LE ROMAN D AMOL R DE CLEMENT MAROT
il sortil le i" mai de celle iiiènic année. Tl avait rompu, depuis quelque temps déjà, avec la i)erfide Ysabeau. sa dénonciatrice. Ainsi s"e\pli((uenl d'une manière i)arA\ilemcnt logique et naturelle les allusions de lépîlre qui a été reproduite plus haut, allusions qui n"a\aienl jamais été élucidées. En eflet, si Marot place dans la même année fortunée et sa libéialion et la joie qu'il eut de revoir ses amis comme aussi de visiter sa province natale, après être rentré en grâce auprès du Roi, et sa rencontre avec la belle Anne, c'est que tous ces événements se succédèrent au cours de l'an i526, en tenant compte du i)oint de départ usilé pour le début de l'année, qui commençait alors à Pâques. Quand il parle du « nouvel an ù cpii vit sa délivrance, il fait une allusion conforme à la réalité des choses, puisque l'année était commencée depuis quelques semaines seulement. Pâques tombant le i''' avril en i5y6 '. quand il sortit de prison.
En raison de cette bienheureuse rencontre, arrivée au mois de mai 1626, et dont le souver\ir lui resta toujours si doux, le mois des fleurs fut célébié dans les vers de Marot avec une complaisance visible. Dès lors, les pièces se succédèrent, toutes consacrées avec une joyeuse et pressante tendresse à la nouvelle divinité de son cœur. Mettre un ordre rigoureux dans la série de ces compositions si spontanées, si fraîches, si variées, serait sans doute une tâche dilïîcilc, encore qu'il ne soit pas impossible d'y réussir.
T. En iTtay, Pâques tomba le ai avril, l'année iSaC dura donc du i" avril 1Û26 au 20 avril 1527 (n. s.).
28 (.n\Mis i';nun.\iNs m: i,\ hknmssanck
LES PÉniPKTIES l>r lUtMW d'vMOIU. COMIVIEM M, l'IM'l'.
Disons loul (le suilc (iiic celle un'edion devait i^anlcr Jus(|u";m boni son caractère ])lalonique, malgré tant de hrùlanls ajjpels du j)oèle. Celui-ci soulTre. il se consume, mais il n'en reste ])as moins fidèle à sa tendresse, inlassablement, pendant plus de dix années. Une si lon^'UG attente ne permit ja mais à Marot de voir couronner sa llamme, et ce poète qu'on a représenté comme un étie volage et léger par excellence, u'en lesla jias moins jusfpi'au boni, peul-èlre jus(pi'au mariage de Taimée, épris d elle comme au prenuer jour. C'est bien là ce qui confère à cette passion, un caractère, un charme si pailiculiers. et ce qui donne à riiistoiien le droit de la ranger, en une l)elle place, dans la grande famille des passions poéli(iues qui commence avec Dante et Pétrarque, à l'aube des temps modernes, pour se conlimier pendant la Renaissance, aussi bien en Italie (pTcn l'rance, par certains de ses épisodes les plus mémorables et en même temps les plus séduisants.
Nous .savons déjà ])ar ri']|)igramme C\X que Anne élail jeune, de belle prestance, très l)rime, et qu'elle savait à merveille chanter et jouer de l'épinette. Son talent est célébré à diverses reprises par le poète, spécialement dans la W' Klégie qui est cerlainemenl adressée à Anne et ([ui forme comme le ])endaid de llipllrc (pii a été ciléc; |)his haut. Ces deux pièces rcmaKpiables onVenl. en cITel, un parai It'Iisnic constant, elles se; con)plèlent l'une et l'autre.
LE UOMVN OAMOLll DE CLKMENT M VROT ^9
Cil nous ddiiiKiiil, si lUii j)inil dire, toute la psychologie de i'héroïue de uoliv roman, cl, par surcroît, quelques traits précieux de celle de Marot luimême. Il stiiril (le liie attenlixenient celte élégie pour y reconnaître avec sûreté une des premières productions inspirées au poète par sa passion nouvelle :
Ton (je nid ciieur si haulleineul assis, Ton sens discret à merveille rassis.
Ton noble port, Ion niainlien asseuré.
Ton cliani si doulx, ton parler mesuré. Ton propre habit, qui lanl bien se conforme Au naturel de ta très belle forme '; liiicf, tous les dons et grâces et vertus Dont tes esprit/, sont ornez et vcstus Ne m'ont induicl à t'olï'rir le service De mon las cucur plein d'amour sans malice : Ce fut (pour vray) le doulx traict de tes yeulx Et de ta bouclic aucuns motz gracieux Qui de bien loing me vindrent faire entendre Secrètement qu'à m'aymer voulois tendre.
I.ors tout ravy (pour ce que je pensay Que tu m'aymoys) à t'aymcr commencay ; Et, pour certain, aymcr je n'eusse sceu Si de l'amour ne me fusse apperccu ; Car tout ainsi que llamme engendre flamme, b'ault que m'amour par autre amour s'cndamme.
Ainsi, d'après celte déclaration si nelte. le premier signe de l'en tente, la première avance en quelque sorte serait venue de la jeune fille, et cela se comprend d'autant mieux que la situation de Marot ne lui permettait pas de prétendre à une amitié si haute. Il devait être autorisé par un indice, avant
1. Qu'on remarque le caractère vraiment moderne do celte notation.
.X) <;HA>nS I-CIUVAINS DE I.A l\i;> VISSA.NCE
(le sonjirr à s"t''lo\(M" jusqu'à cllr. l,a niiaïu'c est iiiléi-cssantc à iMircuislicM'. I']l coiniiie les malveillants pounaienl peul-èUe siipj)()S(>r que la jeune lille a voulu seulement se moquer de lui. il répond par avance — el non sans éniolion — à celle insinuation possible ;
Kl qui diroil que lu as faict la fainclc
l'our nie donner d'amour aucune cslrainclc, '
Je. dy que non, croyant que mocquerie
En si bon lieu ne peull esire chérie.
Ton cueur est droit, quoyquil soit ri(joareux.
Et du mien Tlas !) scroit tout amoureux
Si ce n'esloit fasciicusc dctTiance
Qui à grand tort me pourchasse oubliancc;
Tu crains (pour vray; que mon an'cclion
Soit composée avecqucs fiction.
Esprouve moy. Quand m'auras csprouvé,
J'ay bon espoir qu'autre seray trouvé :
Commande moyjusquesà mon cœur fendre ;
Mais de faymer ne me vien point delTendre.
Plustost sera montaignc sans vallée,
l'iustost la mer on verra dessalée,
El pluslost Seine encontremont ira.
Que mon amour de toy se partira.
Ce développement achève de piouver que celle élégie est lont à fait conlcmporaine des premiers teuij)s de la liaison. Comlîicn tous ces passages prennent une signincalion nouvelle, maintenant que nous avons en main le fd conducteur qui nous permet de cheminer avec confiance, de classer ces df)imées éparses et d'en découvrir le sens authentique 1 ( Miellé ardeur dans ces vers, et quelles fortes images le poète sait trou\er pour l'exprimer! Mais poursuivons :
LE ROMAN d'aMOI II DE CLÉME.M' MAROT 3i
lia ! cuciir ingrat 1 Amour, qui vainc les princes.
T'a dict cent foys (lue pour ainy me prinses.
Mais quand il vient à cela finspirer,
Tu prens alors peine à t'en retirer ;
Ainsi Amour par toy est combatu.
Mais garde bien d'irriter sa vertu,
Et si m'en croys, fay ce qu'il te commande,
Car si sur toy de cholère il débande,
Il te fera par adveiiture aymer
Quelque homme sol, desloyal et amer.
Qui te fera mauldire la journée
De ce qu'à moy n'auras t'amour donnée.
La menace est spiriUielle ; la conclusion qui va venir n'est pas moins finement tournée.
Pour fuyr donc tous ces futurs ennuys Ne me fuy point. A quel' raison me fuys ? Certes, tu es d'estrc aymée bien digne ; Mais d'être aymé je ne suis pas indigne. J'ay en trésor jeunes ans et santé, Loyalle amour et franche voulenté.
Obéissance, et d'autres bonnes choses Qui ne sont pas en tous hommes encloses, Pour le servir, quand il le plaira prendre Le cueur qui veult si hault cas entreprendre.
Fièrc déclaration qui nous montre chez Marot un juste sentiment des qualités qui le rendent di^ne du bonheur auquel il aspire. La suite ne démentira pas cet accent de bon aloi. Il va même tirer quelque gloire de sa réserve momentanée en matière de galanterie et l'évoque habilement :
Et quand le bruyt courroit de l'entreprise, Cuyderois-tu en estre en rien reprise ') Certes, plustost tu en auroys louenge, Et diroit l'on : « Puisque cestuy se renge
32 (;HAM>S KCnnAlNS DE L.V RENAISSANCE
A ccslc dame, ollc a beaucoup de grâces, Car lonptonips a qu'il fuyt eu toutes places Le train d'Amour : celle qui l'a donc pris Fanil (lu'elle soit de grand' eslinic et prix. »
Après cet argument d'allure ([ueUjue peu plaisante et qui ne saurait suipi(Mulie sous la [)lumc d'un familier de la coui' de l'rançcjis 1;", la prière grave; le poêle cidèbre et rharnionic préétablie et les alTmilés variées qui les rapprochent et doivent les unir.
Hz diront vray. Que ne faisons-nous donqucs
De deux cirurs un.^ Uriof, nous ne feismes onques
(*]uvre si bon. Noz conslollations.
Aussi l'accord de noz conditions '
Le vcultct dit. Chascun de nous ensemble :
En mainte chose (en cfTet) se ressemble :
Tous deux aymons gens pleins d'honnestelr.
Tons deux aymons honneur et nellelé.
Tous deux aymons à d'aucun ne mesdire.
Tous deux aymons un meilleur propos dire ;
Tous deux aymons à nous trouver en lieux
Oii ne sont point gens mélancolieux ;
Tous deux aymons la musique cfianter.
Tous deux aymons les livres fréquenter.
Que diray plus ? Ce mol là dire j'ose
Et le diray, que presque en toute chose,
.\ous ressend)lons, fors que j'ai plus d'esmoy.
Kl que tu as le cœur plus dur que moy.
Plus dm- lirlas ; plaise loy l'amollir.
Sans Ion premier bon propos l'amollir;
Kt en voulant en toy n)csmc penser
Qu'amour se doibt d'amour reconipenser,
Las ! vucillc moy nommer doresnavant
Non pas amy, mais très humble servant,
r. Condition ici «-iffiiirif manière d'être.
LE ROMAN d'amour DE CLEMENT MAROT 33
Et me permets, allégeant ma destresse.
Que je te nomme (entre nous) ma maistresse.
S'il ne te plaît, no laisseray pourtant
A bien aymer, el, ma douleur portant.
Je demourray ferme, plein de bon zellc,
Et toy par trop ingrate damoyselle.
On devine, par ces diverses déclarations que de véritables affinités, des goûts semblables pour toutes les manifestations de l'esprit de la Kenaissancc avaient attiré ces deux êtres l'un vers l'autre. Anne d'Alençon, en laissant paraître son inclination pour Marot, avait obéi, selon toute évidence, à un sentiment de tendre et admiralive estime pour l'écrivain déjà réputé^ et le gentil secrétaire. Une pareille curiosité des choses de l'esprit avait fait ce miracle de mettre sur le pied de l'ég-alité le petit poète cadurcien et la fille du bâtard d'Alençon, et d'unir leurs cœurs. Une telle merveille s'accordait singulièrement, du reste, avec les beaux enthousiasmes que la Renaissance suscitait un peu partout en l'rance, à cette heure bénie de son premier épanouissement.
Si, après cela, nous étudions avec altenlion le livre des Klégies de Marot, à l'aide de tous les renseignements que nous avons réunis sur son roman d'amour, il sera assez aisé de constater que, en outre de la deuvième et de la quinzième élégies, un grand nombre de ces belles compositions se rapportent à sa passion pour Anne et qu'elles furent adressées à cette personne, selon toute évidence. De l'examen auquel je me suis livré, il résulte que je crois pou-
I. Les poésies de Marot, quoique non publiées encore, circulaient lui i>cu partout et particulièrement à la cour.
34 i.UANDS KCUIVAINS DE LA RENAISSANCE
vdir. sur les viM(?l-scpt élégies, en drlachcr neuf
— It's plus hollos sans conteslo — connue ayant élé inspirées au poète par sa iirande passion. De in«Mne que les épigrammcs, ces pièees nous donnenl le moyen de reconstituer — avec plus d'am- ])leur. mais peul être avec une précision moindre,
— la trame de celte mémorable histoire de cœur. Certes, il ne nous est pas possible de reproduire ici la série de ces eflusions ardentes : il suffira j)our le moment de les caractériser et d'en donner la substance, avec quelques citations. En tenant compte de la numérotation adoptée dans les éditions modernes, les élégies qui se rapportent à Anne sont, à notre avis, les suivantes : 11% V% X% XIIP, XV'^ XVr, XVll% XXIV« et XXVP. Certaines autres, par exemple, les VP, XP, Xll' et XIX*^ peuvent s'ajouter à celles-ci avec une vraisemblance plus ou moins grande-. L'élégie Y-, qui traite si joliment le thème qui sera cher à Ronsard, semble bien dater des premiers temps de la passion, c'est-à-dire du printemps de i526.
Mais quand à l'œil voy la bollo slalurc Et la {jrandeur d'une telle aventure Qui ne se peull mériter bonnement.
Je ne sçauroys croire qu'aucunement
f. (>ellf dont il vii'iit d'clrc question.
1!. Les .•Mitres ont cl(; prol)al)lemoiit adressées à Ysabeau ; ce sont les I", ni', IV, VII-, Vin, I\', XIV- et Wlll-. La IX' suppose que le poète n'a pas écrit de véritables lettres d'amour depuis « sept ans ». Comme l.'i i" ('léfçie, envoyée peu de temps après la bataille de Pavio, a été certainement adressée à Ysabeau en iSaô, il est infiniment vraisemblable que la IX' est une des premières pièces qui se rapportent à cet attachement. L'élégie IV', postérieure au retour d'Italie, marquerait la lin rie la liaison. L'élégie XX' est supposée écrite par une dame qui ncsl certainement pas Anne.