‹ Grands écrivains français de la renaissanceChapitre 18 sur 95 · Alain Chartier · texte numérisé non relu

Alain Chartier

32 (-.nvNns KcnivAiNS de la renaissance

Je les surmonte en hcanl.r escriptz et vers: S'il: ont Iresor, j'ay en Ircsor des chonses ijui ne sont point en leurs coffres encloses : S'il: sont puyssant:. j'ny In pnyssnncc telle (Jue fcre puys ma miistresse immortelle ^ : Ce que pourtant je ne dys par vantance \e pour pluslosl tirer Ion accointance, Mais seullement par une ardante envye (hi'ay de te faire entendre qu'en ma ine De rencontrer au monde ne m'adiiynt Femme qui tant à mon qrè me revynt, Ne qui tant eust ceste puyssance sieime D'assubjectir l'oubeyssance niyenne.

Grâce à oc dolicieux poilniit, Ions les traits essentiels de la plivsionoinie morale et physique de la gracieuse jeune fille aimée et célébrée par Marot nous sont maintenant connus. Une telle estjuisse est assurément la plus délicate, la plus nuancée que le poète ait jamais composée; elle nous fait deviner

I. C'est la même idée qui fut développée plus tard par Doict à propos de l'amonr conçu par son ami jiour Anne. Cette fière conception du rôle du poète apparaît pour la première fois avec Marot dans la poésie de la Renaissance française. A propos de ce développement, M. GuilTrey formule la remarque suivante (III, Ooi) : « Ce passa^fi' nous fournirait s'il en était Ijesoin, une nouvelle preuve que cetl'' épître n'est pas adressée à Marguerite de Navarre. Les règles do la plus vulf^aire convenance interdisaient à Marot de le prendre sur ce ton avec une princesse de sanj^ royal et reine elle-même. Quelqui^ haute idée qu'il se soit faite de ses prérogatives poétiques, il ne jiouvait élever la prétention de devenir pour sa protectrice ordinaire un dispensateur d'immortalité. Toutati plus de telles promesses avaientelles chance <l'éblouir une personne qui savait bien que sa naissance ne lui donnait pas des droits suilisants à lu célébrité. Il n'y a pf)int dn reste à faire erreur. C'est toujours à la même personne que s'adressent ces arguments... » Quelle était cette femme .^ C'est ce qu(^ nous savons maintenant : toutes les données du problème se concilient en sa personne. Nous exposerons plus loin ce qu'on peut savoir de son existence, de son mariage, etc., grâce à des documents en partie inédits que nous avons découverts.

LE ROMAN D AMOLR DE CLIiMENT -MVUOT '20

la grùcc et le charme extrêmes (le cette Amie d'Alençon avec la(|uelle nous allons faire plus ample connaissance, en nous servant des témoignages fournis par l'auteur de V Adolescence Cléineiiline lui-même et des actes et documents contemporains que nous avons pu retrouver.

On a remarqué que le poète insiste, dans cette pièce, comme dans celles que nous avons déjà commentées, sur toute la distance qui le sépaiait, au point de vue social, de cette ])crsonne « née de liault parenlaige », faite pour être aimée des dieux. 11 voudrait être ])rince pour avoir le droit de lui adresser ses hommages. Seule l'idée de la puissance que lui confère sa muse l'enhardit, et confiant dans le souvenir de riieurcuse aventure d'Alain Chartier, il ose aspirer jusqu'à elle, en échange de l'immorlalité qu'il a le pouvoir de conférer à son nom ^.

Il est évident cjuc ce magnifique hommage date du commencement de la passion de Marot : c'est l'hymne qui exprime l'aurore du sentiment, le premier ravissement de l'amoureux en présence de la beauté. Il n'y a pas à s'y tromper. Interrogeons maintenant à travers ses œuvres : épîtres, élégies, rondeaux et surtout épigrammes, les pièces qui nous permettront de découvrir la date et les circonstances du début de ce noble roman et ensuite d'en reconstituer les diverses péripéties.

Avant tout examen, il y a lieu de faire une constatation préliminaire qui offre, en l'espèce, une

I. Nous aurons à revenir plus bas sur la date do la composilion de cette belle pièce.

24 c.nvNns i';ciu\MNs m: i.\ ukn.vissance

portée siii<iiilièiv : on n'a Jamais remarque' ([iie tout un livre, sur deux, des Ep'Kivanimes tle Marol. telles (inelles ont été publiées par lui, et en général de son vivant '. esl dédié à \nne. Il s'agit du second livre -(pii, dans toutes les éditions contemporaines du poète, esl ainsi inlilidé : 1a' second livre des Epigrammes dédié à Anne, et le livir débute i)ar une pièce adressée à \inie. (jue \oiei:

\ WNK

Aiuic ma sœur, sur ces miens éi)i;,n'amiiios .Icclc tes yeulx donlcenicnl rogardaiils : Et en lisant, si d'amour ne fenllammes. A lonf le moins ne mcsi)rise les llammes <^)ni pour l'amoar hnsenl icy dedans.

Le même livre se termine dans plusieurs des éditions ])ubliées par Marot par la pièce suivante qui en forme réi)ilogue •' :

\ anm;

Puisque les vers ([ue pour tov je compose T'ont fait tancer, Anne ma sœur, m'amye, C'est bien raison (juc ma main se repose. Ce que je fais : niii plume esl cndormye. Ancre, papier, ta main pasle et blcsmyc Reposent tout par ton commandement :

Mais mon esi)rit reposer ne peult mye.

Tant tu me l'as tra\aillé grandement.

I. I.fiir litre fsl aifisi liliellé : /,<'.< l-Jpi'iivininirs (lirlyi't:< en di-iix (ivres.

■}.. !,<• iirrriiicr livre est dôdii': ;i Mcssire .Iihaii de I.;i\;il, ( lie\;ilier seigneur tli- (^liastcauljriant, éiioiix <le l'r.HK.oibe de J'oi\. qui fut aimée par I''ranrois I".

.■?. Dans l'i'ditioii do i^/iS (Etienne iJolel), cette j)ièce esl suivie di trois ou quatre pièces, mais il est visiljlo qu'elle marque la v«TilnIile conclusion du li\re.

Li; noMAN D AAIOLU DE CLEMENT MAUOT 20

Pardonne doncq à mes vers le tourment Qu'ilz l'ont donné : et (ainsi que je i)ensc) Ils te feront vivre élerneilemcnl :

Demandes tu plus belle récompense ?

Mélancolique adieu, au moins littéraire, qui semble achever le tendre rèvc de Marot comme il avait commencé : par une promesse d'immorlalité.

Il n'est pas douteux que c'est, sans négliger les autres sources, dans ces deux livres à.' Epig ranimes et dans les Elégies que nous allons rencontier les données les plus curieuses et les j)lus précises sur riiisloire de la passion qu'il s'agit de raconter ici.

Voici d'abord la pièce (jui nous donne le moyen de fixer le début du scnlirnent de notre poète:

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