Fouillée, op. cit., 111, p
3. Voy. Les Idées reliyieiiscs de Marguerite de Navarre, p. 1-2, 121 et passim.
tiennent cl où le poète raconte la ravissement mystique qui a consommé pour lui la délivrance finale, porte en maint endroit l'empreinte manifeste du chef de l'école néo-platonicienne d'Alexandrie, Plotin, l'auteur des Ennéades. Je relève dans ce célèbre ouvrage tel passage qui semble être par avance un résumé saisissant des pages où Marguciile a célébré l'union de son àme avec Dieu *. Comme Plolin, elle croit que notre vraie patrie est l'unité suprême ou la plénitude du Bien. Des deux côtés, c'est le retour de l'être à sa source divine, en d'autres termes, la contemplation, qui seule donne à l'ame la satisfaction dernière qu'elle réclame.
I. Fouillée, op. rit.. III. p. a'iG : « Quand l'àme oljliont ce honlieur, dit Plotin. et que Dieu vient à elle, ou plutôt qu'il manifeste sa présence, parce que l'àine s'est détachée des autres choses présentes. qu'elle s'est emljellie le plus possible, qu'elle est devenue semblable à lui par les mo\ens connus de ceux-là seuls qui sont initiés, elle le voit tout à coup apparaître en elle ; plus d'intervalle, plus de dualité, tous deux ne font qu'un ; impossible de distinj^'^uer l'àme d'avec Dieu tant qu'elle jouit de sa présence ; c'est rintiniilé de cette union qu'imitent ici-bas ceux qui aiment et qui sont aimés en cherchant à se fondre en un seul être. Dans cet état, l'âme ne sent plus son corps: elle ne sent plus si elle vit, si elle est homme, si elle est essence, être universel ou quoi que ce soit au monde ; car ce serait déchoir que de considérer ces choses, et l'âme n'a pas alors le temps ni la volonté de s'en occuper ; quand, après avoir cherché Dieu, elle se trouve en sa présence, elle s'élaiici; vers lui et elle le contemple au lieu do se contempler elle-même... Quelle félicité est alors la sienne, c'est ce dont ceux qui ne l'ont pas goûtée peuvent ju^er jus([u'k un certain point par les amours terrestres, en voyant la joie qu'éprouve celui qui aime et qui obtient ce qu'il aime. Mais ces amours mortelles et trompeuses ne s'adressent qu'à des fantômes ; ce ne sont pas ces apparences sensibles que nous aimons véritablement; elles ne sont pas le bien que nous cherchons. Là-haut seulement est l'objet véritable de l'amour, le seul auquel nous puissions nous unir et nous identifier, parce qu'il n'est point séparé de notre àme par l'enveloppe delà chair... Telle est la vie des dieux ; telle est aussi celle des hommes divins el bienheureux : détachement des choses d'ici-bas, dédain des voluptés terrestres, fuite de l'âme vers Dieu, qu'elle voit seule à seul. » (Voy. fternièn-s poésies, p. lxv et suiv.)
Bien avant d'agir sur son entourage par ses comj)Ositions littéraires, la reine de Navarre, — nous l'avons dit ailleurs, — avait commencé à favoriser la renaissance du platonisme, en usant des multiples ressources que la vie de cour et l'extrême développement de la sociabilité qui en résultait mettaient à sa disposition. Sainte-Marthe fournit encore de précieux renseignements sur cet aspect de son influence, o Tanlost, nous dit-il, elle parloit des liistoires ou des préceptes de philosophie avec d'aul- Ires très érudits personnages, dont sa maison n'estoit jamais dégarnie. » Le tableau qu'il nous trace, en un autre endroit, des doctes entretiens de la petite cour de Navarre est de tout point charmant.
Grâce à ces données et à quelques documents con temporains, suffisamment explicites, nous pouvons nous représenter assez exactement l'aspect ou plutôt le cadre de ces réunions intimes, où s'élaborèrent, au milieu de l'enthousiasme et des sympathies quasi fraternelles qui résultent naturellement de ces petits cénacles, plusieurs des éléments les plus aimables de la civilisation de l'époque. Le tableau que je vais esquisser n'offre, on peut le croire, aucun trait fantaisiste,
Nous sommes à Tusson, un monastère du Poitou où Marguerite se plut à sf\journer à diverses reprises. C'est l'heure du crépuscule ; l'ombre commence à emplir le grand cloître des religieuses ; la reine
M\U(;i EUiTH Di: Nw.viuu: 287
vient de renlror (runc lonj^uc promenade auloinnale à travers les bois qui entourent l'abbaye. Elle est passée par la chapelle où elle s'est abîmée durant un moment dans la conlemplation du c Tout seul Bon qui habite là liaull », et maintenant elle se dirige vers son loyi.s. éli'^aiil |)avillon du à queUiue émule de Trin(pieau ou de Chambigcs. Ses dames d'honneur et plusieurs de ses hôtes habituels l'y ont déjà précédée. La reine souriante salue chacun d'eux d'un mol aimable : elle leur pose sur les travaux de la journée queUiues ((ucslions an"eclucus(;s et va s'asseoir, lentement, sur un haut siège de bois finement sculpté, au fond de la plus vaste des salles du loyis. (' Elle est habillée, dit un manuscrit de l'époque qui décrit le costume de ses dernières années, à sa façon accoutinnée. ayant un manteau de velours noir, coupé un ])cu sous les bras, sa cotte noiie assez à haut collet, fourrée de martres, attachée d'épingles par devant, sa cornette assez basse sur la tète ef sa chemise apparaît un peu froncée au collet. » L'intérieur de la pièce, aux solives apparentes, et dont la belle cheminée sculptée représente sans doute l'aventure des Nymphes de Diane, chantée par l'auteur des Marguerites, est sobrement meublé : une petite bibliothèque où sont renfermés les livres et les manuscrits les plus aimés, ceux-là qui suivent la reine dans ses voyages ou qui lui tiennent compagnie dans sa litière : une Bible française de Lefèvre d'Etaples, avec un exemplaire de poche des épîtres de l'Apôtre, si souvent relues, les traductions de Fie in, Dante, le Decameron de Boccace, le Cortegiano de Castiglione, quelques romans de la Table ronde, un Boèce, et un choix de traités mystiques.
sans parler des poètes contemporains ni des ouvrages nouveaux qu'elle reçoit, cha(iuejour, en hommage, de toutes les régions de la France, voire d'Espagne et d'Italie; quelques coffrets ciselés, dont l'un, chefd'œuvre de Cellini, contient les lettres du roi : sur les murs des tapisseries aux sujets mythologiques, un portrait en pied de François I" de Glouet. et tout près de lui, l'écritoire de Marguerite, surmonté d'un David en ivoire, présent d'étrennes du IVère bienaimé : çà et là i)lusieurs pupitres pour les secrétaires et des sièges nombreux disposés en demi-cercle autour de la chaise royale. Les fenêtres donnent, dun côté, sur les jardins du monastère et, de lautre, sur la campagne paisible. La reine qui eut toujours une sympathie marquée pour les choses de la vie rustique, en même temps qu'un sentiment profond des beautés de la nature — à défaut do ses poésies, la construction de la terrasse du château de Pau suffirait à le prouver — se plaît à reposer les yeux sur la verdure des champs ou à rêver, le soir, devant les grands espaces silencieux et l'immensité étoilée.
Il y a là, — ou du moins nous nous plaisons à l'imaginer, — outre les dames de la reine, parmi lesquelles Mesdemoiselles de Saint-Pather et de Caumont, Anne de Vivonne, mère de Brantôme, Mesdames de Longray et de la Fayette, Mademoiselle de Clermont, le fidèle F^rotté, Charles de Sainte - Marthe, Héroët, le rêveur platonicien, plusieurs médecins, parmi lesquels le maître de notre grand Rabelais, Schyron, qui devait assister la reine à son lit de mort, quelques gentilshommes préférés, tel que le vicomte de Lavedan, et peut-être aussi encore Madame l'abbesse de Fontevrault, femme d'un esprit
MAHGI EltlTK lH. MVAHitE sSg
supérieur, que, Mar^critc ne pl;iU à appeler »a wiMir flpi rituel le.
Ce fut li nlxntï |».ir l.'i «•rjii\cr'*;i(ioii, \ llriiUitn/Tfm le prouve arnpl';fn«-nt, (pje ien lirxrtririeH cliêren n la princesse se trouvèrent expf>wie» (Jan.«« les cercles polis fJonl elle «'lait I ànie. On y p«^>urHuivit, entre initié», les discussions les pluH rafliriée» l^iuclianl la nature de l'amour, la lé{{ilirniU^ rie la passion, le '^(mi de |a beauté* et la recherche «lu vrai. Use constitua ainsi peu à |jf'ij fy»mrne un formulaire commun de haute courtoinie, as-s^-z conforme aux Ih'-orieH déveh>pji«'eH dans le CorU'(ji/i/io de Castiglionc ', ce bréviaire de la vie polie au \vr «iècle, qui jouissait, du resli*, d une vo;.'ue marquée rlans I ent^juratre de l'auteur (le l//efjtamérori. \insi pénétrèrent dan-s len milieux lettrés une foule d'idi^s fécondes, en même t*;mpM qu'une ïUhu'ihtc, noiivelW; de pf;ns^;r ef. de nenlir rpji eontrihua a élarf.'ir et a purifier h* champ de rin<*pî ration littéraire. Il est incontestable que la so;ur de François I* a joué dans cetUr transformation un rôle éminenl et rpj'elle mérite, à ce litre, iim: place à part dans l'histoire int(.'llectuelle de son é(K>que. Contrairement à et' qu'ont jMînsé plusieurs énjdits, la poé«ie lyonnais*; n'a pa», eu le monopole du plat^jrji-me : eile n'en a aueurieme/it '.' recueilli le-» f;re-
; il «ti»t« a\*4iriïm*:nl erilrc certain* (»ai*at*:* >if: l /l^fflo/a^ron. noUrani';»! ceut qui ont <ft« cil*« plu» ttaut, el le* i J«l^> 'tf»'r»/"> dans te fSorUgna^/'lirrealS kI\ ) 'ie*r<t^**imlAafto';*^; '
trcnjve la rnérn« '^OMcepUori de L» ▼•« f/'Ai':, tlf: la ' 'i'
r " arrkfur tt^trutetUt, *> etc. 1>ï cadre uit-.tuf. n <ml pa* «i^ft» aivik/trie daiM les d/'ux ofjrragtn. Ce«t princi^jal^nenl par J interroé'-liaire da ptatz/nitro';, ^jnrce r»raniune d'in«f/irali'fTi <4 de théorie», qœ «>Tpr)q<j«ol le^ r»pp<'/ri» littéraire;» «i intéretunt* qui pe«j(erit ^^tre
- "^l'r* entre Mar(f<ierite, d'une part, et Laurent de M^dieâ*, Berobo, ^lione, d'; i i'itr»;
a^O GUAXDS ECRIVAINS DE LA RENAISSANCE
mièrcs semences ». L'idéal esthétique qui en dérivait n'a été exprimé par elle qu'à un moment où plusieurs écrivains du groupe de la reine de Navarre l'avaient déjà célébré et codifié. Ce fut par l'intermédiaire de ces derniers que l'école lyonnaise a été appelée à le connaître, ou tout au moins à le goûter. Iléroct, Scève, Dolet, Charles de Sainte-Marthe, Fontaine et même Des Périers apportent, à l'appui de celle assertion, des arguments qui ne laissent l)lace à aucune équivoque.
Reconnaissons, par contre, que rintluçncc du pétrarquisme. qui a été si marquée sur les Lyonnais et qui devait safTirmer encore davantage avec l'école de la Pléiade ^ a été secondaire en ce qui concerne le cercle de la cour de Navarre. Tout au plus se lit-elle sentir à travers les poètes italiens que la princesse aimait à lire, tels que Laurent de Médicis et Bembo-. Je ne signalerai que pour mémoire les rapports de notre reine avec l'illustre amie de Michel- Ange, Vittoria Colonna, qui lui envoya en hommage ses poésies, où se révélait, suivant l'évéque de Fossombrone, la double empreinte du génie de Platon
1. Voy. l'ouvrage si instructif de J. Vianey, Le Pétrarquisme en France au XVI' siècle, Paris et Montpellier, 1909, 8°.
2. Les conceptions de Bembo touchant l'Amour et la Beauté, telles «[u'elles apparaissent dans le Cortcgiano, dont il est l'un des interlocuteurs, ou dans les Asoiani, offrent des rapports très évidents avec celles de la reine dans ïllrptaméron et dans les Marguerites. La liiéorie exposée par Bembo au livre IV du Cortegiano (p. /121 de l'éd. Cian) (( di fuijgir ogni bruttezza deiV amor volgare, e cosi entrar nella divina strada amorosa con la guida délia ragione. » est la même que celle qui se trouve formulée en divers endroits des œuvres de la reine de Navarre, notamment à la fin de la nouvelle XIX, où elle est développée par Parlamente et par Dagoucin, comme on l'a vu plus haut. Toido a signalé f(uelques-uns de ces rapprochements. (Contributo alto studio delta novella francese del XV e XVI secolo. Uoma, Ivcescher, 1895, p. /|.>.)
MARGUEHm: DK NAVAHHK 2 'l t
et de Cl' lui df Pétiarquc*. Chose surprcnaiilc. i'uti(> les œuvres poétiques de Marj;,'uei'ilc cl celles dr. Vnuleur du P^//.svv'o,ço et de sou amie, il existe des traits frappauts de ressemblance. On admettrait volontiers que, en ce qui touche les graves problèmes de la beauté, de l'amour et de la mort, ces trois grands espiits ont dû subir des influences analogues -. Leur culte commun à l'égard de Platon et de Dante explicpie suirisamment cette entente singulière. Les lettres que la reine échangea avec Vittoria, dont l'ame olTrail tant d'altinités avec la sienne, présentent surtout un caractère religieux. Il faut voir dans cette correspondance, dont l'initiative appartint à la marquise de Pescara, un nouvel indice de la tendre attraction exercée, même au delà des frontières de France, par la reine de Navarre. On poui l'ait en citer ici beaucoup d'autres exemples. Toutes les Ames élevées se tournaient vers elle, des points différents de l'horizon, comme vers la plus noble figure de l'époque, « en qui les perfections de la volonté étaient unies à celles de l'intelligence. »
C'est principalement par Dante que Marguerite a piis contact avec la poésie italienne. Il n'est pas douteux que sa pensée ait été profondément pénétrée par celle de l'auteur de la Divine Comédie^.
1. Voy. BuUelin de la Sociclc de l'histoire du prolesUinlisine français. t. \X\, p. 307 ; Reviir de Gascogne, 1877. p. '109 ; Kmile Picot, Lis Français ilitlianisanls «u \\ 1' siècle, Paris, lyoO, t. 1", p. !>! nt siii\. ; Vitlona Colonna, incinliesa di Pescara, carteggio raccolto e piiljl. de E. Ferrero et G. Mullcr (Turin, 1893), p. lyj.
2. Voy., sur Miclu-IAnije poHe, les livres de Laniiaii-Ui)Ilatid (Paris, Didier) et de (ï. Thomas (Paris, Herger-Lcvrault).
3. Cf. H. Œlsner, fhinte in Franlcrcich, p. is et suiv. ; A. Farinelli, Dante e In Fnincin (Milan, 1908), t. \", p. '^\--?>')o. Dernières poésies,
p. LVI-LVII.
Quant à Boccace, notre reine le lut sûrement, et avec plaisir, puisqu'elle le fit traduire par Le Maçon et qu'elle limita dans YHeplaméron, mais on ne saurait affirmer qu'elle lui ait dû beaucoup pour sa formation philosophique, en dehors des éléments spéciaux que le Décaméron. put lui fournir pour l'étude des questions de psychologie amoureuse. Nul doute, en revanche, que le célèbre conteur n'ait tenu une place notable dans les entretiens pleins d'abandon et de g-aieté des cercles de cour.
On a vu ailleurs comment l'œuvre de propagande platonicienne, commencée par la conversation, ce moyen d'action si puissant au xvi*" siècle, avait dû se poursuivre surtout par le livre. 11 fallait que la doctrine, communiquée jusqu'alors à un petit nombre d'initiés, fût mise à la portée d'un public plus vaste. C'est à quoi s'employa la reine de Navarre, en prescrivant à plusieurs de ses familiers de rédiger des traductions françaises, tant des dialogues mêmes de Platon que des commentaires composés à leur sujet par Marsile Ficin. On commença parle Lysis. où Marguerite avait rencontré les solutions, si longtemps cherchées par elle, touchant l'essence des affections terrestres, et l'on continua par VAxiochus^ et VHipparque, le Commentaire de Ficin sur le Banquet et le Criton. Bonaventure des Pericrs, Héroët. Etienne Dolet, Pierre du Val, Jean de la Haye s'appliquèrent successivement à cette œuvre de propagande par le livre. Leurs volumes, de même que de nombreuses éditions grecques et latines des dialogues de Platon, constituèrent un instrument très efiBcace pour la diffusion du système platonicien et des nuances de pensée qui s'y rattachaient.
MARGUERITK OE NAVAUIir: 2^3
Nous avons déjà sig-nalé, en parliculier, la traduction olaboiée par le valet de chambre de la princesse, sous ce lifi-o : lA'Cninincnhùrc de MarsiUc Ficin, Florentin : sur k' banquet d' Amour de Platon, faiet Frcmçois par Symon Silvias, dit. I. De la Haye, (Poitiers, iù\<\, in 13). La pièce en vers qui sert de préface à la publication, et qui est adressée par Silvius à sa souveraine, renferme des données précieuses sur les doctrines du groupe des platonisants de la cour de Xavarre, en même temps que sur le rôle personnel de la reine ilans cette résurrection de la pensée aniique. On retrouve dans l'allégorie qui forme la trame de cette poésie, allégorie fondée sur l'opposition do l'amour vertueux et honnête et de l'amour charnel, plusieurs des comparaisons familières à Marguerite:
Ce que voyant du cclestp hei ilage Le vray Amour, il a piins un courage De retourner dessus la terre encore, \ celle fin qu'on le suyve et honore.
Or il a donc son hault vol estandu Tout droict ça bas, où il est descendu : Mais approchant cesle terre cruelle Il eut encor quelque crainte nouvelle...
Et tout le passage qui a été cité dans l'élude qui précède celle-ci.
Le poète montre la doctrine révélée par Platon exerçant sur les hommes une séduction si puissante qu'elle gagne, dans la suite des temps, un nombre considérable de prosélytes. Il indique avec finesse la nouvelle faveur que viennent de conquérir, au temps où il écrit, les enseignements tracés par cette
o\\ GRANDS ÉCKIVAINS DE LA REXAISSANCE
« plume divine n. Le rôle joué par la sœur de François I''' ne pouvait être exposé avec plus d'iiabilelé.
On a vu ailleurs comment les traductions poétiques d'Antoine Héroët, dit la Maison-Neajve {VAiidrogyne et V Accroissement d'Amoui'), se rai tachent directement aux préoccupations philosophiquesdela cour de iNavarre. Entre les conceptions de l'auteur de ces ouvrages, — l'un des plus anciens pensionnaires de notre princesse, il ne faut pas l'oublier, — et celles de l'auteur de VHeplaméron, il existe une concordance frappante. Rappelons seulement que le principal poème d'Héroët, LaParJaicte Amye,ei>i une œuvre qui vint bien à son heure, d'une grande délicatesse d'expression et d'une tendresse charmante.
Mais le poète qui, dans l'entourage littéraire de la reine, a célébré avec la foi la plus ardente, la plus communicalive, les beautés do la religion platonicienne, ce fut sans contredit l'aimable Charles de Sainte-Marthe. Maître des requêtes de Marguerite, inclinant comme elle vers les doctrines de la Réforme, mêlé de très près à sa vie intellectuelle pendant ses dernières années, il avait voué à sa protectrice un attachement absolu que la mort de cette dernière transforma en un véritable culte. Au milieu de l'unanime concert de regrets que souleva cet événement, l'oraison funèbre qu'il prononça à Alençon, en i55o', œuvre remarquable trop ignorée, apporta peut être l'hommage le plus louchant qui ait été
1. Édition fraiiraise piibliéc en loGo chez Chaudière. Voy. sur celto publication la notice bibliographique donnée dans l'édition de UlepUtim'ron de M. de Montaifrlon, I, p. 2 et suiv., où se trouve reproduite in extenso l'Oraison funèbre prononcée par Sainte-Marthe.
MAUGUKiuTi; ui: NWAHHi: 245
rendu à la mémoire do la sfi'ur de l'raïK^'ois I". Or. circonstance notable pour l'élude <jui nous occupe, ce panégyrique, si pieusenieiil élaboré, à la fois si plein de faits et d'une philosopliic si haute, apparaît comme un authentique résumé du platonisme de la Henaissance française. Aucun manifeste ne dépasse celui-là en liardicsse et en neltelé. Marguerite a été pleurée comme elle eût souhaité sans doute de l'èlrc. Pour dire ce que finent les idées, les affections, les enthousiasmes, eu un mot l'idéal de la reine. Sainte-Marthe, planant fort au-dessus des questions de pratique et des dogmes étroits, s'inspire autant, sinon plus, de Platon que de l'Kcrilure. 11 rêve. lui aussi, de réconcilier le christianisme avec la philosophie antique et conçoit, à la suite de celle qu'il pleure, une sorte de vie nouvelle où les deux principes, en apparence opposés, s'uniraient dans une harmonie supérieure. Il est curieux de noter que ce beau discours, où le nom et les citations de Platon se retrouvent à chaque page ', renferme pour ainsi dire la moelle des enseignements académiques sur tous les grands problèmes qui sollicitaient alors la réflexion -.
1. \'oy. éd. Monlai^'loii. p. aO, ■>.(), 3o, 3i, 35, 'io-i3, AO, tf], 52, 50, O7, 78, 83, 85, 87, 8((, r|5, (17, io5-io8, n5, 118, lao, etc.
2. Saintc-Martiic a public à Lyon, en i5.'io, chez Le Prince, un volume de poésies intitulé lu Poésie franroise divisée en trois livres, plus un livre ù ses amys (in-i !, 237 p.). J'en extrais (p. 10) une pièce qui donnera une idée des théories de Tauteur, tout à fait voisines de celles de Marp;uerite. On pourrait signaler encore (notamment p. 12) des compositions empreiiilcs d'un pétrarquismc assez accentué.
Amour n'est rien que bonne volunté, Signifiant entière aflection ;
En somme, c'est dans les environs de l'année i55o, c'est-à-dire au moment de la mort de la reine de Navarre, que se place le plein épanouissement de la renaissance philosophique à laquelle elle avait contribué pour une si large part. A cette époque, le platonisme a définitivement conquis droit de cité dans la littérature et dans la pensée contemporaines. La Pléiade va maintenant entrer en scène : elle usera largement des nouvelles sources d'inspiration, des mythes et des symboles mis à la portée des poètes, grâce à la propagande des platonisants. Sans doute, elle transformera plus d'une fois, elle aussi, les conceptions fournies par les divins dialogues ; elle empruntera autant aux alexandrins et aux néoplatoniciens qu'au fondateur môme de l'Académie ; elle sacrifiera beaucoup au péti-arquisme, mais le pétrarquisme lui-même est-il autre chose qu'une des variétés modernes dérivées du platonisme ?
Nous apercevons maintenant quelle a été la portée du mouvement idéaliste dont l'initiative appartient à Marguerite, et à quel degré il a enrichi la production littéraire de notre pays. Dans toute cette affaire, c'est la souveraine qui, spontanément, groupe et
Amour à Bien est tousjours apresté ;
Amour aussi a ses tins arrcsté
De panenir à la pcrlection ;
Amour prétend une coiijunclion
Individue, et par ainsi tionneste :
Or ne peut donc estro Amour deshonneste.
MAUGLEUITE DE NAVAHUE 3^7
dirige les esprits les plus propres à seconder ses vues ; elle ne reçoit l'impulsion de personne. Dans les nouvelles et dans les moralités de Vlleptuniéron, comme dans le cycle de ses poésies, c'est bien son àme seule qui parle, infiniment tendre et passionnée, et qui épanche des sentiments nouveaux sous une l'orme, quoi qu'on en ait dit, souventatlrayante et personnelle. Qui donc, parmi les écrivains de son temps, a montré une compréhension plus fine, plus équitable, non seulement des droits de la lemme et des mystères du cœur, mais aussi des manifestations multiples de l'amour, depuis celles qui, n'ayant point la créature pour objet, se rattachent aux austères problèmes de la métaphysique et de la théodicée, jusqu'aux conflits exclusivement humains de la i)assion ? Qui donc, pour ne retenir que l'un de ces aspects, a mérité mieux qu'elle le beau nom de poète de l'amour divin qui la rapproche des gfrands mystiques de tous les temps ?
On a si;^Mialé chez Marguerite un souci constant d'harmoniser les enseignements de la spéculation antique avec ceux de la théologie. Il parait bien que, j)Oui" sa part, elle put atteindre à cette conciliation. Nous croyons, en elïel. l avoir démontré, tant dans la présente étude que dans celle dont les croyances spirituelles de la princesse ont fourni l'objet: ses idées forment un ensemble logique. Il importe de ne pas perdre de vue que le culte du platonisme ne la rendue en aucune manière infidèle à l'idéal chrétien, tel que. spécialement, la Réforme venait de le i)roposer au monde. Son proséUtisme i)hilosophique n'a porté nulle atteinte à l'ardeur ni à l'intégrité de sa foi religieuse. Sans doute, par cette
sympathie pour la science profane, elle se séparait de certains protestants, notamment de Calvin, sévère aux amis de Platon, rangés par lui parmi les Nicodémites, et qui répudiait avec énergie l'autorité du spiritualisme ancien : mais une telle divergence n'est pas pour surprendre entre fidèles d'une foi où le sentiment individuel tient une place prépondérante ; elle ne louche en rien aux parties essentielles de l'édifice dogmatique commun aux partisans d'une large réforme ecclésiastique et d'une transformation de la vie intérieure. Cette tendance de la reine se retrouve chez nombre de protestants de la première heure, pénétrés de la nécessité de remonter, sans exception, à toutes les sources vives du christianisme primitif. Or, est-il besoin de le dire, ces sources ne comprenaient pas seulement les textes de l'Ecriture sainte. Il fallait y joindre les ouvrages des Pères et des premiers écrivains chrétiens, qui presque lous s'abreuvèrent aux sources platoniciennes et s'en imprégnèrent si profondément qu'ils leur empruntèrent les fondements et beaucoup de la substance de la métaphysique chrétienne. Je n'ai pas à insister davantage sur l'influence exercée, à ce point de vue, aussi bien par la doctrine pure de l'auteur du Pliédon et du Timée que par les systèmes de ses disciples alexandrins. Qu'il suffise d'ob.server que cette influence n'a pas cessé de se faire sentir bien après lesPlotin, les Porphyre, les Augustin, les Boèce, grâce à la succession des mystiques du moyen âge, ceux-là mêmes qui sont les vrais précuiseurs de la Réforme et dont Marguerite et ses amis spirituels ont, à certains égards, continué la lignée en plein xvr siècle. On voit que la question des origines
MARGUERITE DE WNAUUE 2\ç)
(le la pensée de la reine de Navarre, des sources de ses tliéories du monde et de la vie ainsi que de son Krisine, se relie clroitemenl à l'élude de plusieurs grands courants d'idées. La soluticju qui vient d'en être proposée jelteia. nous l'espérons, quelques clartés nouvelles sui- les destinées de l'iiellénisine moderne et sur l'évolution de notre littérature, à l'époque de la Renaissance. Puisse-t-elle éclairer du même coup l'histoire, encore si obscure, de la vie religieuse, à l'époque de la Réforme commeneanfe. et celle de la culture intellectuelle de noire xw" siècle K
I. Celte L'IuHp a paru pour la première fois dans la liihliolhcqun dr l'Ecole des Charles, années 1897 cl 1898.
LE
i:t la olerelle des feafmes.
Le Tiers livre du Panlwjruel n'onVe, on le sait, presque lien de eoiumuu avec les deux livres précédents. Ceux-ci sont à peu près exclusivement consacrés à des récils d'aventures, ils se développent, comme les anciens romans de chevalerie, au moyen d'une foule d'événements plus ou moins imprévus et d'incidents caractéristiques, tandis que le livre III est absorbé, pour les c[uatre cintpiièmes de son texle, par la question de savoir si Panurge doit se marier ou non et quel sort lui réserve le mariage. L'examen de ce cas intéressant et les consultations auxquelles il donne lieu constituent, ou peu s'en faut, la matière exclusive et lobjet principal de ce livre. Quelles circonstances éclairent et justifient cette nouvelle orientation de l'œuvre du grand romancier!^ Comment le conteur français par excellence a-t-il été amené à modifier aussi profondément sa manière et à employer tout un livre en discussions et en enquêtes, au lieu de narrer de bonnes histoires ? Quels motifs ont pu le décider, après un silence de
2a.> GUANDS ECIUVAINS DE LA RENAISSANCE
onze OU douze ans, à rentrer ainsi dans l'arène ? En un mol, quelles causes expliquent à la fois ce retour inopiné de Rabelais vers i5/i5-i5/46 et son choix d'une matière si ample et si continue, je veux dire d'où la variété et le mouvement des deux livres précédents sont volontairement exclus ? Ce sont là des problèmes attrayants qu'il vaut la peine d'agiter et dont la solution peut éclairer d'une vive lumière ceitains aspects de l'histoire intellectuelle de Rabelais et de son temps. Aussi bien notre peine ne sera pas vaine. On peut arrivera fixer d'une façon sûre, à l'aide de témoignages contemporains et probants, pourquoi le Tiers livre a paru au moment précis où il fut mis en vente, en montrant les raisons qui amenèrent Rabelais à le composer et à le lancer dans la bataille littéraire, car c'est bien d'une bataille qu'il s'affit.
LES CONTROVERSES SUR L AMOUR ET LES FEMMES AVANT LE XVl' SIÈCLE
En effet, des circonstances bien définies annoncent, préparent et, si l'on peut dire, rendent nécessaire, fatal même, ce 111' livre. Fait qui n'avait pas été signalé jusqu'à présent, sa publication se rattache à une grande querelle qui passionna les esprits, de i542 à i55o, ou environ, et qui divisa, à la cour et à la ville, la presque totalité des écrivains français : poètes, conteurs et philosophes, aussi bien que leurs lecteurs; il s'agit de la «querelle des femmes )>,
LE TIEUS LIVIU: DU *' l'ANTAi.UL EL » SÔS
([ui lioiiva dans l'uppaiitioii de la PttrJ'aiclc Aiiiye, en i5V^ l'occasion de se rouvrir et de remettre aux prises les défenseurs et les adversaires éternels du sexe féminin. C'est, du reste, une vieille querelle, aussi ancienne que le monde, puisqu'elle eomnu;nça à l'aurore de l'humanité, au moment où notre première mère lendit la j)omme à notre j)remier père, et elle durera sans doute juscpi'à la lin des âges. Pour en arriver tout de suite à une période voisine de celle qui nous intéresse, nous dirons que les origines immédiales des péripéties de ce grand débat, au xvi' siècle, nous sont surtout fournies par l'histoire littéraire du siècle précédent, ^éanmoins, il est ulile d'indiquer d'un mot le lole spécial des Avis d'Amour et celui des fabliaux dans Ihistoire de cette grave question pendant une partie du moyen âge^ l'inlluence de Jean de Meun, le grand contempteur des femmes, dans la seconde parlie du lioinau de la Rose, alors que Guillaume de Lorris avait été leur défenseur dans la i)i-einièrc parlie du même i)oèmc. et enfin les rudes attaques du clerc Malhéolus-, de lioulogne-sur Mer, implacable dans sa haine contre le sexe faible et le mariage. Ces trois noms suffiront à évoquer dans la mémoire des familiers de notre ancienne littérature le souvenir des j)lus mémorables controverses qui précédèrent le xV siècle. Cette dernière époque donna sûrement à la querelle une ainpleui- et un relief nouveaux. Les seuls noms de Christine de
1. Voy. .1. Bôdior, les Fabliaux (Parii^, Houillon, iSyS), cliapilre \.
2. Voy. reKcollontc ('dilion ilonm'e par Van llamcl : les Lainentalions de Mulhcolux et Ir lirre de Lccsce de Jehan Le Fèi<re, de ftesson. Paris, Bouillon, 1892 (ISihl. de l'École des liaules éludes, fasc. qd et yC),
25a GRANDS tCUIVAlXS DE LA RENAISSANCE
Pisan *, l'énergique défenseur de la cause des femmes, avec l'aide grave et résolue du chancelier Jean Gerson, — dont on connaît l'admirable réponse à Pierre Col en faveur de cette femme remarquable et virile, — d'Eustaclie Deschamps, l'ennemi juré du mariage, de Jean Le Fèvre, le poète, traducteur de Mathéolus, d'Alain Chartier, respectueux et dévoué serviteur des dames, de Gaguin, d'Olivier de la Marche, de Villon et surtout de Martin Le Franc, l'auteur du Champion des Dames: ces noms, dis-je, attestent assez l'extension que prit la querelle pendant ce siècle touffu qui fut celui des précurseurs de la Renaissance et qui prépara tant de choses, aussi bien dans ce domaine particulier de la littérature que dans nombre d'autres. En ce qui touche la cause du féminisme, l'ouvrage essentiel qui nous reste du temps où furent composées les Cent Nouvelles est, sans contredit, celui de Martin Le Franc, prévôt de Lausanne. Ce poète composa son Champion des Dames de li^io à i/jia. « Il faut voir dans cette œuvre, » a dit M. Piaget au cours dun docte travail sur son auteur-, « un résumé ou plutôt une collection des idées du moyen âge sur les femmes ; c'est là précisément ce qui, loin den faire le ridicule, fait l'intérêt de ce poème. » La controverse se déroule entre le champion et l'adversaire du sexe féminin. A l'appui de leurs arguments, les deux combattants puisent dans la mythologie, la Bible et l'histoire, de nombreux exemples des femmes et
1. Voy. Le livre des Trois Vertus de Christine de Pisan et son milieu historique et littéraire, par Mathilde Laigle, Paris in-8°, H. Champion^
2. Martin Le Franc, prévôt de Lausanne, par Arthur Piaget. Lausanne, 1888, in-12.
LE TIEIIS LIVUE DL « l'ANTAOHUEL » 'ii).)
d'hoinmps qui se soiil distiii^nios par leurs vertus ou par leurs vices, depuis Kve jusqu'à Jeanue d'Arc. Ce livre est. à tous égards, une source féconde de renseifj^neuKMils pour l'histoire des mœurs au moyen âge. L'adversaire ne manque pas de disserter sur la beauté des femmes et de nous donner, chemin faisant, une foule de renseignements précieux sur la toilette et les modes du temps. On trouvera l'analyse très exacte du poème de Le Franc dans l'étude de M. Piaget ; nous n'y insisterons donc pas ici. Ce ciitique reconnaît, en manière de conclusion, que, malgré sa longueur et son importance, le Champion des Dames ne mit pas encore fm au long débat des partisans et des adversaires du sexe féminin, chose qui n'est pas pour nous surprendre. Il semble, au contraire, avoir contribué à lui donner une impulsion formidable. La seconde moitié du xV siècle et les premières années du xvi" siècle sont, en effet, plus encore que les époques précédentes, remplies de pièces pour ou contre les femmes ^ La pièce la plus considérable du xv* siècle, après le Champion, paraît être le Chevalier aux Dames, poème allégorique de plus de 0,000 A'crs. Citons ensuite : la Louenrje des Dames, le Miroir des Dames, le Jardin de plaisance et Jlear de rhétorique du commencement du wi"" siècle, les Biens et les Maux qui sont en amours, dont fait partie la jolie pièce intitulée : la Pipée du Dieu d'Amours ; la Déduction du procès de Honneur féminin ou l'Advocat des Dames, de Pierre Michaut, le Jufjemenf de Jean de Me un et de Matheolus, ennemis du Chief des Dames. Le Mors pour les mal
I. Cf. A. CaniimiiN, la Querelle des femmes au XV' siècle, i8CJ, in-S", hi p.
embouchiez a été publié en i856, d'après un manuscrit de la bibliothèque Barberini. Il faut citer encore les 7,000 vers du poème de la Faalseté, trahyson, ei les tours de ceulx qui suivent le train d'amours. En général, les pièces qui viennent d'être citées sont des plaidoyers en faveur des femmes. Le Grand Blason des Faulses amours, de Guillaume Alexis, un moine, prieur de Bussy, rentre dans le groupe des réquisitoires dirigés contre elles. Le xv'^ siècle n'a guère produit de satires plus âpres que celle-là. Le Contre- Blason, qu'il suscita, est à peu près illisible aujourd'hui. En revanche, le Loyer des folles amours, offre de charmants passages. C'est une pièce spirituelle, qui repose sur un développement de l'aphorisme : Pas d'argent, pas d'amour.
Rarement voit-on un auteur essayer de prendre dans le débat la position intermédiaire de conciliateur. Robert du Berlin, à la fin du xv'' siècle, fut cependant tenté par ce rôle, qu'il chercha à tenir dans YAcort des mesdisans et bien disans, dédié à Anne de Bretagne (i/igS). Un peu plus tard, Jean Marot, le père de Clément, reprit la lutte contre les médisans dans la Vray-Disant Advocate des Dames. Dès 1/190, paraît le poème plein de charme et d'émotion qui s'appelle L'Amant rendu Cordelier à iObservance d'Amours. Le genre dramatique ne tarde pas à intervenir dans la querelle. Les deux opinions sont représentées dans le Monologue fort joyeux auquel sont introduits deux Advocatz et ung Juge, devant lequel est plaidoyé le bien et le mal des Dames. Dans la Résolution d'Amours, imprimée au xv* siècle, un poète anonyme attaque les femmes et Vénus, la « sotte déesse, » avec une singulière violence. Citons
LE TIEIIS LIVRE Dl (' PANTAGRUEL » 2i)-
encore le Predespoyr de t' Amant, qui cite des exemples empruntés aux romans de chevalerie. Presque toutes ces compositions datent de la seconde moitié du w" siècle, et queUjues-unes seulement des premières années du xvr. On trouvera le texte d'un certain nombre d'entre elles dans le Recueil des poésies françoises des XV" et Al 7 siècles, réunies et annolées par Anatole de Montaiglon et James de Rothschild (treize volumes). D'autre part, le précieux Catalogue des livres composant la hihliolhcque de feu M. le baron James de Rothschild, par M. Emile Picot (lome I "), fournira des renseignements curieux cl précis sur plusieurs de ces œuvres satiriques ou laudatives. Le dépouillement complet du Recueil de poésies françoises pourrait accroître encore cette liste d'une façon notable. Il faudrait citer, par exemple : l'Avocat des Dames de Paris louchant les pardons sainct Trotet. par Maxim ion : la Louenge cl beauté des Dames ; ta Réfornialion des Dames de Paris faicte par tes Lyonnaises et la Réplicgue faicte par les Dames de Paris contre celles de Lyon : le Procès des Femmes et des Pulces ; le Débat des Demies de Paris et de Rouen sur l'entrée du Roy, par Maximien, la Grant Malice des Femmes ; les Ténèbres de mariage ; le Doctrinal des nouveaux mariés; la Complaincte du nouveau marié; Sermon nouveau et fort joyeulx auquel est contenu tous les maulx que l'homme a en mariage ; la Loyaulté des femmes ; les Drois nouveaux eslahlis sur les femmes ; Chicheface qui mange toutes les bonnes femmes : Bigorne qui mange tous les hommes qui font le commandement de leurs femmes ; le Danger de se marier ; les Secrets et loix de mariage, par Jehan d'ivry ; les Présomptions des femmes mondaines ; Sermon Joyeux de la patience
des femmes obstinées contre leurs marys, fort joyeux et récréatif à toutes gens ; la Complaincte douloureuse du Nouveau Marié ; la Fontaine d'Amours ; les Estrennes desfdk's de Paris, par Jean Divry : le Sermon de rEndouille ; le Grand Triomphe et honneur des dames bourgeoises de Paris cl de tout le royaulme de France (i53i) ; Bcdlade sur la qualité des femmes. Toutes ces poésies, dont beaucoup ne sont pas datées avec exactitude, appartiennent, ou peu s'en faut, à la période que nous avons indiquée plus haut. On peut dire que, de i/i5o, ou environ, aux années qui virent le commencement de la Réforme, le mariage apparaît comme une institution fortement battue en brèche. Les attaques ou satires dirigées contre lui se révèlent comme infiniment plus nombreuses que les panégyriques. Il fournit un thème facile et joyeux à quantité de complaintes quasi-populaires ^ .
Un chef-d'œuvre, « le premier en date parmi les plus parfaits ouvrages qui soient en notre langue, » avait contribué singulièrement à préparer l'éclosion de cette littérature anliféministe : nous avons nommé les Quinze joyes de Mariage, petite merveille de finesse, d'ironie, de patelinage, d'un charme si profond et d'une observation si aiguë et si vraie. Il est peu d'ouvrages auxquels la prose française doive autant. Rien d'aussi achevé n'avait encore paru dans notre langue. Depuis i83o, les érudits s'accordaient à considérer Antoine de la Salle comme l'auteur de ce livre exquis. Après MM. Pottier, Génin, Le Roux de
I. A toutes les œuvres qui viennent d'être citées, il faudrait ajouter encore les Dicl: et complaincies de trop Tard marié et les Dict: et complainctes de trop Tost marié (Roihschild, Catalogue, I, 553 55i), etc.
Liiicy cl Juuiiet, MM. Ludwig Sleiii, E. Gossart, Gaston Paris et G. llaynaud ont accueilli et soutenu cette opinion. Aujourd'hui, il semble bien qu'il faille vérifier de livs près cette hYi)othèse et peut-être monie y renoncer, pour se résigner à ranger le délicieux opuscule parmi les ouvrages anonymes, tant que lénignic du manuscrit de Rouen, — si loulefois sa valeur n'a pas été cvagérée, — n'aura pas été résolue avec certitude. En tout caf?, rien dans l'œuvre authentique d'Antoine de la Salle ne tend à justifier cette attribution. Son style, ses idées, ses principes, ses préoccupalions, sa manière de voir les choses, son genre de vie même, sans parler des traits connus de son caractère, tout paraît écarter une identification qu'aucune démonstration vraiment convaincante n'a jamais établie*. On peut croire, d'autre part, en se basant sur un texte des Cent \ouvelles nouvelles et sur d'autres indices, que l'œuvre est sensiblement antérieure à l'époque qui est admise depuis longtemps pour celle de sa composition, et qu'elle remonte peut-être au début du xV siècle. Quoi qu'il en soit, comme elle n'est représentée actuellement que par trois manuscrits et que la première édition parut vers i48o, à Lyon, on est fondé à admettre que sa grande vogue date surtout du moment de sa publication.
En même temps que les W joyes, les célèbres Arréls d'Amour de Martial de Paris, dit d'Auvergne, concoururent à agiter une foule de problèmes d'ordre sentimental et conjugal et à porter vers eux
I. Il y a quchiiies aiinrcs, M. Joseph Nève a posû à nouveau le problème dans lin petit volumo substantiel : Antoine de la Salle : sa vie et ses ouvrages. Pans, Chauipion, in-12, igoS, p. y'i et suiv.
26o GRANDS ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE
la curiosité du grand public. Ajoutons à cette liste le nom de Coquillart, qui, dans les Droits nouveaux'^ et dans son Blason des Armes et des Dames-, développe un éloge éloquent et chaleureux de lamouret des dames :
Dames font croistre honnesteté :
Dames font les cueurs rcsjouyr ; Dames font aymer loyaulté ; Dames font cruaulté fouyr.
?\ous indiquerons encore, pour être complet, des rajeunissements d'anciennes œuvres du moyen âge ou des traductions d'œuvres étrangères, comme celle du Triunfo de las donas de Juan Rodriguez de la Câmara^.
LA OUERELLE DE l'aMOUR ET DES FEMMES AU XVl" SIECLE
Avec le xvi'' siècle, la vogue des écrits pour ou contre l'amour, loin de se ralentir, persiste. Seulement, la controverse prend un caractère plus sérieux, et une allure plus serrée. Elle profite du progrès général des esprits, de la connaissance plus solide des deux antiquités, de la rénovation des études juridiques, du développement de la médecine et de toutes les sciences d'observation. Jean Nevizan, Érasme. J. de Pontalais, Roger de Col lerye, Pierre