‹ Grands anniversaires [microforme]Chapitre 86 sur 93 · Exod. XXXII · texte numérisé non relu

Exod. XXXII

ment pansées'. Combien de pauvres malheureux ont dû leur guérison aux soins assidus et habiles dont ils ont été l'objet ! Combien d'autres, ulcérés par l'infortune, ou parfois gangrenés par le vice, ont été ramenés à des sentiments humains, chrétiens, par le seul contact de cette aimable charité !

Il arriva bientôt que le bâtiment construit en 1892 et qui devait, semblait-il, longtemps suffire, se trouva trop étroit. En 1895, un effroyable accident, la collision, à Craig's Road, de deux convois de chemins de fer dont l’un était bondé de pèlerins, jeta dans la maison en une heure, trente-quatre victimes. On en logea jusque sous les toits. Agrandir devenait une nécessité.

Le vénéré fondateur n'était plus là. Il n'était pas mort, non du moins de cette mort qui brise violemment les liens du corps et de l’Ame, mais bien de cette autre, plus cruelle peut-être, qui nous prend en pleine énergie et arrache le cœur à tout ce qui lui est cher ici-bas. Sur le désir de son évêque, il avait consenti à quitter sa bien-aimée paroisse de Notre-Dame de Lévis, — où il était chéri comme un père, où il connaissait tout le monde par son nom. depuis les enfants jusqu'aux vieillards, — pour prendre ia direction de cette grande paroisse de Saint-Roch de Québec, bonne et belle, sans doute, mais trop populeuse pour qu'un

1. Le premier malade admis était précisément un cas de ce genre et le charitable curé Gauvreau disait que, n’y eût-il eu que celui-là, il aurait été content d'avoir fondé l'Hôtel-Dieu.

Pasteur ÿ puisse jamais dire, comme le Bon Pasteur : ‘Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent *” !, Ceux qui l'ont connu ont compris l'étendue du sacrifice qu'il fit en cette occasion, Ce prêtre modèle, cet éminent directeur d'âmes, voulut laisser au jeune clergé cet exemple d’abnégation qui sera peut-être plus admiré que suivi.

Mais absent, il pouvait encore diriger, aider. En 1898, la construction d’un nouvel édifice était décidée et aussitôt commencée, et, le 26 novembre 1899, Sa Gr. Mgr Bégin, archevêque de Québec, en faisait la bénédiction solennelle. C'est le superbe bâtiment que nous pouvons admirer à deux pas de celui-ci et qui est pourvu de toutes les améliorations modernes.

Mais voilà que ce palais des pauvres est, à son tour, devenu insuffisant. Il faudrait l’étendre encore. Dieu saura y pourvoir. Il a suffisamment montré par les bénédictions qu'il a répandues sur elle, que cette œuvre est

l’œuvre de sa main toute puissante, — Dextera Domini fecit virtutem ?.

Et comme l’Hôtel-Dieu de Lévis grandissait, il fallait bien que s’accrût en même temps le nombre trop restreint

des courageuses ouvrières de la première heure. Les vocations n’ont pas manqué.

Notre-Dame de Lévis en a fourni sa bonne part, de ces âmes d'élite qui savent fouler aux pieds les promesses et

1. Cognosco oves meas, et cognoscunt me meæ. Joan, X. 14. 2. Ps117,16. “ La droite du Seigneur a fait éclater sa puissance.’ *

les plaisirs de la terre pour se faire les servantes volontaires des malades et des pauvres. Malheureusement, de ces jeunes sœurs, plusieurs ont été trahies par leurs forces et moissonnées à la fleur de l’âge’. Pour l'hôpital, c'était l'espoir de la moisson perdu dès le printemps, mais, pour elles-mêmes, c'était la couronne conquise presque avant le combat.

Si sensibles qu’aient été ces pertes, la maison en a fait de bien plus cruelles encore dans la personne de deux de ses fondatrices : la R. mère Thérèse de Jésus, première supérieure, et la R. mère Marie du Sacré-Cœur, qui lui succéda dans cette haute charge.

C'étaient deux âmes fortes comme il en faut aux œuvres naissantes. Pour rendre plus amer — plus méritoire aussi — le sacrifice qu’elles avaient fait en quittant la maisonmère de Québec, l’une et l’autre y avaient laissé une sœur bien-aimée. La sœur de la R. M. Marie du Sacré-Cœur lui a survécu, c’est la très R. mère M. du Calvaire, supérieure aujourd’hui de la grande institution :.

La R. mère Thérèse de Jésus, entrée au couvent en 1872, à l’âge de vingt ans, avait exercé, encore jeune, les fonctions importantes de maîtresse des novices et de déposi-

taire des pauvres, quand elle fut appelée par la confiance

de ses supérieurs à la glorieuse et difficile mission de fonder

1. On trouvera en appendice, p.299, s,, les noms de famille et de religion des sœurs décédées à l'Hôtel Dieu depuis sa fondation. 2. En 1917.

l’Hôtel-Dieu de Lévis. L'on peut dire que pendant les vingt et un ans qu’elle y a passés, — dont quinze en qualité de supérieure, — elle a été l’âme de cette maison. Elle a secondé le fondateur de toute la puissance d’un cœur dévoué auquel ne coûte aucun sacrifice. Redire ses travaux serait faire l’histoire de la maison pendant cette période : ce sera la tâche de l'historien.

Au témoignage d’une de celles qui ont été sous sa maternelle direction, la R. mère Thérèse de Jésus a donné l’exemple de toutes les vertus religieuses, particulièrement d’une fidélité inflexible à la règle et d’un ardent amour de la pauvreté. Pour employer les termes mêmes dont on s'est servi :“* Se détacher de tout ce qui passe pour ne voir dans le temps qu’un chemin vers l'éternité : voilà ce qui résume sa vie ”.

Son autorité était faite de fermeté et de douceur, de tendresse et de justice. Elle savait donner à chacune de ses compagnes sa large part d'affection. Selon l’admirable esprit de la grande sainte, sa patronne, elle voulait qu’on servit le bon Dieu généreusement et joyeusement, et dirigeait ses sœurs dans la joie et la paix. Une absolue

soumission au bon plaisir divin, une confiance filiale en ses célestes protecteurs, la sainte Vierge, saint Joseph, saint Antoine de Padoue, une tendre dévotion au Sacré Cœur,

lui gardèrent une âme tranquille au milieu des difficultés du début et l’aidèrent à triompher de tous les obstacles. C’est en 1913, peu de temps après que la maladie l’eut con-

trainte à se démettre de sa charge de supérieure, que cette fidèle servante du Christ fut appelée à l’éternelle récompense.

La R. mère Marie du Sacré-Cœur l’y avait précédée de plusieurs années. Âme ardente dans un corps débile, elle avait été élue assistante de la supérieure et l’avait aidée de tout son pouvoir dans ces temps difficiles où les ressources et le personnel ne répondaient pas toujours aux besoins. En 1895, à sa charge d’assistante, on ajouta celle de maîtresse des novices. Elle s’en acquitta avec un grand zèle, s’efforçant d’inculquer à celles qui lui étaient confiées, avec l'amour de la règle, sans laquelle il n’y a pas de vie religieuse, — ni même de vie vraiment féconde, — la tendre piété, la vie intérieure qui la caractérisaient ellemême et qui est l’âme de la perfection.

En 1898, après que la R. mère Thérèse de Jésus eut administré la maison pendant les six années que permettent les règles canoniques, la R. mère Marie du Sacre Cœur fut choisie pour lui succéder. C'était trop pour ses forces minées par une affection cardiaque qui datait de loin, et, en 1901, avant même la fin de son premier triennat, une courte maladie l’enlevait à l'amour de ses sœurs et à la

vénération publique.

Voilà, mes frères, une partie des choses que les pierres

de ces murailles pourraient raconter et qu'elles rediront aux siècles à venir. Voilà ceux qui ont eu la principale part dans la fondation et le développement de cette grande

œuvre de l'Hôtcl-Dieu de Lévis. Oh ! beaucoup d’autres y ont contribué, ont apporté leur obole, leur sympathie, La population chrétienne de cette paroisse a plus d'une fois témoigné, à l'hôpital privé de ressources, son inépuissable charité. Les Pauvres mêmes ont donné de leur nécessaire ; les annales de la maison en gardent le souvenir, mais le cœur du divin Maître surtout s’en souviendra.

Parmi ceux à qui leur fortune permettait davantage, il est juste de saluer avec une reconnaissance et un respect tout particuliers, la mémoire d’un excellent chrétien que le ciel a déjà couronné, M. Philibert Ouellet, dont la munificence envers cette œuvre n’a connu d’autres bornes que celles de sa fortune.

Et comment oublierais-je les médecins distingués qui ont consacré leur temps, leur science, leur dévouement aux pauvres de cette maison, l’un pendant vingt-cinq ans', l’autre? depuis vingt-deux ans? Je ne les nomme pas, parce qu’ils peuvent m’entendre, et que d’ailleurs leurs noms sont dans tous les cœurs et sur toutes les lèvres. Si d’autres * ne comptent pas d’aussi longues années de services charitables, c'est qu’ils sont plus jeunes dans la carrière. Qu'ils veuillent bien tous accepter le tribut de notre admiration et l'hommage de notre gratitude.

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