Ce vers manque dans le texte de 1686 Amsterdam
3. Pétrone et Saint-Évremond disent au contraire : « Le lendemain, tout le peuple s’étonna de quelle manière un homme mort avoit pu aller au gibet. » — Dans le Roman des sept Sages et dans la fable de Marie de France le conte de Pétrone est transformé, défiguré : le lieu de la scène est bien le même : une femme qui pleure sur le tombeau de son mari, et, près du cimetière, un larron pendu à un gibet; mais il n’y est pas question d’un soldat, gardien du pendu, qui vient consoler la veuve : il s’agit d’un chevalier, parent du voleur, qui le détache du gibet et lui donne la sépulture. Comment échapper à l'arrêt qui le condamne à subir le sort de celui . dont il a dérobé le cadavre? Il va trouver au cimetière la femme éplorée, lui fait une déclaration d'amour et lui confie son embarras; celle-ci, sans qu'il ait même besoin de lui demander cette substitution, lui dit aussitôt : « Déterrons mon mari et pendons-le à la place du larron. » Elle ne se contente pas, dans le Roman des sept Sages, d’attacher le cadavre de son époux au gibet, pour épargner une pareille tâche à son noble amant :
« Dame, dist il, se iel pendoie, Tous fins couars en deuenroie.
— Amis, dist elle, iel pendrai
& vw] - . CINQUIÈME PARTIE. 83 La dame y consentit*. O volages femelles ! .
Pour vostre amour sans nul delai. »
La dame fu de malepart, Entour le col li mist la hart.
Sur l'invitation du chevalier, comme le larron dépendu avait une blessure au flanc, elle fait avec un épieu la même blessure à son mari:
« .…….Se volez, ie le ferai
Tout maintenant sans nul delai. »
La dame a ung espié cobré,
Son signor fiert par le costé;
Ung si ruiste cop li donna
Que le fer outre li passa,
Le chevalier remarque en outre que lelarron avait deux dents brisées. Qu'à cela ne tienne : la dame casse deux dents à son mari pour que les passants ne s’aperçoivent pas de la substitution:
Lors a une pierre saisie, Vers li en vient tout ahatie, Maintenant deus dens li brisa,
, Et en aprezse deuala.
Mais, après qu’elle a accompli cette belle besogne, le chevalier la repousse, indigné :
« Soit cil honnis, ki que il soit, Ki en mauuaise femme croit!
Tost avez cheli oublié
Ki par vos fu hier enterré.
Ie iugeroie par raison
Que l’on vous arsist en charbon. »
— Brantôme (dans l’endroit cité à la notice, p. 662) a un détail analogue: « La dame, qui auparauant auoit esté consolée de luy et auoit besoing de consolation pour elle, s’en trouua garnye à propos pour luy, et pour ce luy dit : « Ostez vous de peine, et « venez moy seulement ayder pour oster mon mary de son tum-— « beau, et nous le mettrons et pendrons au lieu de l’aultre. » Tout ainsy qu'il fut dict, tout ainsy fut il faict; encor dit on que le pendu de deuant auoit eu une oreille coupée: elle en fit de mesme pour le representer mieulx, »
1. La veuve, mulier prudentissima, comme l'appelle l'auteur latin, a cette ingénieuse idée d'elle-même dans le Satyricon, sans que son esclave la lui suggère : Malo mortuum impendere quam vivum occi-
LE
84 CONTES. [e. vw
La femme est toujours femme’. Il en est qui sont belles; Il en est qui ne le sont pas :
S'il en étoit d'assez fidèles, . 180 Elles auroient assez d'appas”.
dere. La Fontaine a voulu un peu plus ménager les vraisemblances et la transition, Faut-il croire que Pétrone a mieux connu le caractère des femmes et deviné plus heureusement la vérité?
1. Cet hémistiche est dans le Dépit amoureux (1656) de Molière (acte IV, scène 1) :
Et comme un animal est toujours animal, Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie Dureroit cent mille ans, aussi sans repartie La femme est toujours femme,
Comparez Rabelais, le tiers livre, chapitre xxx1r : « Sont toutes femmes femmes » ; l’Heptaméron, p. 130-131 : « Si estes vous toutes femmes, quelque beaux et honnestes accoustremens que vous portiez; qui vous chercheroit bien auant soubz la robe, on vous trouueroit femmes »; et Mairet, Sophonisbe, acte I, scène 11:
Mais, Sire, il faut penser que c'est aux grandes âmes À souffrir les grands maux, et que femmes sont femmes,
2. Chez Properce, livre I, élégie 11, vers 24: Illis ampla satis forma, pudicitia.
— Dans Marie de France il y a une moralité, mais elle est très générale et s'applique aux hommes aussi bien qu'aux femmes :
Par iceste signifiance
Poons entendre quel creance Doibuent auoir li mort es vis ®, Tant est li Monde faus e vis ?.
Le fabliau très trivial que nous avons cité, qui ne devient un peu sérieux que vers la fin, De Celle qui se fist {..…., ne s'attaque qu'aux femmes :
Por ce tieng ie celui à fol
Qui trop met en fame sa cure :
Fame est de trop foible nature;
De noient rit, de noient pleure;
Fame aime et het en trop poi d’eure..
Dans les vivants. — ? Vil, méprisable.
ce. wi CINQUIÈME PARTIE. 85
Prudes, vous vous devez défier de vos forces! : Ne vous vantez de rien. Si votre intention \ Est de résister aux amorces?,
La nôtre est bonne aussi : mais l'exécution 185
Nous trompe également”? ; témoin cette matrone. Et, n’en déplaise au bon Pétrone,
Ce n’étoit pas un fait tellement merveilleux,
Qu'il en dût proposer l'exemple à nos neveux.
Cette veuve n'eut tort qu’au bruit * qu’on lui vit faire,
Qu'au dessein de mourir, mal conçu, mal formé : Car de mettre au patibulaire® Le corps d’un mari tant aimé,
Ce n’étoit pas peut-être une si grande affaire ;