L'AMOUR
Voyez par son excès si mon amour est fort; et Fénelon, les Aventures de Télémaque, livre L: « Calypso ne pouvoit se consoler du départ.d'Ulysse; dans sa douleur, elle se trouvoit malheureuse d’être immortelle, »
Je demandeun moment, et ne puis l'obtenir.
Noires divinités du ténébreux empire, Dont le pouvoir s'étend sur tout ce qui respire, Rois’des peuples légers*, souffrez que mon amant 585 De son triste départ me console un moment.
Vous ne le perdrez point: le trésor que je pleure Ornera tôt ou tard votre sombre demeure’, Quoi! vous me refusez un présent si léger!
Cruels, souvenez-vous qu'Amour m'en peut venger : Et vous, antres cachés, favorables retraites, Où nos cœurs ont goûté des douceurs si secrètes, Grottes, qui tant de fois avez vu mon amant Me raconter des yeux son fidèle tourment, Lieux amis du repos, demeures solitaires, 595 Qui d’un trésor si rare étiez dépositaires, . Déserts, rendez-le moi‘ : deviez-vous avec lui Nourrir chez vous le monstre auteur de mon ennui” ?
x. « Roi », dans le manuscrit de 1658.
. Des ombres, « des peuples vains » (Poème du Quinquina, FR xx, vers 24).
3. On lit ici dans le manuscrit de 1658 les quatre vers suivants supprimés depuis :
Je sais que l'Achéron, FA nos plaisirs jaloux, Ne fait que nous prêter les biens qui sont à nous; Ses eaux assez longtemps verront cette belle ombre, Que peut faire un moment sur des siècles sans nombre ?
— C'est aussi ce que dit Orphée, lorsqu'il conjure les divinités de * l'Enfer de lui rendre Eurydice :
- Omnia debemur vobis; paulumque morati,.
Serius aut citius sedem properamus ad unam, Tendimus huc omnes , hæc est domus ultima; que Humani generis longissima regna tenetis, Hæc guoque, cum justos malura peregerit annos, Juris erit vestri, (Ovine, Métamorphoses, livre X, vers 32-37.)
4. Représentez-le-moi, (Manuscrit de 1658.) 5. Ci-dessus, p. 248 et note 8.
Vous ne répondez point. Adieu done, 6 belle âme; Emporte chez les morts ce baiser tout de flamme‘: 600 Je ne te verrai plus; adieu, cher Adonis?! »:
. 1. Voyez tome V, p. b3 et note 3, — Dans l’idylle citée de Bion (vers 11-14) :
à Auot dè vw Ovdouer xal td gfkapa, T0 pérore Kérpre Goo.
Kümpuèt uèv td wlaux, xal où GuSovros dpéoet, SAN 0% otdey Adwvts, 6 vu Ovdaxovr’ éplaxoe.
— Chez Remy Belleau, cité à la notice :
Cyprine va meslant sa bouchette blesmie , À la bouche d’Adon, vefue de l’heureux bien > Qu'elle souloit baisant mesler auec le sien,
— Or adieu, cher ami, d'ung eternel adieu :
Prends de moi ce baiser, et le garde au milieu Des ondes d'Acheron, et, malgré Proserpine, Que tousiours mon haleine eschauffe ta poitrine. (Roxsarp, tome II, p. 199.)
2. Ovide, qui a résumé en sept vers la chasse et la mort d’Adonis, décrit plus longuement et en vers touchants la douleur de Vénus (vers 717-739). La Fontaine ne lui a pas emprunté la métamorphose du jeune chasseur en anémone :
.... Agnovit longe gemitum morientis, et albas Flexit aves illuc; utque æthere vidit ab alto Exanimem, inque suo jactantem sanguine corpus, Desiluit, pariterque sinus, pariterque capillos Rupit, et indignis percussit pectora palmis; Questaque cum fatis : & At non tamen omnia vestri Juris erunt, inquit; luctus monumenta manebunt Semper, Adoni, mei; repetitaque mortis imago Annua plangoris peraget simulamina nostri.
At cruor in florem mutabitur : ar tibi quondam Femineos artus in olentes vertere menthas, Persephone, licuit ? nobis Cinyreius heros
Invide mutatus erit ? » Sic fata, cruorem
Nectare odorato sparsit; qui tactus ab illo Intumuit, sic, ut pluvio perlucida cœlo
Surgere bulla solet; nec plena longior hora
Facta mora est, quum flos de sanguine concolor ortus; Qualem, quæ lento celant sub cortice granum, Punica ferre solent : brevis est tamen usus in illo; Namque male hœrentem, et nimia levitate caducum Excutiunt idem, qui præstant nomina venti,
Ainsi Vénus cessa. Les rochers, à ses cris’,
Quittant leur dureté, répandirent des larmes? : Zéphyre en soupira : le jour voila ses charmes;
D'un pas précipité sous les eaux il s'enfuit, 605 Et laissa dans ces lieux une profonde nuit°.
1: Dans l'élégie de Ronsard, elle ne cesse pas seulement de crier, elle cesse aussi bientôt de l'aimer :
Aussi tost qu’il fut mort, Amour d’aultre costé Luy a plus tost que vent son regret emporté, Si qu’elle, qui estoit n’a guéres tant esprise D’Adonis, l’oublia pour aimer ung Anchise, Ung pasteur phrygien, qui, par les prez herbeux De Xanthe recourbé, faisoit paistre ses bœufs. : Telles sont et seront les amitiez des femmes, ui au commencement sont plus chaudes que flammes : ne sont que soupirs; mais enfin leur amour Ressemble aux fleurs d’auril qui ne durent qu’ung iour.
C'est ainsi qu'en un bois Psyché contoit aux arbres Sa douleur, dont l’excès faisoit fendre les marbres. (Psyché, livre 1, tome IIL H.-L,, p. 112.)
. Le Soleil, las de voir ce spectacle barbare,
Précipite sa course, et, passant sous les eaux, Va porter la clarté chez des peuples nouveaux, .L'horreur de ces déserts s'accroît par son absence; La Nuit vient sur un char conduit par le Silence, Il amène avec lui la crainte en l’univers.
(Zbidem, livre 1, tome IIL M.-L., p. 33.)
J. DE La FONTAINE. vi 18
nn à Mira DE LA
C'est à l'instigation, à la requête, des solitaires de Port-Royal que la Fontaine composa ce poème tiré d’une lettre de saint Jérôme, traduite par Arnauld d’Andillyt : Æpistola divi Hieronymi de Vita Malchi monachi captivi script ante annum Christi 392. L
Nous avouons ne pouvoir partager l'admiration qu'il inspira à quelqués lecteurs, entre autres à J.-B. Rousseau, qui le qualifia d’ « admirable » : « Je possède la nouvelle édition des OEuvres posthumes de la Fontaine, où j'ai trouvé beaucoup plus de trop que de moins, car je souffre toutes les fois que je vois dans les ouvrages d'un grand homme quelque chose qui n’est pas digne de lui... Il y a pourtant un Poème de saint Male qui est admirable, » (Lettre du 5 avril 1726 à M. Boutet, tome I, p. 157, du recueil de Lettres de J.-B. Rousseau publiées par Louis Racine, Genève, 1750, in-13.)
Le poète Lebrun en a porté ce jugement dans une note manuscrite de son exemplaire des OEuvres diverses de notre auteur : « Ce petit poème, quoique le sujet en soit pieux, est rempli d’intérêt, de vers heureux et de beautés neuves, »
Un de nos contemporains, Ch, Lenormant, ne s'est pas montré moins enthousiaste : « Qui a lu la Captivité de saint Male ? Qui sait que la Fontaine s'est inspiré des Pères du désert pour écrire les vers les plus homériques de notre langue? » (Des Associations religieuses, ele, Paris, 1845, in-8°, p. 26.)
Ce n'est pas après sa conversion, c'est à cinquante-deux ans, très peu de temps avant l'impression de la IVe partie de ses Contes, qu'il se résigna par complaisance à la rédaction de cet ouvrage, pour lequel nous renvoyons aux renseignements donnés dans notre tome I, p. enr-avr,
1, Dans les Vies des saints Pères des déserts (Paris, 1647-1653,
ü-4°), p. 112-132, et réimprimée dans les OEuvres diverses d'Arnauld d’Andilly (Paris, 1675, in-fol.), tome IL, p. 188-195.
Dé
«& On se demande, remarque Sainte-Beuve (Port-Royal, tome V; p.28); ce qui a pu l’amener à rimer cette historiette sacrée d’après saint Jérôme et toute en l'honneur de la virginité. La Fontaine n’était pas chaste; M. d’Andilly ou quelque autre lui aura conseillé cet exercice comme pénitence et comme exemple. La chasteté, lui aura-t-on dit, est toujours possible, le Ciel aidant; et il l’auraseru durant Sabre ; jours. C'était dur pourtant de donner ce pensum de saint Male à la Fontaine; une idylle de Daphnis et Chloé lui aurait mieux convenu. Il a fait de son mieux, mais on s ’aperçoit trop que l'ennui l'a pris en obéissant, »
Rappelons l’histoire de Justine et de Cyprien, de Valérien et de Cécile, dans la Légende dorée; celle d’Injuriosus et de Scolastique chez Grégoire de Tours (livre I, chapitre xun); et le Jocelyn de Lamartine, qui a été, lui, beaucoup plus heureusement inspiré que notre poète.
Le poème parut en 1673 à à Paris, chez Claude Barbin, in-12, de gare feuillets liminaires et de der td pages chiffrées, dont voici le titre :
à | . POÈME DE LA CAPTIVITÉ DE SAINT MALC PAR M. DE LA FONTAINE.