I.K TIERS LIVUE DU <' l'ANTAilKLEL
du retour do voire escarmouche? \ cela. Dames, se responderoif. que pas grand cas. Car iiioy étant seul ronibatant. et seulement armé du compas et de la plume pour mettre main à l'œuvre: je me veis environné, à l'improveù, d'une flotte d'ingratz etmesdisans. tant que petite faveur de Ciel ne m'a été à me det râper de leurs grilTes : et m'avoient prins. Mais je les ay pourtant jusques icy attraynez comme (ilievaliers de Bretaigne. Toulesfois. et nonobstant qu'ilz m'ayent donné alTaire. je n'ay éti'* si fort éblouy de bon sens que je ne puisse bien certifier tout leur bagage avoir tousjours été gardé do près, par un las de morfonduz Pantagruelistes. lesquelz \ïa prinse de leurs gens apper^ue. et pour n'habandonner le Pyot,) se sont geltez dans un vieil marécage fangeux. J'ay dit Pantagruelistes. à celle fin qu'on ne pense que se feussent quelques Landores dégoûtez, Car se sont tous gens de raysc satirique, qui, pour vous dénigrer Dames en propoz et écritz, suyvent volontiers le Guidon d'un gros Rabelier. qui (comme Rondibilis ' qu'il est) ne courut onc en guerre, mais y mené ses supos en roullant. non pas comme Olivier proprement, mais bien conimc un baril autant ou moins aquatique que Diogenique, encores qu'il se soit dit le vray Philosophe du Tonneau. De manière qu'il a si bien triboulé son vaisseau, que pensant les prisonniers cy dessus, (jui sont de sa livrée, estre par moy attraynez à (iuel(|ues noces, s'est aussitost trouvé, avant sa mort, arrêté aux fossez de cete Place, qu'vm Conte Guillaume Vllemant aux trenchées du camp de Jallon en Champagne lan mil cinq cens quarante trois. Tant y a. Dames, que le brave Guydon dont est question fut surnommé Rabelais, lequel lou son nom pour luy i vous sera icy présenté au lieu de toutes les munitions de voz adversaires, comme celluy qui tousjours étoit «Dieu luy face mercy) si bien fourny de ce qu'attend une chaire percée après la décoction, qu'il n'eust jamais rendu sa place par faute de vituaillcs -'. Pour Rutin vous étoil aussi
entend que tous
petitz
détracteurs
suyvent
Pantagruel.
Rabelais
guydon
des
Pantagruelistes
7. Billon ideiilifie Rabelais avec Rondibilis. (JVst là un fait précieux à noter, .le n'ai jamais beaucoup cru, pour ma pr.rt, à l'identification, qui est ailmise un peu partout, avec le botaniste Rondelet.
I. Voir dans les fascicules de i<|ri3 de la Hcvuc des Éludes liabelaisiennes, les articles de MM. Laumonier, Vaganay et Lefranc sur la « légende » de Rabelais.
oifcrt, comme la plus belle hapclourde qui feust de Paris à Chinon : cl si ne fut onc un tel Joyau, ny une si fine pièce en tout l'amaz de ceux qui contre vous font bander l'écriture. Or, qu'il me soit frotté pour avoir plus beau lustre. Ja seroit ce dommage, et peu nous estimeroient ses supos de l'épargner. Et pourtant, arrière, arrière qui voudra murmurer ou dire que c'est trop hardiment fait de toucher ainsi les valeurs ou estimés d'un qui ne s'estimoit lui mesme pour estimer ou taxer tout le monde. L'on scait assez que le monde d'aujourd'huy va tousjours à l'empire, mais qu'ont aflaire les femmes avec les hommes pour en estre blâmées? Qu'en peuvent elles mez.^ Ont elles le gouvernement des choses de la terre .^ Quelle occasion a donc peu mouvoir l'humeur enfumé (sic) des cerveaux de notre temps, à vouloir rafrechir les vieilles matières, de causer aux nouveaux mesdisans de si noble sexe, pour à plaisir se pouvoir gaudir de chacune Dame sans crainte de repréhencion ? De mosdire et à tous coups picquer une nature douce, si longuement armée de pacicncc, qui pour le présent n'a puissance aucune non plus que la \ ertu, et de laquelle nature tout le monde est élevé et soutenu : appeliez vous cela
I.Auihciir fureur poétique .^ Par ainsi, quel mallieur a peu causer cet rétorque contre „. . ,.,^r i •• j» • i -«i i • j. n • ■
nabcLaisles ciiect en 1 E[slprit d un tel Medecm, d aller si presumptueuse-
tcrmes dont il ment faire anatomic cruelle des qualitez et des parties intense en son '■ '■ Pantagruel rieures des Dames, sus Boulicque d'Imprimerie ? En estimant
les femmes. P^rluy, que tout ainsi qu'aucuns peuvent avoir dans leurs petit/, boyaux d'éléfant, un animal, une chose intestine et vive, toute intreuse, mordicante, lansquinante, d'altération chatouillante, qui ravit tous leurs sens, entérine leurs affections et confond tous leurs pensementz à l'cnviron du mespreis d'autrui (comme il a bien ozé écrire contre vous. Dames, au trente-deuxième Chapitre du tiers Livre de son Pantagruel), il faille aussi conclurre et croire, selon son opinion, que les Femmes soient naturellement tourmentées de pareille sorte d'animal. De manière que Plato (dit-il) ne sache pour cela en quel rancles coUoquer, ou en celluy des animaux de raison, ou en celluy des bestes brutes. O belle et bien formée réverye philosophique, mais plus tost Pantagruellique, digne à bon droit d'une vraye cornucopie de raillerie : tout au contraire de quoy, icelluy Plato et son disciple Aristotc ont mille fois écrit.
LE TIDUS I.IXUi: I)L « l'ANTAOULEL » 0<)[
aitiNi (in'ost facile de locoiignoistrc à l'œil os cm irons de ce forl.en ses raisons trop pins (lu'incxputriiable.
Ainsi donc. Monsieur Hondibilis mon \niy, en ensuyvanl votre opinion, quand vous disiez Kemino. vous juriez sus les :unbles de votre mulet . que c'est un sexe tant fragile, tant variable, tant inconstant et imperrait, que Nature vous semble avoir été égarée de son bon sens quand elle feit la l'emme, et avez bien présumé d'enregistrer cela au livre susnommé. Kn déterminant, de |)lus, (|ue si ce n'étoit un peu de borile qui rctrainl les fenuncs. ou les verroit (ce dites vous) faire de sauvages tours. Depuis quand, je vous prie, êtes vous si rogue devenu envers cliose si douce qu'est la Femme .^ Y en ail (piekju'une cpii vous ayt autrefois forclos du regard de son lU'inc.^ Mais encor', si les femmes sont telles que les arguez. par valable conséquence, vous êtes donc tel, (pii êtes nay de Femme. Si vous n'étiez, peull estre, filz unique de la Femme de votre mulet diupiel vou.s aymez tant les ambles. J'ay dit peult cstrc, à toutes aventures, remémorant qu'en l'année Mil cin(i cens (piaranle liiiit, il fut bien veu à lîome un cbevreaii barbu et à leste bu mairie, sorly du ventre d'une clievre. Mais confessé que vous soiez sorty du corps d'une bonnestc Femme, de vous tant déprimée en son Sexe : et s'ainsi est aussi que comme bomme (de soy subjetà erreurs), et non comme mulet qui broncli(\ vous ayez diligemment cberché et trouve par vertu de lunette anatomique les femmes avoir en leurs personnes un animal si étrange que dit est. et que l'avez fait entendre par rapport d'écriture. Gardez que ne soyez cetuyla propre, lecpiel votre Mère getla bors ses intestins, ne le pouvant plus comi)orter. tant étiez intreux et mordicant. Car je ne croy que ça bas y ayt une plus étrange sorte d'animaux, que de ceux qui sont enclinez à déprimer, et sans raison aller tendre les grifTes et la langue à l'encontre de la créature aymable qui donne l'essence aux hommes, en se montrans ingratz de tant il'onices malernelz après la production d'icellc essence, qui est le tout. ^ eu qu'il n'est que d'estre, comme vous savez, si vous n'étiez, par sort, de ceux là dont au troisième Livre de Pline est parlé, qui soutcnoient estre chose bonne n'avoir jamais été nay. Mais Dieu vous préserve de telle fantazic. car cela est la sentence de Judas le grand traytre.
3o2 GUANDS ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE
Sommairement, Dames 1res aymées, et pour ne contester davantage avec convaincuz, voire par un qui ne sçait, sinon d'autant qu'il désire savoir : celluy dont question fut un Médecin fort renomme en tout point de Literalure, mais il ne s'est pas pour ce coup voulu montrer tel en votre endroit ; et si a un defect ordinaire de Médecin, qui est de ne se pouvoir guérir soy mesme : comme ne s'elant, cetuyla, peu garantir du mal de letargie, au regard des offenses qu'il vous a faites. Lequel mal a rendu sa langue ingrate envers vous, pour n'avoir eu souvenance des biens passez par luy receiiz de vos grâces nécessaires. Des secrètes conditions duquel, mais plus tost de celles d'aucuns non incongnuz qui contre vous s'aydent de ses armes, je vous reserve une histoire de plaisante nouveauté avant que Pantagruel ayt fait terminer le riz réservé en son soixante et dix huitième livre. Laquelle histoire pourra estre bien encommancée là et au cas qu'en ne voulant acquiesser à ce que dessus, on face tant soit peu semblant de remuer cy après la queue en compagnie féminine, au mespreis de l'une de vous ou calumnye de ce fort, roche durable de votre honneur. Et là dessus chacun se garde de mesprendre. Estimez ce pédant, si à tous ceux qui se sentiront houspillez en cete escarmouche, il sera desormés si loisible de débander l'arc de detraction à l'encontre du Sexe à qui leur sang sera tousjours tributaire.
Tout commentaire serait superflu. Rabelais nous est donc présenté par rhistorien le mieux informé des circonstances et des péripéties de la « querelle » comme le chef des Pantagruélistes, adversaires nés des femmes, et comme celui qui les a menés au combat pendant la mémorable controverse ; son Tiers livre est directement et obstinément visé. Nous savons désormais pourquoi le voyage de Pantagruel et de Panurge, annoncé à la fin du second livre, a été remis au IV-, pourquoi Rabelais a changé de ton et pourquoi, rentrant soudainement en scène, il a
LE TIEUS LIVUE DU u PANTAGRUEL » 003
consacré lout un livre aiiv femmes. Le cordclier de Fontenay-le-Comtc, ami de 'rira(|ueau, vivait toujours en lui ^.
I. Nous avons consacré au Tiers Livre uno série tl'autres travaux qu'on trouvera dans la Rcruc des Eludes rnbelnisiennes, par ex. : t. l\, 191 1, p. i44 : L'identification de liaminaijrobls (Jean Le Maire de Belges). Nous renvoyons également à notre étude citée plus haut, sur Rabelais et Cornélius Agrippa (Mélan<ies E. Picot) et à l'identilicalion d'IIippotliadéc, exposée dans uno conférence sur Lefèvro d'Elaplcs publiée dans Foi et \'ie, njia, p. 7^8.
La présente étude a paru pour la première fois, en njolt, dans la Jievue des études rnbekiisiennes.
TE\TE FIl.VNC.VIS DE SON IXSriTUTKn ClIRliTlsyNE
ETUDE D HISTOIRE HTTERAIHE
Depuis bientôt quatre siècles, la voix unanime de la postéi'ité a consacré le texte français de Vlfi.sdtation chrélieniH' comme Tan des plus nobles et des plus parfaits chefs-d'œuvre de notre littérature. Le livre de Calvin demeure, avec celui de Rabelais, comme un monument incoiuparable de la langue nationale pendant la première partie du xvi' siècle, et c'est avec raison que les meilleurs, parmi les critiques et les historiens littéraires de notre temps, oii( reconnu -au puissant écrivain picard et à son célèbre ouvrage, <( le premier de nos livres que l'on puisse appeler classique^ », la gloire certaine d'avoir créé l'éloquence française. Il n'existe aucune production antérieure qui lui puisse être comparée, et l'on peut affirmer, d'autre part, qu'il est nécessaire de descendre jusqu'à la seconde moitié du xvir siècle, c'est-
I. F. Briincticrc, Uial. de la litt. fr. classi<iue, f, p. 227.
3o6 r.RANDS ÉCRIVAINS DE LA REXAISSAXCE
à-dire jusqu'à Pascal et Bossuet, pour rencontrer une prose littéraire aussi ample, aussi grave, une armature aussi fortement ordonnée et logique, et peut-être même une langue aussi émouvante, mises au service des problèmes les plus élevés de la philosophie morale et religieuse. Nul doute que la philosophie sociale elle-même, cette belle création des temps modernes, puisse en partie découvrir ses origines dans les derniers chapitres de V Institution (texte de lô'ti) qui s'appellent : c de la liberté chrétienne ; de la puissance ecclésiastique : du gouvernement civil et de la vie chrétienne », pendant que l'éloquence politique française revendique à bon droit son premier et authentique modèle dans l'immortelle épître au roi François P'. Après cela est-il téméraire de demander si l'on trouverait dans toute notre littérature une œuvre qui puisse, par l'étendue des proportions, la liaison de ses parties, autant que par l'unité et la grandeur du plan, être comparée à celle de Calvin ? Que l'on cherche bien, et l'on constatera c{ue le Réformatx^ur français a réalisé une construction unique en son genre, qu'aucime autre, depwis, n'a égalée, en ce qui touche l'ampleur du dessein, la clarté et l'enchaînement des divisions, et je ne sais quelle passion intérieure qui anime d'un bout à l'autre ce vaste exposé, au point d'en faire comme un véritable drame, comme une tragédie grandiose dont l'homme et son salut éternel fournissent ie pathétique sujet. La connaissance de Dieu, sa graw- <l<?ur, et. par contraste, la misère morale de l'homme corrompu par le péché d'Adam : voilà l'exposition : la rédemption par Jésus-Christ constitue, si l'on peut dire, l'intrigue ; la grâce, la foi, et l'élection éter-
JEAN f;.VLVI\ .)07
nelle forment le nœud ; enfin l'exposé du rôle de l'Eglise el c des moyens extérieurs dont Dieu se sert pour nous convier à son Fils el nous retenir en lui »> amène le dénouement naturel de ce drame extraordinaire, divin et humain tout ensemble, qui se découvre sous la trame de Vliislilnlion.
Mais le grand ouvrage de Calvin n'apparaît pas seulement comme un monument essentiel et tout à fait à part de notre littérature, on doit reconnaître par ailleurs qu'il domine et résume toute l'activité intellectuelle et religieuse du Kéformateur : si Calvin n'avait pas composé son //i5///w//o/i. il ne serait pas ce qu'il fut. PcMidant trente ans, toutes ses pensées tournèrent auloui- de ce livre ; il le remania sans cesse, modifiant la disposition des matières et ce qu'on peut appeler l'architecture extérieure, mais non point la doctrine ni les idées fondamentales. Si son œuvre française, contiairement à une alFirmation récente ^ constitue beaucoup plus qu'une petite portion de son œuvre parlée et écrite, elle en représente sûrement aussi la partie la plus significative. On peut donc soutenir, dans te sens, que V Institution chrétienne, à elle seule, c'est presque le Réformateur tout entier. « \ussi, dans l'œuvre entière de Calvin, ne trouverait-on pas une seule idée qui ne se rapporte à ce livre, comme à son centre d'attraction. M contre les Anabaptistes, ni contre les Libertins, ni contre les Nicodémites, il n'a rien écrit qui ne fût en germe ou en puissance dans l'Institution chrétienne ; et ses Sermons sur la Genèse, ou sur le Deutéronome, ou sur les Psaumes ne sont,
l. Ibid.. p. 235-22(J.
3o8 GRANDS ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE
en vérité, que le récit des « expériences » bibliques sur lesquelles il a fondé sa doctrine. Il n'y a pas jusqu'à sa Correspondance, française ou latine, dont le principal intérêt ne soit d'éclairer, par les renseignements dont elle abonde, quelques points douteux, ou pour mieux dire, quelques intentions de Vlnstitulion chrétienne ; et sa personnalilé même, son caractère, le fond de sa pensée ne s'y révèlent point avec plus d'évidence que dans ce livre capital. Homo unius libri ! Pour connaître Calvin, on n'a besoin que de Vlnstitutlon chrétienne ; et son œuvre française, en ce sens, est plus qu'une partie de son œuvre littéraire : elle est vraiment cette œuvre entière '. »