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(Ve partie, conte 11.)
Bons dieux ! que Cimon m'a fait de peine dans toutes les villes et sur tous les rivages! à quel excès il s'est porté sans respect pour les lois, sans égard pour l'amitié! Nous étions venus ensemble à Troie pour jouir du spectacle de la terre et de la mer. Je ne vous détaillerai pas tout ce que j’y ai vu: j'aurais trop à dire; et je craindrais qu'en imitant le babil des poètes je ne parusse vous entre-
- tenir de bagatelles, Mais je vous parlerai des beaux faits de Cimon,
et de sa pétulance contre laquelle je ne pourrais jamais déclamer avec assez de force.
Nous étions à Troie depuis plusieurs jours et nous ne pouvions nous lasser de voir ce que cette ville offre de curieux; j'avais résolu de m'y arrêter jusqu'à ce que j'eusse rapproché tous les vers de Piliade de chacun des objets dont ils parlent, Nous tombâmes au jour où la plupart des habitants cherchent à marier celles de leurs filles à qui la loi et l’âge le permettent. Il y en avait un grand nombre dans ce cas, C’est une coutume dans la Troade que les filles, sur le point de se marier, viennent au Scamandre et, se baïgnant davs les eaux du fleuve, prononcent ces paroles qui sont consacrées : « Scamandre, je t'offre ma virginité, » Une jeune fille, entre
. autres, nommée Callirrhoé, d'une belle taille, d'une naissance dis-
tinguée, vint au fleuve pour se baigner. Je regardais de loin cette cérémonie avec les parents des filles et le reste du peuple, jouissant du spectacle de la fête autant qu'il est permis aux hommes. Notre honnête homme de Cimon se cache dans les herbes du Scamandre, et se couronne de roseaux : c'était un piège tendu pour la circonstance, un tour qu'il avait médité de jouer à Callirrhoé, Celle-ci, je l'ai su depuis, se baignait et pronongçait les paroles ordinaires :
« Scamandre, je t'offre ma virginité. » Le Scamandre Cimon s'élance des roseaux : « Scamandre, dit-il, reçoit le présent de Callirrhoé; il veut la combler de biens, » En disant ces mots, il enlève la fille et se cache; mais l'affaire ne resta point cachée.
Quatre jours après, on faisait, en l'honneur de Vénus, une procession à laquelle assistaient les nouvelles mariées, et dont nous étions spectateurs. La jeune Callirrhoé aperçoit Cimon qui regardait avec moi, fort tranquille, comme quelqu'un qui n’eût fait aucun mal; elle se prosterne à ses pieds, et, se tournant du côté de sa nourrice : « Voilà, dit-elle, ma nourrice, le Scamandre à qui j'ai donné ma virginité. » À ces mots, la nourrice se récrie et par là toute la fourbe se découvre.
Rentré dans mon logement, j'y trouve Cimon; je m’emporte contre lui comme je devais, et le traitant de scélérat je lui dis qu'il * nous a perdus. Lui, sans être ni plus honteux ni plus effrayé, se met à me raconter de longues histoires, à me citer nombre d’aventures de ce genre arrivées à diverses personnes et en différents pays,
. tournant en risée des actions dignes du dernier supplice.... « Pour
moi, ajouta-t-il, j'ai eu une simple entrevue avec une fille qui n'était plus vierge... D'ailleurs, pour que les histoires d’Ilion ne soient pas toutes sur le ton terrible et tragique, j'ai cru devoir m'égayer et mettre le Scamandre en comédie, »
À ce récit, je demeurai pétrifié, ne pouvant croire ce qui s'était passé, et craignant les suites d’une telle impudence. Cimon paraissait se disposer à me raconter une troisième aventure de la même espèce, sous le nom de Bacchus ou d'Apollon, lorsque, apercevant une foule de peuple qui venait à notre logement : « Voilà, lui dis-je, ce que je craignais; ils viennent pour nous brûler. » Et aussitôt je sortis par une porte de derrière, et je me réfugiai chez Ménalippide. De là, sur le soir, je m'avançai du côté de la mer, et je fus porté vers une certaine hôtellerie par un vent auquel, en vérité, on ne pouvait s’exposer qu’en: cherchant à fuir le forfait d'un Cimon..…..
(OEuvres complètes de Démosthène et d'Eschine, traduites par Auger, lettre dixième attribuée à Eschine, Paris, 1820, in-8°, tome III, p. 274-281.)