Composé en i55o et publié en i555, à Paris
gereux et les plus caractérisés du groupe des adversaires de l'honneur féminin. « LaForest de Mariage, » nous dit Billon, « ayant été apperceue des Dames de Thurin pour libelle diffamatoire, son Autheur (icy prisonnier) fut incontinent empougné et honteusement, par elles, dechacé à belles pierres. Vray est que, certain temps après, il obteint son Rappel de ban, au moyen de l'obéissance et honorable Amende qu'il leur veint faire à genouz ployez : Ayant attaché au front, pour signe apparent de pénitence, les deux vers latins qui ensuyvent :
« Rusticus est verè qui turpia dicit de Muliere
(' Nam scimus verè, quod omncs sumus de Muliere. »
Dans les deux premiers livres de son ouvrage ^ Nevizan, sous le titre: Non est nubendum, examine les raisons qui peuvent détourner du mariage ; dans les deux suivants, sous le titre : Est nubendum, il traite, au contraire, toutes les raisons qui peuvent engager à contracter ce lien. Les deuxderniers livres, sur la manière de juger et sur les devoirs des juges, n'offrent qu'un lien très éloigné avec les quatre premiers qui constituent la partie essentielle du livre. Rabelais a certainement connu ce traité et s'en est inspiré d'une façon visible dans les discussions qui remplissent son Tiers livre. Plusieurs citations ou anecdotes de la Sylva nuptialis se retrouvent dans le Pantagruel. La question même qui sert de point de départ au Tiers livre, à savoir si Panurge doit se marier ou non, n'est autre que la reproduction de celle qui avait inspiré toute la controverse de la Sylva nuptialis. Si ce traité renferme beaucoup de médisances à l'égard des femmes, il est juste d'observer
que son aulcur nous expose* successivement les deux thèses et qu'il sait, le cas échéant, rendre justice au se\e faible. 11 cherche à paraître impartial en faisant la part égale à la critique ot à l'éloge.
Le livre de Nevizan est un véritable trésor dliistoires gaillardes. H traite les problèmes les plus scabreux avec celte liberté complète d'expression que les casuistes de tous les temps se sont octroyée sans le moindre scrupule. Son livre est, ainsi, comme une véritable anthologie des meilleurs conteurs, poètesel satiriques grivois du vieux temps. 11 recourt aussi bien aux auteurs de l'antiquité qu'à ceux du moyen âge et à ses contemporains. Ses autorités et ses sources sont toujours indiquées avec une grande exactitude. Il est à noter qu'il s'est plu à faire la part singulièrement belle à Platon qu'il invoque en ces termes, contre le mariage, tout au début de son livre, à côté de Ficin et de Pétrarque: « Dcveniendo igitur ad questionem nostram quam post Platonem qui fuit divinus et in cujus scriptis reperilur ferme totum evangelium Joannis scilicet « In principio erat verbum. » etc.. Marsilius Ficinus..., Petrarca... Conclusio suprascriptorum est quod non sit utile nuberc » (éd. i526, fol. vni v°). L'autorité du Sauveur n'est citée qu'un peu plus loin (Math., XIX), côte à côte avec celle de Gicéron. On reconnaît là l'humaniste. Cet ouvrage constituait donc une sorte d'encyclopédie des matières relatives au mariage; son usage était encore facilité par une de ces tables abondantes et commode que les éditeurs de ce temps savaient, avec tantd'à-propos, joindre à leurs publications savantes.
En ij:>G paraissait r//is/t/«//o/i du mariage chrétien
d'Erasme, chef-d'œuvre de finesse, de grâce et de clairvoyance, où le grand écrivain déployait dans toute leur ampleur ses merveilleuses facultés de moraliste. Véritable précurseur des psychologues modernes les plus raffinés, il montre dans ce livre, dédié à la reine d'Angleterre, une délicatesse de sentiments, un sens des nécessités sociales, une compréhension des progrès à réaliser qui suffisent à le mettre, dans ce domaine comme en tant d'autres, hors de pair entre tous les savants de son époque. Erasme place résolument le mariage au-dessus du célibat religieux. Il montre avec force toute la gravité de ce pacte, les réflexions et Tétude mutuelle des caractères qui doivent le précéder, invitant le jeune homme à ne pas se préoccuper exclusivement de trouver chez sa future femme des manières plus ou moins puériles, mais avant tout une âme cultivée et bien équilibrée. Ce traité célèbre ne contribua pas peu à attirer l'attention des personnes lettrées sur l'ensemble des questions qui se posaient alors touchant les femmes et le mariage. Il est, toutefois, peu probable qu'il ait exercé une action profonde en dehors des cercles instruits, et les œuvres proprement littéraires consacrées à ce grand débat continuèrent sans doute à solliciter davantage la curiosité du grand public. Remarquons que VÉloge de la folie avait été moins tendre que le Mariage chrétien au sexe féminin. Dans son livre du Soldat chrétien, Érasme a, d'autre part, intercalé un magnifique éloge de la femme, image de Dieu, à savoir de la piété, modestie, sobriété et chasteté.
LE TIEUS LIMU: DU « PANTAGRUEL » sfi.J
ANORl': TIUA<aE\U ET L\ QUESTION DES FEMMES.
Vu reste, ^('^izall aussi bioii (ju'l^iasmc axaioiit été prtM'édés de plusiours années par un juriscon suite français, dont le nom seul suffît à évoquer des souvenirs nombreux et précis chez tous les amis de Rabelais : nous voub^ns pai'ler d'Vndré Tiratpicau, lieutenant au bailliage de b'ontcnay-le-Comtc. On sait quelle hospitalilé inlelli^a'nle Habelais trouva chez ce magistral éruditet «pielle docte compagnie il y fréquenta '. Tiraqueau avait publié dès lôioun iraité juridique sous le titre: De legibus connubialibus..., dontde nouvelles éditions, remaniées et augmentées, parurent en if)!;'), i?)>.\ et ij'iG-. Dans cet ouvrage fortement documenté et où se rencontrent d'innombrables citations (en très grande partie de première main, emprnnlécs aux auteurs sacrés et profanes, mais surtout aux seconds), le légiste poitevin a su
I. \'oy. passim, rKijUse rr/orinéc de Fontenay-lr-Coiiilc, par Hcnjamiii Killon (Clouzol, Mort, in-V) ; André Tiro'iiieau, par Boiirjîiion de Layre (Poitiers, i8'i<>, in-S"). On trouvera nii Ijcaii jKjrtrail de Tira- (liieaii dans le volume intitulé inârrae Tirwiudli regii in senntu purisii-nsi (rnclatus (Paris, Kervcr, i.'jôa).
■j. L'édition de lo.'iO n'avait pas été signalée jusciu'à présent. C'est M. Barat qui en a C(jnslaté l'existence. Il a monln'; le parti qu'on en peut tirer pour l'étude des rû[)ports qui peuvent ètn; signalés entre l'o'uvre de Tiraqueau et le 111* livre de Rabelais. .Son élude a i)aru dans la Hnnif drs Eludes nibrluisiennex. ir)o5, p. i.lX et suiv., et 203 et suiv. Ajoutons que, d'après sa collation, l'édition de i54G olFre des «lilîérences niarqu(';es avec les éditions précédentes. — J'ai Iraité avec détail, en icioi-kjo:^, à l'Kcole des hautes éludes, de l'inlluencc qu'a exercée le milieu savant et lettré de Kontenay-lc-(>'omte sur Rabelais.
montrer une connaissance également personnelle et approfondie tant des auteurs de l'antiquité que de ceux du moyen âge et de son époque '. On peut dire, sans crainte de trop priser sa valeur, que le De legihus place le chef du petit cénacle fontenaisien en très bonne place parmi les meilleurs humanistes du règne de François I"' . Il serait curieux de rechercher, à ce propos, dans quelle mesure exacte les juristes, qui, pendant la plus giande partie du moyen âge et pendant tout le xv'' siècle, ont maintenu le goût et la pratique d'un certain nombre d'auteurs anciens, ont contribué à l'œuvre générale de la Renaissance. On ne saurait oublier, en elîet, que, seuls, ils ont conservé le contact permanent avec toute une catégorie d'idées et de doctrines païennes. Pour beaucoup d'entre eux, la pensée de la vieille Rome était demeurée sacrée. Aux moments mêmes où la réflexion philosophique se trouva le plus avilie, où la littérature méconnut davantage les beautés des lettres grecques et latines, ils ne cessèrent d'invoquer l'autorité toute laïque du droit romain. Ils furent ainsi comme le lien vivant qui rattacha le monde moderne au monde ancien. Par les juristes, l'étincelle de la raison antique fut conservée : Et quasi c«r5ore5...' Mais revenons à Tiraqueau.
Rien qu'il ait, en plus d'un cas, rendu justice à la femme, notamment en ce qui concerne le point de vue strictement juridique, le lieutenant de Fontenay
I. Ficin, Symphorien Champier, Savonarole, etc. — Platon, parmi les anciens, est fréquemment cité, ainsi qu'Averroès, Avicenne, Proclus, Paul d'Égine, Hippocrate, Galien, etc. Le relevé des autorilé-i allégviées par Tiraqueau nous prendrait plusieurs pages. Ses ouvrages témoignent d'une science sérieuse du grec. Il convient de rappeler, en outre, que Tiraqueau avait fait le voyage de Rome.
LE TIEHS F.I\ili: DU « PANTAGRUEL ') I267
se montra plutôt hostile, dans son livre, au sexe fragile, risquant nirme à son endroit des appréciations très dures et très crues, voire d'une singulière obscénité. S'il faut, — comme c'est le cas présent, — le ranger nettement dans l'un ou dans l'autre des deux groupes opposés qui ont parlé des femmes et du mariage, il n'y a pas à hésiter : c'est dans la catégorie (les contempteurs du sexe féminin qu'il convient de le classer. Le livre de Tiraqucau fut, dès son apparition, l'objet d'un succès marqué : on le lut, on le consulta, on le pilla beaucoup. M. Barat croit même pouvoir affirmer qu'Kiasmo et plus tard Rabelais lui firent plusieurs emprunts. Il n'est pas douteux qu'il contribua pour une large part, sinon à réveiller les^ polémiques de la question féminine, dont l'activité n'avait jamais cessé de se manifester, du moins à en augmenter l'éclat, à l'heure précise où la Renaissance posait une foule de problèmes nouveaux, ouvrant des hoiizons insoupçonnés, excitant les curiosités du grand j)ublic, et surtout apportant, grâce à la révélation des littératures anciennes, tout un ap})oint considérable de tevles, de théories et d'arguments non entrevus jusque-là. Le progrès général des sciences d'observation favorisait encore la vogue de ces discussions, en en haussant le ton et la portée.
Un ami de Tiraqueau et de Rabelais, en même temps leur voisin, choqué des théories du De lerjlbus, qu'il considérait comme injurieuses pour les femmes, entreprit de se constituer leur champion. Il se nommait Aymery ou Amaury Bouchard et exerçait les fonctions importantes de président à Saintes. C'était un tempérament idéaliste, pénétré des doctrines pla-
loniciennes ; ■ — son traité de V Immortalité de rame, ouvrage resté manuscrit, en témoigne encore aujourd'hui. — H semble avoir été lié principalement avec Pierre Amy, l'éminent cordelier, helléniste remarquable et philosophe d'une rare élévation d'esprit, comme en témoigne la correspondance de (Guillaume Budé, et qui fut le véritable maître de Rabelais. Or, Amy, ne l'oublions pas, fut, ainsi (ju'Amaury Bouchard, un adepte convaincu des doctrines néo-platoniciennes ^ Ce lien intellectuel dut favoriser l'intimité de leurs rapports, dont un précieux document (qui n'a pas revu le jour depuis l'année i522 et que les rabelaisants trouveraient sans doute plaisir à lire -, fournit un témoignage tout à fait intéressant. Ce texte nous prouve que Pierre Amy faisait chez le président de Saintes des séjours prolongés. Il s'y trouvait, précisément, au moment où Bouchard prépara et publia son traité féministe dirigé contre Tiraqueau : Almarici Boiichardi TyJ; "'•jva-.y.s'la; cc'jtât,;, adversus Andream Tlraqiiellum. Venundatur in a^dibus Ascensianis, i522, in-4" Quoique assez vive de ton, cette riposte savante ne paraît pas avoir altéré d'une manière sensible les relations cordiales qui existaient entre le magistrat saintongeois et le lieutenant fontenaisien. Cependant, Tiraqueau fut piqué au jeu et fit paraître, deux ans plus tard, une nouvelle édition remaniée de son De legibus connubialibus , dans laquelle ses doctrines peu sympathiques aux femmes n'étaient nullement atténuées et où Rabelais et Pierre Amy étaient plus
1. Voy. notre article inlilnlé : le « Platon » de Pabelais, dans le linllctin du biblio[>hile du i5 avril 1901.
2. 11 s'agit de la leltro-pn'face do l'ouvrage qui va être cité.
LC TIEHS I.IVIU: ni « l'AMACULEr. » y6i)
tlimc l'ois cités, loués eJ même imoqiiés. Ce liit seulement deux ans après cctlc nouvelle édition du De Ingibus (|uc le Mariage efirélien d'Krasmc vit le Jour. Le traité féministe de Cioriielius Agrippa, De priveellenliafeminei sexus, souleva également, vers la même époque, d'assez vives disputes '.
Li: uoLi; DFs h;mmi:s al iemi's di; la hl:\aissa.n<:i:. —