendant trente-deux ans, j'ai eu un frère ”.

C'est lui qui m’a soutenu, encouragé, souvent consolé dans cette carrière longue, semée souvent de sacrifices, qui mène au sacerdoce. Jeune prêtre, j'ai passé près de

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lui huit des plus belles années de n à i’unesse sac. rdotale, au milieu de cette population chrétienne de ievi- qu’on ne peut connaître sans l’aimer et que je n’ai pas quittée sans de vifs regrets. Et ainsi il m’a été donné de voir, je dirais de palper les richesses de cette âme privilégiée.

Quelle intelligence ouverte et claire ! Comme il avait vite saisi le nœud d’une difficulté ou d’une affaire ! Quelle facilité d’assimilation ! Quelle mémoire ornée de mille ré-

miniscences qui rendaient sa conversation aussi agréab’

qu’instructive ! Il pouvait vous redire de longs passages

des discours qu'il avait autrefois entendus de la bouche des orateurs populaires, les Cartier ou les Mailloux. Et sa parole était claire comme sa pensée. Un jour qu'il expliquait quelque chose, au catéchisme du dimanche, il demande tout à coup : “ Est-ce que j'ai déjà dit cela ? ”’ Un petit garçon — que je connais bien — se lève comme mu par un ressort et répond : “* Oui, Monsieur le curé, au sermon, ce matin”. Et il était tout content, ce bon prêtre, que ses sermons fussent compris par les enfants, Comment ne l’auraient-ils pas été? Si jamais orateur a réalisé la définition du sermon : “ Dire quelque chose à quelqu’un ”, c’est bien le curé Gauvreau. Il parlait vraiment à son auditoire, et d’une manière combien vivante, combien personnelle 1! et jamais cherchée. Mais si sa pa-

1. Un jour, un confrère lui disait après un sermon: ‘“ C’est du Gauvreau que tu nous a donné là”. Ilne croyait pas si bien dire ni faire peut-être un compliment si complet.

L] role était toujours spontanée, jamais recherchée, elle était

distinguée, littéraire même, soigneusement méditée et nourrie de la sainte Écriture et de bonne théologie. Elle était toujours éloquente. Il lui arrivait parfois d’être âpre et dure, quand il fallait tonner contre le désordre, mais elle ne blessait pas. Il pouvait tout oser, ce prêtre qu'on savait si juste, qui ne faisait jamais acception des personnes, riches ou pauvres, grands ou petits : le non licet — cela n’est pas permis — de S. Jean-Baptiste à Hérode aurait naturellement trouvé place sur ses lèvres, fût-ce devant un roi; ou la courageuse réponse d’Ambroise à Théodose qui s’excusait, sur les péchés du roi David, du massacre de Thessalonique : ‘* Qui secutus es errantem, sequere pænitentem, — Vous l’avez imité dans son péché, imitez-le dans sa pénitence ”. Il pouvait prendre sans effort tous les tons, depuis la bonhomie familière jusqu’au pathétique le plus émouvant.

C'est que sa parole venait du cœur.

Si Mgr Gauvreau était un.homme de haute intelligence, c'était encore plus, s’il est possible, un homme de cœur’ Et c’était là le grand charme qui émanait de lui et qui attirait à lui. Comme il savait deviner une détresse secrète et y apporter un prompt et discret remède ! Comme il avait vite compris une douleur cachée et appliqué sur la plaie le baume refraîchissant et guérisseur ! Parfois ce

n’était qu'un mot, mais si senti, si sympathique, si péné-

trant qu’il allait droit au cœur. On ÿ sentait vibrer une âme.

Et combien d'infortunés, surtout de jeunes gens, il a arrachés ainsi à la désespérance, aux passion fatales, et remis sur la voie !

Avec cela, combien fidèle à ses amitiés ! combien attaché à cette maison de Sainte-Anne oùilavait fait ses études ! Quelle large et noble hospitalité il savait exercer ! Comme il savait largement et délicatement donner ! Pour résumer tout ce que je pourrais dire, c'était un de ces hommes qui font honneur non seulement à tout un clergé, mais à l’homme même.

C’est avec son cœur que le curé Gauvreau comprit que, dans une grande paroisse comme Notre-Dame de Lévis, ce n'est pas assez de pourvoir à l'instruction de la jeunesse, ni même d'offrir un refuge assuré aux vieillards pauvres et aux orphelins ; qu'il y a d’autres besoins parfois plus im-

périeux, plus pressants, auxq2ls il faut promptement ré-

pondre, des malades sans ressources qu'il faut soigner, des

victimes d'accidents divers que seul un secours immédiat peut sauver. Sans doute l’Hôtel-Dieu de Québec était là, tout près, et le cœur des Hospitalières toujours ouvert Pour accueillir les infirmités humaines. Mais les salles de leur maison ne sufsaient pas toujours aux malades d'un diocèse aussi vaste que celui de Québec. Plus d’une fois le zélé curé de Notre-Dame de Lévis avait songé à doter sa paroisse d’une institution pareille à celle dont est jus-

tement fière la vieille cit£ ue Champlain. Dès 1887, il en avait parlé à la supérieure de cette vénérable maison pour s’assurer de ce qui était la première condition, la base méme de l’œuvie qu’il rêvait, un petit essaim de religieuses Augustines. Rassuré de ce côté par une réponse favorable, il se mit sans retard à chercher et à réunir les autres éléments nécessaires à une fondation si difficile. Et la Providence, souriant à son zèle, mit à sa portée les âmes généreuses, les dévouements, les ressources dont il avait

besoin.

‘Il

Une bonne chrétienne allait mourir, qui avait quelque fortune ; il lui fit part de son charitable dessein et sut l’y intéresser. Fit-il briller à ses yeux l’honneur purement humain, — si grand cependant, — d’attacher son nom à une œuvre impérissable? Lui dit-il, — ce qu'il faudrait pourtant dire, et du haut destoits, à ceux de noscompatriotes qui ont des richesses dont ils ne savent se servir ni pendant leur vie, ni, encore moins, après leur mort, — que le meiileur moyen de satisfaire le désir secret du cœur humain de survivre dans la mémoire des hommes, c’est de s'associer aux œuvres immorteiles de la foi catholique : la Charité et l'Éducation, laquelle, chez nous du moins, est encore œuvre de charité? Non, il ne dut pas recourir à ces motifs terrestres, nobles néanmoins, si puissants chez nos

frères séparés qu'ils font affluer dans leurs Universités,

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