‹ Grands écrivains français de la renaissanceChapitre 46 sur 95 · LE PLATONISME ET LA LITTERATURE EN FRANCF- TI · texte numérisé non relu

LE PLATONISME ET LA LITTERATURE EN FRANCF- TI

sissant Ficin comme intermédiaire entre Platon ri le public français. Le commentaire du Banquet composé par le savant llorentin est, en effet, avec son trailé de Théologie platonicienne, l'une de ses œuvres les plus intéressantes et les plus mûries. Il contient, eu égard aux^connaissances de ce temps, la qumtessjencejie la sagesse antique appliquée aux problèmes de la Beauté et de l'Amour. On sait ([ue Ficin a placé son commentaire dans un cadre moderne, et qu'il a mis dans la bouche de Florentins de la fin du xv*" siècle, les développements qu'il consacre aux doctrines formulées par les différents personnages du Banquet. Il y avait dans cet artifice littéraire un fond de réalité, puiscpie les membres de l'Académie des Médicis venaient de faire revivre la vieille coutume des anciens platoniciens, en célébrant par un banquet l'anniversaire supposé de la naissance et de la mort du Maître, le 7 novembre. Cette réunion, organisée par Francesco Bandini, sur l'initiative de Laurent de Médicis, comprenait autant de convives qu'il y avait de Muses. 11 y eut là, outre Ficin et son père, médecin de Laurent, l'évéque de Fiesole, le poète Cristoforo Landino, l'habile rhétoricien Bernardo Nuli, Giovanni Cavalcanti, le plus intime ami de Marsile, Tommaso Benci, et les deux Marsuppini. <( Les viandes levées, lisons-nous dans la traduction de Silvius, Bernard Nutie print le livre de Platon qui s'intitule d' Amour, et leut tous les propos et harangues de ce banquet : lesquelles leues, pria les aultres avecq luy conviés, que chascun d'eulx cxposast particulièrement les propos d'icelluy. A quoy tous se sont accordés, et ayantz jeté le sort, ce premier propos de Phaedrus doibt estrc exposé par Jehan

Cavalcanli : le ])ropos de Pausaiiias par Anlhoinc Thoolor^ieii : colluy d'Eryxiinachus Medicin, par Ficin Mediciii ; cclluy du poclc Arislophancs, |)ar ( liristollc poêle; celluy d'Agathoii l'adolescent, par Charles de Marsupe ; à Thomas Bence a esté haillée la dispulalion de Socratcs : et celle d'Aleihiadcs à (.hristofle de Marsupe. Lesquels tous ont loué et apprové ce fort. Toutesfois l'Evesque et le Medicin contraincls s'en aller à leuis charges, l'un des âmes, l'autre des (X)rps, ont laissé leur otrice à laiie à Jehan Gavalcant. Et les aultres tous se sont retournés vers luy et se taisants se sont disposez pour rcscouler. Lors, ce plus noble a commencé en ceste manière '. »

I. Il ircsl pas nrccssairc de soiiirictirc ce commentaire à un examen iiiinulieux. pour se rendre compte des difTérences fini le distinn;iienl do l'orijr'mal qu'il avait pour luit de l'aire comprendre. La préoccupation de toit ramener à l'amour s[(irituel est dominante chez Ficin. La créature tend naturellement à retournera son point d'orig'inc, à Dieu : elle a cherche donc dans le monde terrestre, aussi bien dans le monde sjjirituel que dans le monde matériel, les traces de la beauté divine, à la jouissance de laquelle elle aspire par le moyeu de la vue, de l'ou'ie, et de l'esprit, i)nisque la beauté n'est pas perceptible par l'intermédiaire dos autres sens. Toute beauté est incorporelle ; dans le corps, en effet, elle est quoique chose d'inhérent à ce dernier, mais non le corps lui-même. l']lle est le rellet de la face divine, qtii resplendit dans les anges, puis dans les esprits humains et enfin dans les corps. Le mythe exposé avec tant d'humour et de gaieté par Aristophane, reçoit une interprétation alléy:ori(|ue tout à fait sérieuse, par laquelle il est censé se rapporter à l'ùme, qui s'efforce de reconquérir dans l'amour l'élément divin perdu par elle. Poussée jus([u'à de telles limites, la profondeur du penseur devient baroque. La déclaration même renfermée dans le discours de .Socrate [)résenlc une nuance particulièrement néo-j)latoni( iermc etchrétienn<;. L'idée du beau, de la beauté en soi, dont [)arlait la sage Diotime, est réalisée uniquement en I)icu, le principe suprême, et, comme nous aimons d'abord l'empreinte de l)ieu dans les choses, une fois éclain-s, nous n'aimons plus que Dieu et toute chose en lui. Le commentaire dti discours d'Alcibiade traite spécialement de l'amour inférieur (ainor viiltjtiris), lequel est re[)réscnté comme une sorte de maladie, une corruption du sang prtjvoqué [>ar des vapeurs ou des ellluves jetées par les yeux de l'objet aimé. » ((;aspary, Storia (lelia i-tti'rntiira itnliiina, t. II, p. i.'jâ.)

LE PLATONISME ET LA LITTEKATLUE EN l UANCE l 'i l

Le commentaire de Ficiii avait été, dès l'origine, accueilli avec enthousiasme par les lettrés de la cour de Laurent le Magnilique. L'auteur traduisit lui-même son livre eu italien, et un certain nombre d'écrivains s'en inspirèrent aussitôt pour composer des œuvres poéti(iucs ou philosophiques dont plusieurs obtinrent un grand retentissement. C'est ainsi que Girolamo Bejmieni composa son poème sur l'amour divin, œuvre puissante à certains égards, mais obscure, que Pic de la Mirandole s'est eflbrcé d'expliquer en un long commentaire.

Il est certain que le sentiment qui entraîna Ficin et ses amis veis le platonisnie n'avait pas été seulement le résultat d'aspirations philosophi(iues, mais aussi d'aspirations religieuses. A ces dernièies correspondait la constante tendance de Platon vers le divin. Cette tendance est encore plus frappante dans la doctrine néo-platonicienne, où la question de l'union avec l'absolu tient une si grande place. On peut affirmer, pour en revenir à notre pays, que ^^^ l'attrait qui porta la reine de Navarre et son entou- k rage vers le philosophe grec fut exactement de la même nature que celui qu'avaient ressenti Ficin et ses amis. Le Commentaire du Banquet, qui unissait si étroitement le ravissement mystique à la rcflexion philosophique, devint, en France comme en Italie, la Bible des adeptes de ce culte nouveau. On devine le cliarme profond que Marguerite dut éprouver à cette lecture, mieux faite qu'aucune autre pour l'entraîner dans des méditations sans fin. Des chapitres tels que ceux de l'Oraison troisième : « Amour estre en toutes choses, pour toutes choses, créateur de toutes choses et maistre de toutes choses, — Amour

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est anlhcur ol conservateur de toutes choses », devairnl oxoiccr sur elle une fascination ])arliculicre. Livnvrc du lidèlo SiUius devint probablement son livre de chevet, et la reine s'est manifestement inspirée des cnsei<ïnemenls qu'il renferme touchant rexccllence de l'amour, lorsqu'elle traça dans la pastorale du recueil des Dernières Poésies l'étrange figure de la Bergère (jui ])orsonnifie l'Amour de Dieu.

La reine — il importe de le remarquer — se montra reconnaissante de l'éclatant service rendu par son valet de chambre à la propagande du platonisme : elle ne laissa échapper désormais auoune occasion de lui manifester sa confiance et sa sympathie. C'est à Jean de la Haye que notre princesse réserva le grand honneur de publier, un an après l'apparition de la traduction de l'œuvre de Ficin, l'édition originale des Marguerites de la Marguerite des Princesses, qui parut à Lyon, chez Jean de Tournes.

L'épître liminaire en vers, adressée à Jeanne d'Albret, qu'il mit en tête de l'ouvrage est un véritable manifeste d'idéalisme ; il y chante l'immoilel nom <^I(; Marguerite.

Donc CCS cscrits surpassan.s ceux d'Oiplicc Sont le Colosse et louable Trophée.

La Pyramide où engravé sera Jusqvies à tant que le Ciel cessera L'immortel nom de celle Marguerite, Qui de vertu la couronne mérite, Et de sçavoir; qui a oultrepassc Tous les esprits du bon siècle passé ; D'atitant que plus oultre le don de lettre Kl de doctrine, au ciel elle pénètre;

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