‹ Grands écrivains français de la renaissanceChapitre 78 sur 95 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

JEAN CALVIN 3t)9

tarins de vera ri falsa religione de Z^virlf»:li^ cii l'iiiô, la Suniniairr hriefrr déclaration dUtascuns lieux fort nécessaires ii niitj chrestien de Guillaume Farel, avant 1626, sans parler du grand et du petit Calérhisnie de Luther, mais aucun de ces essais n'atteignit à la popularité qu'allait conquérir VInstitution. Ce livre, appelé à exercer, dès son apparition, une action si profonde, sans seconde dans l'histoire de la Uéforme, avait été commencé, selon tonte vraisemhiance. à Angouléme, en lôS^. Arrivé à Baie au déhnt de l'année suivante, le futur Réfornjateur. caché sous le nom de Lucanius, acheva assez rapidement la composition de son traité qui parut seulement en mars i536, en raison de nombreux retards de l'imprimeur. C'était un petit oclavo de .")'2(^ pages 2, avec vingt quatre lignes à la page, susceptible de se porter aisément dans la poche. L'auteur déclarait du reste que son livret hir noster libellas; avait été rédigé avec une cojicision voulue : u Je m'evprimerai en très peu de mots, disait-il en commençant, de peur que ce petit ouvrage, que je veux réduire à la briè-

I. Il fut suivi de la Hrei'is et dira Jidei exposilio ad [{vgein Christianum, mais cet opuscule ne fut publié qu'eu i53(j.

■j. En voici le titro complot : Christimi.r Rcligionis Instilutio, totam fere pietatts siimmam, et quicquid est in dortrina .taliitis cognitu neccssariuin, comiilrctfiis : omnibus pietatis studinsis lertu dignissimum opiis, ac rncens cditiim. Pra-fatio ad i-liristianissimum liegrin Franciœ. qua hic ei liber prn confessione fidei offerlur. loannc Calvino Noviodunens auture. Ra'^ileiP. MDWWI. A la fin du volume se trouvent l'indi cation des imprimeurs et la date evacte du volume : liasiteac, pei Thomam Plntlernm et Haltliasarem Lasiiim, mense Martin, aiino l.'h'iU. La prcface. irrite après le livre, est datée du :>.'i aoiit i.")3r). La date du 1" août 1 J3G que portent certaines éditions résulte d'une erreur. L'éditeur qui soutenait l(>s imprimeurs Ttiomas Flatter et Ballhasar Lasius n'i'tait autre que Jean Opf)rin. Les dimensions du volume étaient d'environ l'j cenlimèlres et demi sur lo. — V'oy. Herminjard, Correspondance des Réforinateiirs dans les pays de langue française, (V, p. 28, note <j.

3lO GRANDS ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE

veté duii manuel, ne s'clende d'une façon démesurée. » Quelles étaient donc les circonstances récentes et aussi les motifs d'ordre général qui avaient amené le jeune protestant de ?soyon, l'étudiant d'hier, fugitif et encore si obscur, à risquer une entreprise de si haute portée ? Il est assez aisé de les reconstituer.

Quelques mois auparavant, le i"" février i535, le roi de France avait adressé aux États de l'Empire un mémoire^ dans lequel il se justifiait des accusations répandues par ses ennemis, en Allemagne. François I" proteste contre la rumeur propagée en pays germanique, d'après laquelle les envoyés du sultan Soliman sont très favorablement accueillis en France, dans le temps même où les Allemands y sont indistinctement emprisonnés et mis à mort pour offense à la religion. Ce n'est point, assure-t-il, contre les Allemands qu'il a fallu sévir, mais contre certains séditieux qui se proposaient de bouleverser la société, et dont les pareils, s'ils existaient jamais dans les Etats de l'Empire, seraient assurément pour ceux-ci un objet d'horreur. Aucun Allemand n'a perdu la liberté ou la vie ; tous les hommes de cette nation jouissent dans le royaume des mêmes avantages que les Français. En somme, dans ces pages destinées à une grande diffusion, François P' représentait les protestants de ses États comme des fous, des furieux, furiosos inagis qiiam ameutes, excités « par l'ennemi de la vérité e! du repos, par le père des discussions et du mensonge». Les hérétiques français se voyaient dénoncés de la sorte comme de

1. Ilerminjard, t, III, p. 2ig-i5'i et p. /121, addition relative à la page 2 5 't.

(lim^<'t(U\ i»'\(»luli(»mKuri's cl assimilés du inèinc oou{) aii\ haïuk's anabuplistcs de Miinslcr doiil les excès avaient laissé un souvenir si époux aiilable. Nulle accusation ne pouvait être, à leur égard, plus grosse de périls. Ce rôle de séditieux universels qui leur était attribué risquait d'écarter d'eux l«'s sympathies qui coinmenraienl à leur xenii* trAllcniagnect d'ailleurs, en les li ansforniant en ennemis publics, indignes tie toule pitié.

Ainsi se pioduisit l'émouvante eonjonelure qui décida Calvin à liàter l'achèvement île son ouvrage et à le faire précéder lie l'admirable épitre à l'aide de laquelle il espérait ramener François {"' à des dispositions plus bienveillantes, tout en révélant au grand publie le caractère \éritable des réformés français, odieusement travestis en malfaiteurs. Le danger ([uil sagissait de détourner ('lail redoutable pour ces derniers, l ne foi>> isolés et abandonnés par l'opinion européenne, rien ne pourrait plus conjurer leur écrasement. Avec cette clairvoyance supérieure qui dexait faire de lui, à trente ans, un chef et un C(jnducleur d'àmes, le jeuni; Réformateur dénonça le péril iiinnintiit ; il se lil hardiment le porte-parole de ses coreligionnaires calomniés, et, première belle victoire de l'éloquence moderne, réduisit à néant les accusations qui devaient ravir aux persécutés leurs alliés naturels en même temps que l'estime universelle.

Tel fui le fait qui détermina l'achèvement, puis l'apparition de V Iiislilation chrétienne. Mais il n'était lui-même qu un épisode de la lutte poignante qui s'était (uigagée depuis l'ailaire mémorable des Placards. Ces fameuses affiches clandestines qui dédiai-

ûl'2 GRANDS i:CRIVAI\S DE LA RENAISSANCE

ncrcnl la persécution contre les protestants, supprimant toutes les velléités favorables du gouvernement royal, sont du i8 octobre i534; les édits ordonnant ces poursuites et la procession expiatoire datent du 25 et du 29 janvier i535 ; la lettre de François P"^ aux Etats de l'Empire fut publiée, comme on vient de le voir, le 1"' février suivant. Pour comprendre toute la signification de l'attitude du Père des Lettres dans cette circonstance, il faut tenir compte de l'histoire des négociations qu'il poursuivit durant toute cette période avec les princes protestants d'Allemagne, au point de vue d'une entente politique, et avec plusieurs réformés notoires du même pays, avec Mélanclithon surtout et avec Bucer, dans le sens de la concorde religieuse, par l'intermédiaire de l'évêque de Paris, Jean du Bellay, bientôt cardinal, et de Guillaume, son frère, seigneur de Langey.

Même après les édits du 25 et du 29 janvier, ces deux hommes supérieurs, en rappelant à François I" SCS grands desseins de politique extérieure en Allemagne et les tentatives de rapprochement entreprises avec certains Réformateurs, parmi les plus en vue, réussirent à contre-balancer, pendant quelque temps encore, l'action du parti catholico-espagnol et à ramener l'esprit du roi à une notion plus juste de la léalité.

Chose singulière et qui montre bien la complexité de tous les problèmes d'ordre religieux ou politique qui s'agitaient alors en Allemagne aussi bien qu'en France, ce fut Guillaume du Bellay lui-même, ce cœur si noble et si généreux, qui rédigea le texte de la lettre du 1" février aux princes et villes inqiériales d'Allemagne, interprétée aussitôt comme la manœu-

JEA> CM.M.N .>!>

NIC la plus miisiblc à leurs intérêts par los Réformés français cl en |)arli(nlicr par Calvin. Le désir d'arriver (lu cùlé' allemand à nno conciliation rcli'jficMsc en même temps rju'à une alliance p(>lili(pie avait en quelque sorte trompé s(tn jugement de diplomate, et il dut être le piemiei" surpris de l'émotion soulcNée par le mémoire royal, j.angey était alors si connu pour ses sympathies à l'égard de la Réforme (pie le bruit de son incarcération avait couru en Mleniagne au même momenl. Ce fut donc poui- Irancpiilliser les Ktats de I l-^mpire (pie legiand caj)itaine |)ria François 1" de leiirenvoNcr la lettre où le monarcpie essayait de se disculper de toutes les imputations que les Impériaux répandaient sur son compte en pays germanique. Celte lettre dont, je le répète, la diffusion fut 1res grande, « assurait la continuité de la politique royale en Allemagne » : elle devait, dans la pensée du souverain et de ses conseillers, rassur(M- les partisans de la cause de la conciliation des Kglises catlioli([ue et protestante et les engager à persévérer 1. Pendant (juc la persécution continuait en France à l'égard des hérétiques (février et mois suivants de i535), François I", par l'intermédiaire de Barnabe de Voré, sieur de la Fosse, et de Slurm, faisait piessentir, en mars, Mélanchlbon et Bucei'. dans le but de décider le premier à venir en France. On voit par une lettre de Jean Slurm, écrite de Paris, à Bucer. le lo mars i533, que les Réformés

1. On doit coiisiiller pour loiilc ccUe liisloiro le solide travail de V.-L. Bourrilly et N. \\ eiss, Jron du Bellay, h-s Proleslanls et la Snrhonne (tirage à part du Bull, de la Soc. de rfiist. du protesl. français. annces i()o3 et ii.)(j'i) et V.-L. Bourrilly, Guillaume du Bellay (Paris, i(|()ri, f^'}, livre m. licaiicoup de textes sont fournis i)nr llcrrninjard, t. III.

Ol'l GRANDS ECRIVAINS Dli LA RENAISSANCE

espéraient encore à cette date en un revirement favorable (lu roi. « .lamais, dit-il, je n'ai mieux compris ce mot des saintes Ecritures : le cœur du roi est dans la main de Dieu, que par le temps qui court, car au milieu des bûchers il songe à une réforme de rÉglise... Si vous voyiez ces emprisonnements, ces lorlures, ces bûchers et ces larmes, vous sentiriez vous-même que ce n'est pas en vain que j'insiste sur la nécessité de votre voyage et de celui de Alélanchlhon. Il faut absolument un remède à ces dangers imminents, car les adversaires assiègent et importunent le roi dont l'esprit flotte encore dans l'incertitude. En effet, peut-on s'imaginer des choses plus contraires que la condamnation à mort de ceux qui professent l'Évangile et l'exil de Bède, leur plus grand adversaire ;' Avant-hier, ce dernier a été obligé de crier merci, publiquement et pieds nus, à Dieu et au roi, pour ce qu'il avait écrit contre lui contrairement à la vérité. Après-demain, un autre théologien de la même sorte subira la même peine. Tout ceci me fait espérer encore que ce n'est pas tant la volonté du roi que l'effet du rapport calomnieux qu'on lui fait, qui met les fidèles en de tels dangers. On ne fait aucune distinction entre Erasmiens, Luthériens et Anabaptistes. Tous, indistinctement, sont arrêtés et menés en prison : il n'y a de sûreté que pour les papistes. Je crois que le roi serait disposé à faire une distinction cntie les séditieux et ceux qui ne professent point la doctrine reçue, relativement à l'Eucharistie. Faites donc tous a os efforts pour délivrer des prisons et pour arracher aux bûchers, tous ceux dont la vie est menacée parce qu'ils professent la même doctrine que vous. Certes,

JEAN C:\LM \ 3ir>

tous ne sont pas é^'aleincnl coupables, mais on a confondu à desscMii. en un même procès, la cause tics lidèli'S cl celle des si'ilitieux. Je vous conjure doue, pur ce> flammes que nous sommes forcés de voir s'allumer loiis les Jours, par le deuil de tous les gens de bien, par la gloire du Clirisl cl de son saint nom, de prendre pilié de nous et de faire votre possibU; pour éloigner cette épée de Damoclès qui menace notre tète '. >•

Vers la même «'ixKiue. une autre épître de Bullinger à Bucci". tialée du :>8 mars ijoô, contenait ceci : « Vous nignorcz pas ce que le roi a écrit aux princes allemands. Un soupçonne Guillaume du Bellay il'ètre l'auteur de cette apologie. Mais ce qui met le comble à limpudcnce. à la perversité souverainement indigne de la majesté royale, c'est que ce prince a publié en même lem|)S, en français, un édit par lequel il proscrit nommément les j.utliériens. L ne copie de cette pièce a été communiquée à nos seigneurs pour leur faire loucbcr du doigt celte contradiction infâme et mensongère. L'apologie latine, il leinoie aux princes allemands, l'édit français aux ennemis de notre religion, et voilà comment il cbevauclîc sur deux selles '-. i»

Le :>') juin, le souverain écri\ait à Mélanchtlion pour inviter oiïiciellement le célèbre réformateur à se rendre dans son royaume. Jean du Bellay unissait ses instances à celles du roi et se promettait les plus heureux résultats de ce voyage.

Mais la Sorbonne refusa de discuter oralement et

1. Heriiiiiijiird. Corresp. </».< RéJ'orm., \\l, r>-i et siiiv. Voy. encore ibid., 3o0 et 3Cj.

Page 1