I.A TUADITION « COUUTOISli
Comme on peut le penser, les poètes du temps firent plus d'inic allusion au\ controverses suscitées par la (lueslion léminine. Nous avons éniunéré plus haut les priin ipales pièces qui se rattachent à cette polémijpie. Ha|)pelons encore, à côté des écrivains qui viennent dèlre cités, les noms de Lemairc de Belges, Gringore. Pontalais. du polygraphc Symphorien Champier-, l'aulenr de la Nef des Dames. etc. Tout le mouile sentait alors, — les partisans des idées Iradiliomielles comme les adeptes des conceptions nouvelles introduites par la Renaissance, — que les données du prohlèmc étaient notablement modifiées. La femme tendait à jouer un nMc social de plus en plus grand ; sa place n'était plus seulement au foyer : elle n'avait plus pour unique mission de vaquer aux soins du ménage ; elle visait à
I. Ilabelais devait viser cet auteur et son livre dans Je cliap. xxv du Tiers livre. \q\. notre étude récente sur Rabelais et Cornèliux Aijrippii (Her Trifipa) dans les Mélanges offerts à M. Emile Picot (Paris, 191;?. 8°), t. 11, p. '177 et suiv.
ayO GRANDS ECRIVAINS DE LA RENAISSANCE
se rapprocher de riiomme. L'éclat inouï des grandes cours royales d'Angleterre, de France, d'Espagne, celui des cours princières moins vastes, mais infiniment brillantes, d'Italie, où l'influence des femmes s'affumait chaque jour plus puissante ; les succès politiques, littéraires, poétiques dont leur sexe pouvait s'enorgueillir : tout cela indiquait assez l'ouverture d'une ère nouvelle pour les contemporaines de Marguerite d'Angoulême, de Jeanne d'Aragon ^. de Vittoria Colonna, de Louise Labé et d'Olympia Morata.
Quand on songe à la place que tiennent en leur siècle non seulement les femmes illustres dont on vient de rappeler les noms 2, mais encore une Anne de Bretagne, une Marguerite d'Autriche, une Louise de Savoie, une Renée de France et ses filles, une Marguerite de France, fille de François I", une duchesse de Guise, une Diane de Poitiers, une Anne Boleyn, — et après elles une Catherine de Médicis, une Jeanne d'Albret, une Marie Stuart, une Elisabeth d'Angleterre, — ou, dans un rang plus modeste, Anne de Graville, Louise de Montmorency, Marguerite du Bourg, Jeanne Gaillarde, Claudine et Jeanne Scève, Pcrnettc du Guillet, Anne Tallonne, Claude de Bectoz, Helisenne de Crenne, les filles de Thomas Morus, les sœur Seymour, et tant d'autres, il ne semble guère utile de chercher à démontrer plus longuement l'influence conquise par les femmes dans la première moitié du xvi'^ siècle.
1. Peinte par Raphaël et célébrée par Mphus clans son livre De Pulchro el Aiaore, le premier traité d'esthétique qu'ait produit la philosophie moderne.
2. Et l'on ne parle pas ici des grandes Italiennes du w' siècle.
LE TIEUS LINUE DL i( PANTAGRUEL »> 27 1
Une société moins rude, plus {^alaiilc, plus artiste, plus polie, aux manières rairinées, accessible au sentimonl (le la bcaulé pli\si(nie, sensible par là môme aux couiplicalious senliincnlales et aux mystères tle la vie du cceur, et où les droits de la passion paraissaient presque légitimes, se prépare en France au lendemain des i>iicrres d'Italie. Les portes s'aperçoivent les premiers du changement accompli et notent les succès continus du nouvel idéal. Le célèbre et joli londean de Clément Marot, les définitions de l'amour de Mellin de Saint-Cîelais et de Marguerite de Navarre ne sont, entre beaucoup d'autres, que les échos mélancoliques ou joyeux des sentiments suscités pai- celle transformation. Cependant, une série de blasons, parfois très osés, module comme une glorification ardente et sensuelle de toutes les parties du corps féminin, s'ortr d'hymne païen à la louange de la Vénus j)hysique auquel Clément Marot, en dépit des regrets exprimés dans Y Amour du siècle aiitujue (rondeau 52, éd. Jannet, II, p. 162), ne dédaigne pas de s'associer. Remarquons, dès maintenant, que les sympathies de ce poèh; et de certains de ses tlisciples ont connu d'autres inspirations que celle delà tradition gauloise. Plusieurs, comme Rabelais, dans l'épisode de lahbaye de Thélème, où « le tout estoit faict selon l'arbitre des dames, » rendent un hommage explicite à l'égalité des sexes, voire même à la prééminence du sexe féminin. Le premier livre du Panlagrucl célèbre les progrès intellectuels des femmes et des filles qui ont « aspiré à cette louange et manne céleste de bonne doctrine. » Alais il faut bien reconnaître, par ailleurs, que ces éloges apparaissent plutôt comme des elï'usions momentanées.
et que tout le reste des deux premiers livres, d'où la femme est absente, sinon traitée avec peu de sympathie, tend à les contredire. Dans son tableau d'une société idéale, l'auteur du Gargantua glorifie les dames parce que cela est nécessaire à sa conception antimonastique, mais il ne les loue point pour ellesmêmes. C'est sur sa doctrine profonde un élégant placage qui ne doit pas faire illusion. En réalité, cet ancien moine n"a pas aimé la femme : il est resté manifestement fidèle à la vieille tradition gauloise et, en dépit des pages admirables de l'abbaye de Thélème et du discours d'Hippothadée, à la conception satirique et méprisante du moyen âge à l'égard du sexe faible.
Un procureur poitevin, poète de l'école des Rhétoriqueurs, Jean Bouchet. ami et correspondant de Hal)elais, composa vers i53o divers poèmes qui, s'ils ignorent encore l'idéal naissant dont il vient d'être question, du moins ne lui sont pas contraires. Ils se rallachent, en effet, par quelques endroits, à l'idéal de la vie courtoise du moyen âge, en tenant compte, dans certaines pages, des aspirations plus pures, plus désintéressées, que les adeptes de la Renaissance cherchaient à introduire dans les choses de l'amour et de la vie sentimentale. Car, il importe de le remarquer, l'idéal de courtoisie, dont les romans de chevalerie nous font connaître les éléments caractéristiques, prépara la poussée d'idéalisme qui apparut en France dans les environs de i53o à i5/io, et qui se confondit avec lui. Ce nouveau courant, plus large, plus noble, plus profond, trouva un terrain propice, grâce aux traditions maintenues durant des siècles par le premier. En somme, deux traditions
LE TIEUS I^IVHi: DU " l'AM VGRUEL ») 2'^
contraires n'uni [)as cessé de eoexisler ni de se développer, en ce (pii concerne l'amour et les femmes, dans notre pays: la tradition ganloisc, d'ordre satirique, franchement dénigrante, et la tradition idéaliste, tendant à l'exallalion et au panégyri([ue du sexe féminin et des sentiments amoureux. La première n'a pas beaiiconp modifié sa lactique, à Iravers les âges, ni ses arguments, ni sa dialectique, ni ses moyens d'action, ni ses visées de critique systématique ; la seconde, au contraire, s'est modifiée suivant les épo([ues, se transformant d'une manière décisive à partir de la Renaissance, fusionnant en quelque sorte toutes les tendances mystiques, courtoises, sentimentales et philosopliicjucs, et se renforçant, grâce à l'appoint des conceptions antiques, d'éléments infiniment précieux qui lui communiquent un caractère de grandeur et d'élévation qu'elle n'avait point encore connu.
Les deux ouvrages de Bouchct portent les litres suivants: les Triuinphcs de fa noble dame amoureuse et Varl d'honnestemenl aimer, composés par le Traverseur des voyes périlleuses, et les Angoisses el remèdes d'Amour. Ils se composent de prose et de poésie mêlées. Le premier, véritable traité de théologie et de morale, fut successivement réédité une dizaine de fois à partir de i53o i. Le second n'eut guère moins de vogue à partir de i.'j.'SG. On a peine à concevoir les raisons de ce succès : ces deux livres, très quinlessenciés, d'allure quasi-mystique, étant à peu près illisibles aujourd'hui. On doit considérer leur diffusion comme un indice probant du besoin
I. ij3o. ij-la, lôS'i, ij3.'), iTjSO, 1587, i<)3rj, ir)/|i, ij^S, lôâô, ctc.
que beaucoup de personnes éprouvaient alors de réagir contre les tendances purement gauloises. A ce titre, ils deviennent presque intéressants. On y retrouve l'arsenal symbolique du Roman de la Rose et ses formules. L'intarissable Jean Bouchet est un adepte des anciennes écoles : il demande ses inspirations au passé et ne pressent pas l'avenir.
GRAÏIEN DU l'ONT. REVOLUTION DU SENTIMENT.