I. Voy. Fonillûe, la Philosophie de Plalon, t. I, p. 3oG
ao4 GRANDS liClU VAINS DE LA RENAISSANCE
foiul)oul les déclarations capitales, celles qui donnent le droit do considérer certaines nouvelles et certains épiloy^ues comme de véritables pro- ^nammes du platonisme, tel qu'il était compris à lépoque qui nous occupe. Parmi ces diverses nouvelles, la \1.V (les Amans en religion) doit figurer, sans aucun doute, au premier rang.
L'aventure qui en forme le sujet est donnée comme s'étanl passée en Italie, à Mantouc. mais on peut conjecturer de plusieurs circonstances quelle a dû arriver plutôt en France, et probablement à Lyon. Le récit, d'une trame assez simple, vaut suitout par les détails, qui sont présentés avec un art et avec une justesse de ton vraiment admirables. Elle développe un Ibème analogue à celui fjui forme le sujet d'un curieux poème antérieur de plus d'un demi siècle à lu^uvre de la reine : L'Anninl rendu Cordelier à T Observance d'Amours.
L'une des demoiselles d'honneur de la marquise de Mantoue était liée d'amour à un gentilhomme, sans fortune, mais brillant cavalier, de la cour du marquis. Le sentiment qui les unissait était à la fois si ardent et si profond qu'il semblait à chacun d'eux, dit la nouvelle, que tout le trésor du monde fût en l'autre. Mais la maîtresse de la jeune fille, désirant lui trouver un plus riche parti, s'opposa d'une façon absolue, et malgré les plus pressantes instances, à l'union des deux amoureux. Une telle dureté désespéra notre gentilhomme, qui, contraint de renoncer à son attachement, se résolut à quitter le monde et à aller s'ensevelir pour jamais dans un couvent de rObservance, sous l'humble habit de saint François. Quelques mois se passèrent, pendant lesquels il jie
MARGUEIUTE DE NAVARRE 200
donna d'autre marque de souvenir à son ancienne amie qu'une chanson spirituelle composée à son intention, — c'est Tune des perles de la guirlande poétique des Marguerites •. — et qui fit tant pleurer Pauline qu'elle arrosa tout le papier de ses larmes. Un jour que cette dernière était allée avec sa maîtresse enlendre la grand'messe à l'Observance, elle arriva à l'église au moment où les officiants se rendaient au grand autel. Le gentilhomme, devenu moine, figurait parmi eux en qualité d'acolyte. Ses regards se croisèrent avec ceux de la jeune fille, et il se trouva soudain si ému de cette rencontre qu'il tomba (( tout de son haut à terre devant elle. » En voyant (jue le changement d'habit ne lui avait pas changé le cœur, son amie se décida, dit le récit, à rendre o la fin de leur amitié semblable en habit, état et forme de vivre », en entrant à son tour au couvent de Sainte-Claire. Une entrevue suprême eut lieu entre les deux anciens amants, au cours de laquelle le moine, pleurant d'amour et de joie, baisa les mains de son amie ; « mais elle abbaissa son
i. ('elle poésie est un véritable Iiymrie en rhonnoiir de raiiiour spirituel. Elle annonce l'épilogno (jui va être reproduit plus loin. Plusieurs strophes rellèlcnt nettement l'alliance de sentiments chrétiens et de conceptions philosophiques :
Ainsi qu'au monde
Fut pure et mundc Nostre parfaicte amitié ;
Dedans le cloistre
Pourra paroistre Plus grande de la moictié.
Car amour loyal et ferme.
Qui n'a jamais Jiii ne terme, Droict au ciel nous conduira.
(Voy.. au sujet de cette poésie, Toldo, Conlribulo allô studio délia Novella francese dcl XV e XVI secolo, p. 71-73.)
206 cnAMIS ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE
visarre jusqucs à la main, et se donnèicnl j)ar vraye chaiilo le saincllmiserde dileclion. » Pauline se rendit aussitôt aux Clarisses, et tous deux vécurent depuis lors saintement et dévotement en leur observance.
Nul doute, conclut Parlamente, en achevant cette histoire, que le Dieu de charité ne leur ait dit. à leur heure dernière, comme autrefois à la Madeleine, que leurs péchés leur étaient remis parce qu'ils avaient beaucoup aimé.
L'amour humain ramené à l'amour divin comme à sa source, comme à sa raison d'être : tel est le sens de cette nouvelle d'une moralité si pure et qui semble bien exprimer, tant par son développement même que pailcs jéllexions qui la suivent, la théorie personnelle de la reine de Navarre, en ce qui touche le principe et la lin de l'amour dans les ùmes. Margueiite a saisi l'occasion que lui fournissait celte simple et poignante histoire pour affirmer, en quelques j)ages supérieures, les plus émouvantes peut-etie de V Heplaméron tout entier, la conciliation possible des affections humaines avec les ardeurs divines, de la recherche de la créature avec le désir de Dieu. Elle proclame l'unité de ces deux sentiments en apparence si oj)posés. S'inspirant des discours de Diotime dans le Banquet, s'inspirant aussi des expériences de son propre cœur, elle dégage hardiment la formule nouvelle, qui, tout en sauvegardant les droits de la nature, assigne à l'ame humaine, comme idéal et comme but suprêmes, la possession du souverain Bien et la contemplation de la beauté absolue. L'auteur de VUcp/améron fait entendre à son tour, en la christianisant, la parole mise, il va près de vingt-trois siècles, dans la bouche
de rétrann-ère de Manlinée: « 0 mon cher Socrate, ce qui peut donner du prix à cette vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle. »
La discussion qui s'engage dans l'épilogue de la XIX" nouvelle a pour point de départ cette assertion de Parlamcnte : « Vous ne pouvez icy nier, mes Dames, que l'amour de l'homme ne se soit montrée la plus grande ; mais elle luy fut si bien rendue que Je voudrois que tous cculx qui s'en meslent fussent autant récompensez. — Si est-ce, interrompt plus loin Géburon, que Dieu a plusieurs moyens de nous tirer à luy, dont les commencements semblent cstre maulvais, mais la fin en est bonne. — Encores ay-je une opinion, dist Parlamcnte, que jamais homme n'aymera parfaictement Dieu, qu'il n'ait parfaictement aymé quelque créature en ce monde. — Qu'appelez-vous parfaictement aymer, dist Saiîredent.^ Estimez-vous parfaicls amans ceulx qui sont transiz et qui adorent les dames de loing. sans oser monstrer leur volunté? — J'appelle parfaicts amans, luy respondit Parlamcnte, ceulx qui cherchent en ce quilz aiment quelque perfection, soit beaulté, bonté ou bonne grâce; tousjours tendans à la vertu, et qui ont le cueur si hault et si honneste qu'ilz ne veulent, pour mourir, mettre leur fin aux choses basses que l'honneur et la conscience réprouvent ; car l'âme, qui n'est créée que pour retourner à son souverain Bien, ne faict, tant qu'elle est dedans ce corps, que désirer d'y parvenir. Mais à cause que les sens par lesquels elle en peut avoir nouvelles sont obscurs et charnels par le péché du premier père, ne luy peuvent monstrer que les choses visibles plus approchantes de la perfection, après quoi l'âme court,
2o8 C.UANDS ÉCRIVAINS DE L\ RENAISSANCE
cuydans trouvor on une boaulté cxlérieiirc. en une îjnicc visible et aux verluz morales, la souveraine bcanlto. prace et vertu. Mais quand elle les a cherchez cl expérimentez et elle n'y trouve point celuy qu'elle ayme. elle passe outre; ainsi que l'enfant, selon sa petitesse, ayme les poupines et aultres petites choses, les plus belles que son (cil peut veoir, et estime richesses d'assembler des petites pierres : mais en croissant ayme les poupines vives et amasse les biens nécessaires pour la vie humaine. Mais quand il cono^noist par plus grande expérience que es choses territoires n'y a perfection ne félicité, désire chercher le facteur et la source d'icelle. Toutesfois, si Dieu ne luy ouvre l'œil de foy, seroit en danger (le devenir, d'un ignorant, un infidèle philosophe ; car foy seulement peut monstrer et faire recepvoir le bien que l'homme charnel et animal ne peut entendre. — ^îe voyez-vous pas bien, dist Longarine, que la terre non cultivée, portant beaucoup d'herbes et d'arbres, combien qu'il/ soient inutiles, est désirée pour l'espérance qu'elle apportera bon fruict, quand il y sera semé.-* Aussi le cueur de l'homme qui n'a nul sentiment d'amour aux choses visibles ne viendrajamais à l'amour de Dieu par la semence de .sa parole, car la terre de son cueur est stérile, froide et damnée... — Si je sçavois bien parler latin, dist Simontault, je vous allègueroye que s ainct Jehan dict : Que celuy qui n'ayme son frère qu'il veoit, comment aymera-t-il Dieu qu'il ne veoit point? Car par les choses visibles on est tiré à l'amour des invisibles... — H y en a, dit alors Dagoucin (fidèle à la thèse qui lui est chère), qui ayment si fort et si parfaictement qu'ilz aimeroient autant mourir que
MARGUERITE DE XAVAUUE aOj)
de sentir un désir contre l'honneur et la conscience de leur niaistresse, et si ne veullent qu'elle ne autres sen appei'çoyvent. »
De tels propos terminent dignement ce noble entretien, à coup sur l'un des plus élevés que la Renaissance française nous ait transmis. Nous y saisissons sur le vif la préoccupation dominante de la reine de Navarre, durant ses dix dernières années : concilier les aspirations chrétiennes avec les enseignements de la philosophie antique. Nulle part la combinaison qu'elle rêvait de voir se réaliser dans les idées de ses contemporains n'a été exposée avec plus de force; nulle part aussi les éléments platoniciens dont sa pensée était imprégnée ne se dégagent d'une façon plus saisissante. Je n'y insisterai point, puisque le texte qui vient d'être reproduit en dit plus long sur ce sujet que tout commentaire.
Il sufilra, après cela, de signaler brièvement les fines observations formulées dans la nouvelle XXI, — Rolandine et le Bastard, — par Parlamentc. défenseur des droits et de la dignité de l'amour féminin, et dans lesquelles Marguerite oppose les sentiments de son sexe, fondés sur Dieu et sur l'honneur, à ceux des hommes, <( tant fondés sur le plaisir ». On ne fera qu'indiquer également le beau passage de la nouvelle XXI Y ^ — Elisor et la Royne, — sur le rôle magnifique de l'amour dans le monde. Il y a là des accents qui ne sont point indignes de ceux du discours d'Agathon dans le Banquet et qui s'en inspirent visiblement. La nouvelle XXIV, — V Amour spirituelle, — renferme, comme son titre
I. A rapproclicr de celui de la nouvelle I sur le même sujet.
!?io r.Hwns KciuvAiNS niî ia renaissance
le liiil deviner. ])lnsicnrs oonsidéralions su«j^gcslivcs exprimées par Parlamente. De même encore, au cours (lo la iKunolle \L. — La ('.niante du frère, — on peut relever un développcinont d'une belle ampleur, dans la bouche de Nomerfide. sur/« gloire de bien uymer : << Jeslime. dit-elle, ((ue la personne qui a\me parfaictement d'un amour Joinct au commandement de son Dieii, ne congnoisl honte ny déshonneur, sinon quand elle défault ou diminue de la ]icrfection de son amour. Car la g^loire de l)ien aymer ne eongnoisl nulle lionte ; et quant à la prison de son corps, je croy que pour la liberté de son cueur, qui estoil joinct îi Dieu et à son mary (il s'agit de la sœur du comte de Jossebelin), ne la senloit point, mais estimoit la solitude très grande liberté ; car qui ne peut voir ce qu'il ayme n'a nul plus giand bien que d'y penser incessamment, et la prison n'est jamais estroicte où la pensée se peut pourmener à son ayse. » Notons au passage, dans cette belle pensée, une réminiscence évidente de telle immortelle parole du Pliédon et du Crilon aussi bien que du Banquet.
La LVll" nouvelle, intitulée le Gand, d'un sens délicat et d'un symbolisme gracieux, renferme, dans le sens abusif où l'on a coutume d'emjiloyer ce mol. un Néritable formulaire de l'amour [)lalonicpie. Ou connaît le sujet de ce récit qui est fait par Parlemente : un lord anglais était resté amouienx fou dune dame pendant sept ans, sans oser jamais lui manift'ster son sentiment, jusqu'au jour où, la regardant dans un pré, il lui prit .soudain un tel battement de cœur que la dame s'en aperçut et lui demanda ce f|uil avait. Le chevalier la supplia alors
de mettre la main sur son cœur pour voir comme il « débatoit », ce qu'elle fit aussitôt, plus, dit la nouvelle, par charité que par amitié. Et quand l'amoureux senti l sur sa poilrinc la main gantée de sa bien-aimée, il la serra si fort, en lui avouant sa passion, quelle chercha à se dégager. Mais le pauvre soupirant « tint si ferme que le gant demeura en la place de la cruelle main. » Et depuis, parce qu'il n'obtint jamais plus grande privante de son amie, il attacha ce gant, entouré de riches joyaux, sur son vêtement, du coté du cœur ; et il le porta toute sa vie, comme le bien le plus précieux tlu monde, protestant qu'il ne l'échangerait point contre le royaume d'Angleterre. On comprend qu'un tel récit constitue un argument de plus en faveur des théories esquissées ailleurs par la sœur de François I". Aussi l'épilogue de la nouvelle est-il peu développé, puisque les faits parlent suffisamment d'eux-mêmes. Le LXIIP conte, — l'Honneste Mary. — est conçu dans un esprit analogue. Oisillc et Parlamente y défendent une fois encore la thèse de l'amour pur. Marguerite fait prononcer à sa mère un panégyrique enthousiaste des ardeurs spirituelles opposées aux appétits charnels et vulgaires.
On voit quelle place considérable occupe dans le recueil des contes de la reine de Navarre l'ensemble des idées concernant l'amour et même, à bien des égards, la destinée de l'homme, qui ont caractérisé, aussi bien en France qu'en Italie, le néo-platonisme de la Renaissance. Mais ce n'est point seulement dans VHeplaméron que se rencontre celte influence du spiritualisme ancien : l'œuvre poétique de Marguerite en est également pénétrée dans une large
•>l'> t.UVNOS KCIUVAINS DE LA RENAISSANCK
mesure. V vrai dire, comme l'a justement observé M. Frank ^ entre les nouvelles en prose de la princesse — je ne parle ici, bien entendu, que des moralités ou épilog^ues qui en constituent l'appoint vraiment personnel — et ses com[)ositions poétiques, il existe un parallélisme étroit qui proclame ass(vJiauf la parfaite homoji^énéité de son œuvre. 11 n'est donc pas surprenant qu'une telle concordance puisse être relevée entre les différentes catégories de sa produ(^ti()n littéraire, surtout quand il s'aj^^it de problèmes qui sollicitèrent si ])uissamment sa rétlcxion. Pareillement, on s'explique que les poésies où le soufïlc platonicien est le plus manifeste se trouvent toutes comprises dans les o'uvres postérieures à ifi^io, qu'elles appartiennent au groupe des Marguerites OM à celui des Dernières poésies.
YII
Au premier rang des ouvrages poétiques inspirés par des rcssouvenirs platoniciens, il convient de citer la belle épître adressée par la reine à Madame l'abbesse de Fontevrault^, épître qui a été publiée j)our la première fois dans l'édition des Dernières poésies. J'y note deux passages fort explicites, oii l'auteur expose sans la moindre atténuation la théorie de l'amour pur, exempt d'accroissement et de changement, comme le Souverain Bien auquel il tend :
1. Kdition (Je \'Heplnmérnn, t. III, Appendice 3, noiammcnl p. '173.
2. lyouisc df Il^jiirhon, fille de François de Honrhon cl de Mario do Luxembourg.
MARGUERITE DE NAVARRE 2l3
Car le lien qui est entre nous deux
N'est chair ne sang, que trop nous desprisons
Pour nous lier en si fortes prisons.
Mais si celluy qui a l'esprit de Dieu
En veult parler, je luy donne le lieu ;
Car il fault bien sçavoir de quel lien
Deux cueurs en ung sont au souverain Hien
Parfaictenient adjoinctz sans départir...
Tel est ce feu, par sa vertu très grande,
Que qui le sent autre bien ne demande.
Et le lien d'un amour si parfaict
Ne peult jamais par nul estre delTaict.
Mort et tourment lo cuyda[nt] efforcer
Ne font, sinon plus fort le renforcer.
Si la haulteur de tous les plus liaulls cieulx
Et le profond des plus terrestres lieux.
Vie ny mort, n'ont contre amour pouvoir :
Que crainct le cueur qui dedans se peult veoir
Ce vray amour qui à rien n'est souhjel,
Et de tout l)ien est matière et subjet ?
A[s]seuré est que telle affection
N'a par le temps nulle mutation.
Fors qu'elle croist et se parfaict plus fort.
Plus de tourment elle souffre et de mort...
En vous priant par pareil sentiment
Chanter bien hault : Dieu est amour vraymcnt,
Et amour Dieu...
Une autre épître en vers, celle-là adressée à François I", est, de même, un morceau de haute pensée, d'une belle venue littéraire, qui offre un curieux mélange d'effusion platonicienne et d'inspiration Ihéologiquo. Elle ligure dans la seconde partie des Marguerites (éd. Franck, lli, p. 228) et dut être envoyée au roi, au moment où il venait de sortir d'une crise intérieure qui paraissait grosse de conséquences. A. en croire sa sœur, le souverain sensuel et voluptueux a dit adieu à tous les plaisirs maté-
v.iS (.n.vNns l'CuivMNs dr la renaissance
rii'ls. au\ passions humaines ; son àmo. éprise uniquement des splendeurs immatérielles, n'aura plus désormais d'aulre souci que la méditation des vérités éternelles :
Puisque vos yeux, rouipliz dautiT lumière, Ropardenl droit à la beau lé première, El que l'objecl, sans eslre difTormé, Vous est si bien mué el transformé Que maintenant le voyez en son estre.
Tel qu'il estoit. voire devant son naislrc ; Puisque du tout ritruorance est rompue, Dont trop long temps voslrc ame fut repue, Et vérité bien congnoislre vous fait Que soubz ce corps terrestre et imparfait. Le très parfait et le seul désirable Est là couvert par moyen admirable...
Il n'y a point à s'y tromper : à l'époque où Marguerite composait ce morceau, personne, en France, n'avait su encore faire entendre cette note de poésie philosophique. Le vocabulaire et le style, les comparaisons et les images, aussi bien que le fond même des idées, tout ici est nouveau. Ln tel souci des grands problèmes, des intérêts de la vie de l'âme, de ses angoisses et de ses espérances, était demeuré jusqu'alors inconnu, ou peu s'en faut, aux poètes de notre pays. En s'appliquant à ces nobles sujets, Marguerite a réussi à leur donner droit de cité dans notre littérature; elle a contribué à ouvrir aux écrivains, et principalement aux })oètes, de magnifiques horizons, créant presque certains genres et en renouvelant d'autres*. Or. il est incontestîible
1. Voy. notre <'liidc i>iir les Idées rcUgiriises dr Marguerile de J\'a>-rtrrr, d'après son œivrr poiftiqiie, p. 26 et siiiv., 52, etc.
MARGUERITE DE NAVARRE 2ir»
que la pensée anliquc a été, \ydv son entremise, l'une <les sources essentielles de ce renouvellement de la matière poétique, sans préjudice, je le rappelle, de l'action profonde exercée sur notre reine par le commerce assidu de la Bible, surtout par les épitres de l'Apùlre, et accessoirement ])ar la lecture de la Divine Comédie. 11 en résulte que Taulcur du Phédon, le maître par excellence dans la science des choses diviues, doit figurer au premier rang des initiateurs ({ui ont appoité à la France du xm" siècle, grâce à la propagande de la sœur de François I" et de la phalange lettrée qui l'entourait, la révélation et le goût de la beauté.
Pour en terminer avec lépîtrc IV au roi dont il vient d'être question, je ferai remarquer qu'elle contient une silhouette de l'Amour :
L'aveugle né cler voyant des deux yeux. L'enfant légei*, inconstant et uiuable... 11 fut enfant petit en mauvais point, Souvent chagrin et ne profitoit point,
qui rappelle d'assez près les portraits esquissés dans ])lusieuis dialoguesde Platon, notamment dans l'allégorie du discours de Diotime {Banquet, éd. Didot, \X1II, p. 68i).
Puisqu'il s'agit présentement de la correspondance échangée entre la princesse et son frère, j'appellerai Faltention sur une déclaration très courte, mais tout à fait caractéristique, contenue dans une lettre en prose adressée au roi (éd. Genin, II, p. 2^6), et dans laquelle Marguerite fait une allusion évidente aux discussions qui avaient lieu à la cour sur les questions amoureuses. Ces discussions, qui,
9l6 *;HVM>S KCHIVAINS DK ï,v uenaiss\>(;e
nous le s;iv(»iis à la fois par riiisloirc de la composition (le VUcpIdinéron et par de nombreux lémoii:na{4:os coutcinporains, iiotainmcnl par l'oraison lurirbre de la leino par Sainte-^larllie, ont du être fréquentes à lépcxpie ([ui nous oecupe, avaient rrpan<lu chez ceux (pii > participaient des opinions particulières aiscment reconnaissables. Voici ce que la princesse mande à son frère, au milieu d'une dissertation sur l'allachement quelle lui porte : « Car le meilleur témoiy:nage que je puis avoir de la perfection (pie je souhaite, c'est de voir et sentir que \ous m'aimez, car vostre amour peut j)lus en moi (pie tout le labeur (jue je sçauroys prendre à me rendre ca|)able du bien que librement vous me donnez sans mdie (k\serte. sinon de la pareille afl'ection de laciuelleje le ret^oy. Car amour ne peiill esirc rcccu (fue de son semblable, et de cesluv là je prend ray la hardiesse de recevoir le bien où tout le demeurant des forces qui sor»t en moy sont inutiles à le recevoir, congnoistre et encores moins lever. » Il y a là un arg^ument d'ordre philosophique emprunté à l'iaton et à la théorie de l'Amitié, telle qu'elle est formulée dans le Lysis, — l'un des dialogues préférés de la reine de Navarre ^ — oii Socrate, après avoir paru réfuter l'opinion que le semblable est l'ami du semblable, finit par s'y rallier, en laissant entendre cjue ce princi])e. admis par d'anciens sages, pour rait bien ('tic l'explication la plus satisfaisante drt problème posé.
La pièce des MarguerUes (éd. f'rank. IV. i loi) iiditulée les (^ualre dames et Icsquaire (jenlilshoinmcs
I. Nous lo savons par la Iraduclion de cet ouvrage ((u'clle lil c\i'-ciilor [>ar lk)na\cnlurc des Pcricrs.
MARGUERITE DE .WVARUE 217
paraît également refléter les entretiens auxquels il vient d'être fait allusion. Elle offre (p. 16, 58 et 09) plusieurs éloges de l'amour honnête, qu'il est à propos de rapprocher de ceux de V Ileptaméron et qui fournissent une preuve de plus du parallélisme indiqué plus haut.
Quant à la Comédie jouée au Mont-de-Marsan, le jour de earesme premuil mil cinq cens quaranle-scpt, 1) f/uat/re personnages, c'est assavoir : la Mondainne, la Superstitieuse, la Sage et la Ravie de l'Amour de Dieu, bergère, composition qui fait partie du recueil des Dernières poésies, et où la sœur de François P' a tenté de mettre en |)résence les diverses opinions qui se manifestaient autour d'elle touchant la direction morale et le hut final à assigner à l'existence humaine, il n'est pas douteux qu'elle apporte à notre enquête des données singulièrement utiles.
La pièce se termine d'une manière assez énigmatique. Il semble que le poète ait cherché à établir une sorte de confusion entre l'expression de l'amour humain et celle de l'amour divin. Il est de toute évidence que certains discours de la Sage (p. 79, 80, 87) et surtout les déclarations passionnées de la Bergère (( ravie de l'Amour de Dieu » (p. 98 à la fin) traduisent, dans une certaine mesure, les sentiments intimes de l'auteur de VHeptaméronK Or, rapprochement vraiment inattendu, le langage de la Bergère est absolument celui des libertins spirituels. C'est la doctrine de cette secte fameuse, secte qui fut la cause directe de la rupture survenue entre Calvin et Marguerite, qui se reflète d'une façon manifeste
I. Voy. Dcrnii-res poésies, Introd., p. ixxii et les suiv., et Idées religieuses de Marguerite de Navarre, p. 112 et suiv.
ai8 (;hands échin vins di: la henaissance
dans les effusions hardies do ce personnage. II n'y a an monde (juc lamonr. tout le rcslc n'est qu'apparence et vanité. La science est inutile ; le cœur et ses impulsions doivent être les seuls guides de la vie humaine.
Je no sçay rion, sinon avincr.
dit la Bergère, et plus loin :
Mon anie périr et noier Ôr puisse en reste douce mer D'amour, où n'y a point d'amer ; Je ne sens corps, ame ne vie.
Sinon amour, et n'ay envie De paradis, ni d'enfer craincle.
Mais que sans fin je sois eslrainctc \ mon amy, unye et joincle.
Ailleurs, la Bergère chante :
Jamais d'aymer mon cueur ne sera las.
Car Dieu l'a faict d'une telle nature (^>ue vray amour lui sert de no[u]riture : Amour luy est pour tout plaisir soûlas.
Noilà bien le mysticisme des libeiilns spiri/uels qui furent reçus à la cour de Navarre et contre lesquels Calvin compo.sa deux de ses plus célèbres traités. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher dans quelle mesure la leine de Navarre a pu, momentanément, se .sentir attirée vers ces étranges théories. Il sulBt d'observer ([ue la doctrine panthéistique de cctU; secte, que le réfornialeiu- genevois taxait de u furieuse » et de « fantastique ), n'tUait, au fond, qu'une exagération systématique et exclusive de certains principes fondamentaux de la Réforme. Les
libert'uis spirituels n'avaient fait que pousser jusqu'à ses dernières conséquences l'idée chère à Maro-uerite, et sur laquelle reposait, à certains égards, tout l'édifice dogmatique des premiers protestants, à savoir qu'il n'y a que Dieu et que l'homme n'est rien. Dieu tout, l'homme rien : dès lors, aimer Dieu suffît, et de là à penser par une déduction logique que laniour divin (dans lequel vient se fondre nalurellcment l'amour humain) supplée à lout, il n'y a ([u'un pas.
Il est visible qu'une telle conception se rattache directement aux enseignements du nco-platonisme. Nous saisissons ainsi, une fois de plus, le lien certain qui unit la Réforme naissante à la philosophie des Alexandrins. Par la longue lignée des mystiques du moyen âge et du xv' siècle, les premiers adeptes de la nouvelle religion rejoignent lécole de Plotin. Déjà, nous avions indiqué ce rapport, en signalant dans les pages qui précèdent les travaux élaborés parLcfèvre d'Étaples ', Briçonnet et leurs amis dans le domaine de la spéculation néo-platonicienne. Marguerite nous en fournit une preuve nouvelle. Par là s'explique, je le répète, l'unité de son développement intellectuel. Par là aussi s'éclaire, — et c'est ce qui constitue l'intérêt de ce rapprochement, — l'histoire du mouvement des idées durant cette époque. L'entente qui existe, au début, en France, entre la Renaissance et la Réforme naissante n'est nullement factice. Il a existé, pendant (pielque temps, entre les deux mouvements d'incontestables rapports, des idées et des tendances communes. De même que
1. Voy. aussi larticle de Keiiaudet dans la liev. d'hist. mod. t. XII, p. 207 et suiv.
r.nvM>s KCUiVAiNS de la iu:naissa>ck
son niaîtiT l.ofèvie tllMaplcs. Mar<4:iiorite osl un rxoinplc ilécisildc la non opimsilioii, disons mieux, de la conciliation des deux courants, jusqu'à la scission délinilivc (jui se produisit un |)eu avant le milieu du siècle.
Mais voici le cvcle des poésies lyriques de la princesse (jui va nous apporter, sur l'objet de nos recherches, des tcmoijj;^naf»^cs si abondants qu'il deviendra impossible de les énumérei- tous. Citons en première \iguc les dizains de la Distinction du l'niy Amour (l>er/ii(^rcs po^.ç/'c.v, p. ,'ioi-3i2). Cette composition oflVe une série d'hommages vibrants rendus à la puissance de l'Amour, agent de perfection, ferment des généreux sentiments et des hautes \ erlus. On y relève peut-être un certain mélange de grâce, d'ironie et de subtilité, mais, en fin de compte, l'idéal de l'amour pur et désintéressé sy trouve fortement rendu. Quel([ues extraits en feront apprécier la saveur originale :
... Le corps vit trop besliallenicnl
(^uant la vie est sans vrayc amour vivante;
Car Vinour rend la vie triomplianle,
l'orgcant au cuour le dcsir de vertu,
l)oiil à la (in le rend si revostu
(Jue d'animal le faicl estrc vray homme...
Si j'ayme Amour, qui est ce que vous estes' Et sans lequel vous estes pis que rien,
I. Je ne puis que si{(n;ilfr sommairement les di/.airis \lll. \
Il est liien sol qui pense que l'honneur DefTetido a l'cul «le venir un liomme nuJ... \\ Il : \inoiir f)arraicl ne conf,'iioi>t nulle ah«ence ; ENlorignemenl ne le temps n'ont puissance De l'esloigner ou de le rendre moindre... XVIII : Moi qui ne sens qu'amour dedans mon cœur...
MAUGUEUITE DE NAVAURE 221
Qui vous sépare et difcrc des bcstes, l'Jst-ce le tort si grand que je vous tiens ? .T'aymc Celluy où ronsisleul tous biens Et n'aymo poinct le corps du corps visible, Qui sans aniour n'est que chair insensible, Beste esgarée ou masquée pour dire :
Croyez qu'Amour ne trouve pas possible D'aimer, sinon l'amour qu'\mour désire.
Et vray \mour c'est i^^nocence pure.
Qui n'a besoin de nulle créature:
Parquoy l'honneur ne me sçauroit garder, .Ne r.Vmour pur et parfaict, la Nature En la Hcaulc aymer et regarder...
Vous l'appeliez cruel, et moy aussy :
S'il est cruel, certes je le veulx cstre.
Car je ne veulx avoir autre soucy
Ny pensenient que de suivre urig tel inaistre.
C'est celluy seul qui [)oult mon [cueur] rcpaistre
De tout plaisir et le rend satisfaict ;
Et l'imparfaict pour luy l'on void parfaict;
Et j'ayme tant cestc perfection
Que vouer me vcmiIx à luy pardict et faict
Pour ctTacer mon imperrection.
La Mort et résurrection d'Amour {Marguerites, IV, p. 267-270) renferme un passage d'une envolée superbe où la reine affirme son invincible foi en rimmorlalilé de l'Amour. Sans doute, on remarque quelque préciosité dans celle pièce, mais en revanche quelle passion intense, quel noble souffle !
J'ay veu les blanches mains, les doigts longs et subtils,
Dcsquelz souloit Amour faire ses fins oustils
Pour arracher les neiirs duplns profond du corps.
Les uns mettre caplifz, les autres pis que mort :
Or les voy-jc sans force de tenir n'arracher.
Sans cstre plus touchées ne pouvoir plus loucher...
322 CnVNDS tCRIVAIÎVS DE LA RENAISSANCE
L'amour charnel est mort, vive l'Amour :
Et puis, quand serez mort, un bien devez attendre,
Que de vous. Amour mort, et vostre froide cendre.
Suscitera l'Amour, qui tousjours sera vie
Du niorf, duquel par luy sera la mort ravie,
Kt du tout mis à rien, et où mort ha esté.
Amour vivant sera pour jamais arresté ;
Qui fera voir l'aveugle et le muet parler.
Le sourd ouyr trescler, le boiteux droit aller.
L'imbécile des mains user du touchement,
El la beauté perie embellir doublement.
Vertu fortifier fera son fort chasteau.
Sa demeure à jamais, trop plus que devant beau :
Jamais ne passera sa force et sa beauté.
Là l'Amour immortel tiendra sa royauté,
Sa grandeur, son Empii-e, en monslrant sa puissance
SoTibs laquelle chacun fera obéissance.
Après ce morceau remarquable, malgré son trop subtil début, je citerai encore les pièces intitulées : l'Umbre, la Besponse à une chanson Jaicte par une (lame (Margueriles, IV, p. 265 et 273), certains développements de la Coche, surtout le discours de la troisième dame, plusieurs passages du Navire^, autrement appelé la Consolation (Dernières poésies, p. Sgo-SgS, 897, 4o4, 4i6), et notamment celui-ci :
L'ainour parfait, je veulx que tu le sache Donne plaisir qui est continuel.
Où d'amertume il n'y a nulle tache.
Parfaict amour, c'est le Dieu éternel.
Qui dans les cœurs sa charité respand, Rendant du tout l'homme spirituel...
I. Il esta noter que Marguerite, en divers endroits de ce poème, parle du « Souverain Bien » tout à fait à la manière des platoniciens.
MARGUERITE DE NAVARUE 223-
Qui sent d"amour l'aneanlissenienl, Il s'csjouyt, perdant co «lui n'est rien Pour recevoir son tout cnlieroniont...
L'ànic, quia laissé levray cspoux
Pour s'arrester et joindre à son contraire.
Se trouble et fascliP en tous lieux sans propoz...
Je n'avois sreu ne bien penser ne croire
Qu'amour eust sceu par mort prandre accroissance.
Mais maintenant la chose m'est notoire.
Ainsi que l'œil a parfaite plaisance.
Voiant le bien où son dcsir repose ', Amour le faict vivre par congnoissance... ;
et enlin les adiuirahlcs poésies empruntées au manuscrit 5iJ2 du manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal-, parmi lesquelles celles qui commencent par CCS vers :
0 prompt à croire et tardif à sçavoir''... Souviengne vous des larmes respanducs....,
sublime appel qui mérite d'être rapproché des plus authentiques chefs-d'œuvre de la poésie lyrique du XIX" siècle.
Telles sont, jiour n'en citer qu'un choix peut-être
1. Co vers renferme I;) pcnsôe que développera un peu plus tard le célèbre sonnet de ïldi'e de du Bellay.
2. Plusieurs de ces pièces, nous l'avons dit, ont été publiées dans l'édition de Vllcplamérnn de Le Roux de Lincy, t. I, p. ccxi etsuiv. ; l'édition des Dernières poésies, p. 34f) et suiv., en donne le groupe le plus considérable resté inédit.
3. Dans celle pièce se trouvent plusieurs vers caractéristiques qui pourraient servir dépipraplie à la ))iograpliie de Marguerite ;
J'ay le cœur nect et la tète levée ; Pleine d'amour très ferme et esprouvée Je puis aller...
2?,'l GRANDS ECRIVAINS DE LA RENAISSANCE
trop limité ', les compositions poétiques où Marguerite s'est plu à formuler avec le plus de netteté et de précision sa théorie personnelle de l'amour. Or, je le répète, entre les conceptions exprimées par ces divers ouvrages et celles que nous fait connaître VHeptaméron, la concordance est absolue. On devine que de toutes les matières qui ont sollicité la curiosité de la reine de Navarre, celle-là est restée l'objet favori de ses méditations. Un tel sujet était à ses yeux, comme à ceux des platoniciens, intimement lié aux plus graves problèmes de l'ame et du divin. Certes, il convient de faire la part, dans les idées de notre poète, des éléments qu'ont pu lui fournir ses
I. En dehors des pièces qui viennent d'être mentionnées, que de chansons et d'autres morceaux lyriques font encore entendre, dans le reste de l'œuvre de la reine de Navarre, les variations en nombre infini que lui suggère l'éternel tlième ! Voy. par exemple les Dernières poésies, p. 023, Saâ, Sag-SSo, 332, 3.'io, 3G5, 308.
G bergère, ma mye, Je ne vis que d'amours...
Amour est ma fiance, Repoz de conscience.
Ma force et passience.
Ma foy, mon espoir, mon secours.
11 est plusieurs de ces poésies où se retrouve le contraste, cher à l'auteur de la Coche, de l'amour « vertueuse et duysante » opposée à l'amour « vaine et nuysanle. » Ailleurs, le poète revient sur le rôle du semblable et du contraire dans la genèse de l'amour. En tout cela, ' il continue de se placer au point de vue platonicien, qui reparaît ainsi constamment, dans l'ensemble comme dans les détails de sa théorie. Il y aurait lieu de citer également de nombreux vers où apparaissent des images dont on chercherait vainement l'équivalent dans la poésie française antérieure aux Marguerites, ■ ceux-ci, par exemple :
Jusques à ce que l'Ame pour partir Aura reprins ses aelles immortelles... (La Coche,) Souviengne vous d'immortel souvenir De vostre amy... (Arsenal, ms. 5ii2, fol 117 v°.) En Dieu tout seul, ma sœur, ton amour jeclc... lîll prens ton vol à la vie éternelle. (Navire, p. Syy.)
(ions exceptionnels d'observation et l'expérience de son propre cœur ; mais, en somme, les traits essentiels de sa doctrine sur l'amour, considéré aussi bien dans son principe que dans ses manifestations particulières, le classent, sans hésitation, parmi les disciples du fondateur de l'Académie. Et s'il est, parmi ces derniers, un groupe avec lequel Marguerite présente des affinités plus marquées, c'est assurément celui des Alexandrins, qui eurent à un si haut degré la préoccupation de constituer une théorie de l'amour et qui. pénétrant au plus profond du platonisme, cherchèrent à sonder les mystères que l'Etrangère de Mantinée avait laissé entrevoir dans la dernière partie du Banquet.
La reine a réussi à s'élever à une idée relativement claire de l'identité en Dieu de la perfection et de l'amour. A la suite du philosophe athénien, elle a mis la béatitude suprême dans l'union complète de l'àme avec Dieu « la seule beauté, » comme elle l'appelle ^ Dieu, qui est encore l'amour, mais dans sa perfection absolue, dégagé de tous les tourments et de toutes les inquiétudes du désir. Là réside le principe qui fait l'unité de sa vie spirituelle et de sa vie philosophique et qui crée une harmonie supérieure entre ces deuv aspects de son activité intel-
I. Dans la corncdie le Déserl, Marfïuoritc avait dt-jà fait cette déclaration catégorique :
Le Beau se voit en toutes les beautés.
Ailleurs, la princesse dit de Dieu qu'il est la Beauté éternelle faite de toutes les autres beautés. Dans la pièce les Satyres et les nymplies de Diane, je rencontre ces vers :
... Ta grand' vertu Nous unissant à toy, nous rendoit telles Que nous estions par ta grant' beauté belles.
lecluelle. Elle a compris que la beauté véritable est pure et sans mélange, non revêtue de chairs et de couleurs humaines, dépourvue de vains agréments condamnés à périr. Plaçant dans l'amour le principe qui fait le fond de toute volonté et de toute activité, elle lui assigne un rôle universel tant dans la nature physique que dans le monde moral. Lamour de la créature mène à celui du Créateur. Loin qu'il y ait contradiction entre ces deux sentiments, le premier ne doit être considéré que comme l'intermédiaire, le degré inférieur qui conduit au second. En excitant l'âme à vouloir posséder le bon, l'amour inspire à l'homme ce qu'il faut pour se bien conduire, la honte du mal, l'émulation du bien. Il engendre le courage, le dévouement, l'héroïsme. Fondé sur la vertu et sur l'honneur, il ne connaît ni peur ni honte *. Bref, avant le règne de TAmour, toutes choses s'agitaient en désordre sous l'empiie de la Nécessité : l'Amour
1. Nous ne saurions cnuraérer tous les passages de l'œuvre de Marguerite où se trouve développée cette donnée, qui peut être considérée comme Tune des conceptions caractéristiques introduites par la reine à la fois dans la littérature et dans la manière de penser de ses contemporains. En voici quelques exemples :
La vertu, qui est fondement De ceste Amour ferme et honneste.
Me la fait monslrer clercment.
Sans rougir ne baisser la teste...
Je n'ay qu'en un seul amytié !
Car vraye amour ne congnoist paour ny honte ; Souviengne vous de nostre amour honneste. Dont ne devons pour nul baisser la leste, Car nous sçavons tous deux cerlainem.ent Qu'honneur et Dieu on sont le fondement.
Las I moy qui ay fondé en purité
Vertuz, honneur, Tamour que je te porte...
MARGUERITE DE NAVARRE l'I-
parut, et le inonde connut rmiiverselle harmonie. Voilà les idées que traduisent tant de vers fortement frappés (le la MargueriU^ des Marf:;:uerites. Elle aussi aurait pu lépéler, après Socrale : « Je ne sais qu'une petite science : l'Amour. » Toutes les devises qu'elle affectionne s'appliquent à cet objet souverain de ses pensées. L'édition de i547 ^^^ MaryiierUes commence par une belle marque rci)résentant le Dieu de Paphos dans un cartouche, avec la devise : Per ipsum facta sunt omnùi, et elle porte, à la dernière page, celte déclaration finale qui résume les suprêmes espérances de la princesse : Amour demourra le maislre. Ainsi son œuvre entière, même dans ses parties spirituelles, n'est qu'un hymne continu à la grandeur et à la puissance de l'amour, qui remplit toutes choses « d'une grâce souveraine, » et qui, consolant l'homme des peines de la vie, l'élève jusqu'aux cieux.
Maintenant les Prisons vont nous livrer, dans un autre ordre d'idées, des textes d'une portée non moins décisive. On a vu précédemment tout ce que ce vaste poème contenait d'éléments néo-platoniciens, empruntés soit à Hermès Trismégiste, soit à Maxime de ïyr, soit, plus près des temps de la Renaissance, à >iicolas de Cuse. Ce n'était là toutefois qu'une faible partie des données utiles que renferme l'œuvre de la reine de Navarre en ce qui touche notre enquête. Par là même qu'elles per-
mettent de pénétrer le secret de son évolution intérieure, les Prisons fournissent une série de passages très instructifs sur le rôle et la place du platonisme dans le développement de sa pensée philosophique. C'est ilans le troisième chant que Marguerite, faisant le récit de ce qu'on peut appeler sa délivrance spirituelle et démontrant, — thèse assurément non exemple de hardiesse, à l'époque qui nous occupe. — que les sages de l'antiquité ont pu posséder la révélation de la vérité divine, consacre à Socrate et à Platon ces vers de ferme allure {Prisons, p. 209) :
Cesle lumière a Socrales receue
Quant doulcemcnt accepta la cigûo,
Croyant si bien que l'ame est immortelle
Que pour avoir reste vie éternelle
La mort receut comme en alant aux nopces.
En oubliant ces mondaines négoces,
Disant le corps lequel devoit périr
N'estre pas luy qui ne povoit mourir.
Mais qu'il estoit céleste auquel la Alorl
Ne peult loucher ne luy faire aucun tori ;
Nature en luy estoit illuminée
D'une clarté qui du hault ciel est née.
Platon très bien a suyvi sa doctrine,
Qui est si très subtile et si très fine
Que l'on voyt bien, et de tous ses semblables.
Par leurs escriptz tant grans et admirables.
Que chair et sang ne les ont pas apris.
Mais ung esprit seul parle en leurs espritz ;
Et cesl esprit en moy si bien ouvra
Que tout mon cucur des livres délivra,
Ne regardant en tous qu'ung seul acteur
Qui fait parler philozophc et aucteur.
Vainement chercherait-on dans la poésie et même, d'une façon générale, dans la littérature de
M vRc.i KiUTi: DE nanaiihf 229
l'époque, une appréciation aussi large et aussi chaleureuse (les deux philosophes grecs. La justesse d'un tel jugement, oîi la mort de Socrate se trouve célél)rée comme un événement décisif et la doctrine de Platon caraclériséc avec une si heureuse concision, est d'autant plus remarquable que nul écrivain contempoiain ne s'était encoie aventuré à traiter, en langue française, de riiisloire de la spéculation anti(pie. h]sl-il besoin d'ajouter que, dans l'ouvrage de la princesse, aucun autre penseur n'a été l'objet dun paieil hommage? Il est visible (pK^ Marguerite considère Socrate et son illustre disciple à la fois comme les deux types les plus parfaits de la réilexion humaine et comme les véritables guides de son initiation philosophique. Contraste curieux à noter, elle ne prononce même pas le nom d'Arislote, On ne saurait donc souhaiter un texte plus explicite ni qui UHjntre d'une manière plus éclatante les convielions intimes de notre [)oète, en même temps que son désir passionné de concilier les enseignements de la philosophie avec ceux de la religion et de démontrer le plein accord des doctrines antiques, en ce qu'elles ont de meilleur, avec le credo chrétien. Cette tendance est si marquée chez l'auteur de Vlleptdincvou qu'elle le conduit ii interroger les symboles et les figures de la mythologie dans le but d'y découvrir des rapports avec les dogmes de la théologie. Or, deux des principaux mythes que Marguerite évoque sont justement empruntés au /iw/^Mc/ : d'une part, le mythe de la naissance de l' \mour et, de l'autre, celui de l'Androg^'ne. Voici les passages qui s'y rapportent (Dernières poésies, p. 21 G) :
23o GRANDS ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE
Briof il n'y a d'amour nulle figure
Où je ne trouve au vif la portraicture
Du vray amant et seul amour parfaict.
Par qui tout est pensé et dit et faict.
D'autre costé, en regardant Penye,
Qui est de tous et fouye et bannie,
Qui de Procus enyvrée engroissa.
Car l'un le vin, l'autre la faim pressa.
Et. bien que l'un fust à l'autre contraire,
Nécessité les sceut si bien attraire
Que des deux vint Amour, le vray moyen
Que l'homme est homme et sans lequel n'est rien :
Celluy qui Est en cest amour je voy ;
11 est qui Est et a son estre en soy.
Bien qu'il soit fdz du grant Dieu d'habundance,
Ayant pris chair subjecte à indigence ;
Son povoir vient de la divinité
Et son tourment de nostre humanité,
Dont sort Amour, ce divin feu brullant.
Qui va tout autre amour anichilant.
Celuy qui Est, à qui bien l'ymagine,
Se voit aussy dedans caste Androginc
Qui sa moictié ne cesse de ccrcher.
Ne la trouvant ne se fait que fascher :
Ce feu brullant, cesle amour véhémente.
Qui met en l'ame une divine attente
De recouvrer sa part et sa moictié.
Ne souffrera qu'elle prenne amytié
En autre lieu, car rien que son semblable
Ne lui sçauroit jamais estre agréable.
Voilà des rapprochements assez inattendus : ils permettent d'apprécier jusqu'à quel point la reine poussait son rêve d'unité en matière de symbolisme. Plus loin (p. 223), le royal poète, cherchant à dégager Tharmonie supérieure des lois sociales de tous les temps et de tous les pays, demande, une fois encore, sa démonstration à un dialogue
MARGUERITE DE NAVARRE 23l
platonicien. C'est le Crilon qui est mis à contribution pour cet objet. Le texte que lui emprunte Maroruerite avec une complaisance manifeste, montie que la souveraine avait exactement compris la portée de l'œuvre :
Ce clair esprit les yeux illuininn
De Socrates. quand il délerniin;)
D'endurer mort pour obeyr aux loix
De son pays, combien qu'il cust le choix
Pour ce coup là d'endurer le danger
Et se saulver en pays eslrangcr.
Je ne craindz point de dire sa responce
Estre de Dieu, par son esprit, semonce :
(( Les loix, disl-il, en terres dillerentes
« Des loix d'en liault sontseurs et parentes,
« Que tout arrest des seurs au ciel donné
« Est par les seurs de la terre ordonné.
« Je m'enfuys de celles de ma terre,
« Je n'auray moins aux eslrangeres guerre.
<( Si j'ay de mort par le ciel ma sentence,
« Avoir ne puys de la terre dispense,
« Car tous pays luy sont obeyssans ;
« Parquoy plustost à mourir me consens
Il En ce pays, par ses loix, dont le soing
« J'ay tousjours eu, que de mourir plus loing,
« Sachant très bien que si le ciel à mort
« Ne m'a livré, nul ne peult tenir tort
« A son povoir ny à mon innocence ;
« Donq à ses loys feray l'obcyssance. »
Ce philozophe, en si sage oraison,
A surmonté toute liumaine raison.
O chrestiens, qui la foy catholique
Pensez avoir, regardez cesle etnique,
Au moins tel est de l'Eglise tenu :
^ oyez à quel sçavoir il est venu :
De Gelluy seul qui Est a eu science.
Car autrement n'auroit eu passience.
Que de réflexions celle profession de foi ne suggère-l-elle pas ! Quel émouvanl appel en faveur d'une lolérance universelle, vraiment humaine, ne refusant pas à la sagesse antique la connaissance des choses divines ! La souveraine ne pouvait rendre un plus pénétrant hommage à la cause de cette Vérité qu'elle avait chantée jadis en des vers d'un heau souffle ' :
O Vérité, à plusieurs incongnue, Las ! il est temps que celte obscure nue Oii lu te tiens, lu vueille rompre el fendre... Vien, Vérité, au fondz de nos espritz ; Fais que le feu d'amour y soit espriz... Vien, Verilc, qui rien ne nous desguise, Chasse l'erreur forgée par les hommes.
Voilà bien cette note de poésie nouvelle que je signalais plus haut. Visiblement, l'esprit de la Renaissance s'allie ici à celui de la Réforme pour inspirer cette noble invocation, qui traduit avec autant de charme que de mélancolie les vœux formés par les meilleurs esprits d'alors. En écrivant ces vers, aussi bien que les pages des Prisons relatives à Socrate el au Criton, la sœur du Père des lettres restait fidèle à son idéal généreux ; une fois de plus, elle préconisait le groupement, à travers le temps et l'espace, de tous les cœurs sincères, de toutes les bonnes volontés 2.
Pour en revenir aux Prisons, on a vu plus haut,
1. Voy. Les Idées religieuses de Marguerite de Navarre, p. .^3.
2. Elle se trouvait ainsi, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, pleinement d'accord avec saint Augustin, qui a écrit cette parole fameuse : « Que tous les philosophes le cèdent donc aux platoniciens qui ont fait consister le bonheur de l'homme, non à jouir «lu corps et de l'esprit, mais à jouir de Dieu. »
MAllCLEUITK DE NANARKi: 2.3.)
par les textes empruntés à ce poème (définition de Dieu par l"l']lre, définition de Dieu à l'aide de symboles malliéinaliciues. élo^jc (rilcrniès Trisméfj^iste), combien daulies témoignages il serait aisé de joindre aux pages ouvertement platoniciennes qui viennent d'être énumérées. A vrai dire, la trame même de l'ouvrage paraît prestpie inspirée, dans son ensemble, par la doctrine du Phèdre et du Banquet. Les initiations successives que traverse le héros du poème, avant de paivenii" à l'Tniion avec Dieu, considéré comme le bien suprême, suggèrent, à cet égard, des comparaisons curieuses ^. Le poète passe, en effet, de la sphère de l'amoui' humain dans celle de l'activité extérieure : puis, u montant plus haut à la perfection n, il pénètre dans la sphère des con naissances scientifiques. « Là est le domaine propre de toutes les sciences et de la philosophie, dor\l la vue seule peut satisfaire rintelligence. El pourtant ce n'est pas encore le dernier degré de l'initiation dialectique. Si la science du beau et du bien satisfait la raison, il faut au cœur autre chose encore : le cœur veut la possession même du beau (;t du bien ; entraîné par la force de l'amour, il ne peut se reposer dans la sphère de la science et de la philosophie, car il serait encore séparé de ce qu'il recherche; plus haut, plus haut encore ! qu'un dernier élan unisse 1 âme amoureuse à l'objet même de son amour, à la beauté universelle et immuable, fin suprême de la pensée et du désir. »
Par une rencontre extraordinaire, les paroles que je viens de citer, empruntées à une magistrale con-
1. Je renvoie au résumé détaillé des Prisons qui a l'té donné dans l'introduction des Dernières poésies.
^ô'i C.nA>DS ECRIVAIXS DE LA RENAISSANCE
clusion de M. Alfred Fouillée sur la théorie platonicienne de l'amour^, s'appliquent avec une exactitude surprenante au poème de Marguerite dont elles résument à merveille et le plan et l'esprit général. Une pareille concordance ne constilue-t-elle pas la démonstration la plus probante qu'on puisse souhaiter, à l'appui des rapports multiples qui viennent d'être signalés entre les dialogues du divin philosophe et l'œuvre la plus considérable de la reine de Navarre ?
Ajoutons que les deux principaux développements théologico-métaphysiques qui forment le couronnement du troisième chant des Prisons : l'allégorie du Tout et du Rien et la définition de Dieu par l'être, ont, en tant que conceptions philosophiques, une origine néo-platonicienne qui ne paraît pas discutable. Si la parole fameuse : « Je suis Celui qui suis », commentée avec tant d'insistance par Marguerite, se trouve dans V Exode, c'est dans un auteur spécialement étudié par les doctes amis de la princesse, Philon d'Alexandrie^, s'inspirant lui-même de divers passages du Timée, qu'elle est expliquée et mise en relief. Quanta l'allégorie du Tout et du Rien, si elle traduit avec bonheur certaines tendances essentielles de la Réforme naissante'', il est non moins évident qu'elle se rattache directement au mysticisme alexandrin. Toute la dernière partie des Prisons, à laquelle ces deux longs morceaux appar-
1. La Philosophie de Platon, t. I, p. 3 17-31 8. Le même auteur cile, II, p. 109, un texte do la République (Vil, Ooi) qu'il y a lieu de rapprocher de ceux du PhMre et du Banquet.