de Loubert
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
2. Le Cardinal de Retz (1614-1679). — Paul de Gondi, cardinal de Retz, né en 1614, fut nommé, en 1643, coadjuteur de l’archevêque de Paris, son oncle. Il joua, pendant la Fronde, un rôle brillant et aventureux. Nommé cardinal, il s’assagit, et vécut dans une retraite studieuse, où il écrivit ses Mémoires , consacrés presque exclusivement à l’histoire de la Fronde. — Il ne faut pas demander à Retz un récit fidèle des événements; ce sont plutôt des « faits vus à travers un tempérament ». Ce tempérament excessif, violent, égoïste, est aussi celui d’un écrivain vigoureux, qui annonce Saint-Simon par sa verve et par ses brusqueries ; qui, comme lui, excelle dans le portrait, mais surtout dans le portrait moral, et qui néglige le costume et l’attitude pour analyser l'âme, et qui est supérieur à Saint-Simon pour la clarté et le relief harmonieux du récit.
Il faut lire dans Retz la Journée des Barricades, comme modèle de narration historique, à la fois vivante et profonde. Parmi les portraits , ceux du duc d’Orléans .Gaston), de M. le Prince (Condé), de MM. de Beaufort, de la Rochefoucauld, de Mme’ de Longueville, de Chevreuse, de Montbazon, etc. Mais Retz excelle aussi dans le récit d'épisodes pittoresques. La page que nous citons semble tirée d'un roman d’aventures, écrit par un Alex. Dumas qui aurait du style.
Le cardinal de Retz s’évade du château de Nantes (1654.)
Retz, arrêté par ordre d’Anne d’Autriche, le 19 décembre 1652, fut d’abord enfermé au donjon de Vincennes, puis transféré au château de Nantes. C’est de là qu’il parvint à s’évader en 1654. Retz retrouve et exprime avec intensité les impressions à la fois physiques et morales qu’il a ressenties en cette occasion.
Je ne m’occupais pourtant pas si fort à ces diversions A que je ne songeasse avec une extrême application à me sauver. Je fis pour cela deux entreprises, dont l’une me fut suggérée par mon médecin : il prit la ‘pensée de limer la grille qui était à la petite fenêtre qui était dans la chapelle où j’entendais la messe, et d’y attacher une espèce de machine avec laquelle je fusse, à la vérité, descendu assez facilement du troisième étage du donjon ; mais, comme ce n’eût été que la moitié du chemin
i. Diversions, divertissements.
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de fait, et qu’il eût fallu remonler a 1 enceinte, de laquelle, d’ailleurs, on n’eût pu descendre, il quitta celte pensée, qui était, en effet, impraticable, et nous nous réduisîmes à une autre. . .
... Enfin je me sauvai un samedi 8 d’août, à cinq heures du soir : la porte du petit jardin se referma après moi presque naturellement ; je descendis, un bâton entre les jambes 2, très heureusement du bastion qui avait quarante pieds de haut. Un valet de chambre, qui est encore à moi, qui s’appelle Fromentin, amusa mes gardes en les faisant boire. La sentinelle, qui était à vingt pas de moi, mais en lieu d’où elle ne pouvait pourtant pas me joindre, n'osa me tirer, parce que, lorsque je vis cet homme compasser la mèche 3, je lui criai que je le ferais pendre s’H tirait. Deux petits pages, qui se baignaient, et qui, me voyant suspendu à la corde, crièrent que je me sauvais, ne furent pas écoutés. Mes quatre gentilshommes se trouvèrent à point nommé au bas du ravin, où ils avaient lait semblant de faire abreuver leurs chevaux, comme s’ils eussent voulu aller à la chasse : je fus à cheval moi-même avant qu’il y eût eu seulement la moindre alarme, et comme j’avais quarante relais posés entre Nantes et Paris, je serais arrivé infailliblement le mardi à la pointe du jour, sans un accident que je puis dire avoir été le fatal et le décisif^ du reste de ma vie.
J avais un des meilleurs chevaux du monde, et qui avait coûté mille écus à M. de Brissac. Je ne lui abandonnai pas toutefois la main, parce que le pavé était très mauvais et très glissant ; mais un gentilhomme à moi, qui s appelait Boisguérin, ayant crié de mettre le pistolet à la main, parce qu’il voyait deux gardes, qui
2. Un bâton, ce bâton est attaché à la corde qui se déroule. — 3. Compasser, au sens d’arranger. Les mousquets, à cette époque, étaient munis d une mèche, que le tireur préparait et allumait. — 4. Le fatal ©t décisif, la grammaire actuelle voudrait que l’on répétât le substantif accident devant le premier des deux adjectifs.
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ne songeaient pourtant pas à nous, je l’y mis effectivement; mais le soleil, qui était encore haut, donna dans la platine5 : la réverbération fit peur à mon cheval, qui était vif et vigoureux ; il fit un grand soubresaut et il retomba des quatre pieds. J’en fus quitte pour l’épaule gauche qui se rompit contre la borne d’une porte. Un autre gentilhomme à moi, nommé Beauchêne,me releva et me remit à cheval ; et, quoique je souffrisse des douleurs effroyables, et que je fusse obligé de me tirer les cheveux de temps en temps pour m’empêcher de m'évanouir, j’achevai ma course de cinq lieues avant que l’on m'eût pu joindre. Je trouvai au lieu destiné M. de Brissac et le chevalier de Sévigné 6 avec le bateau. Je m’évanouis en v entrant. L’on me fit revenir en me jetant un verre d’eau sur le visage. Je voulus remonter à cheval quand nous eûmes passé la rivière ; mais les forces me manquèrent et M. de Brissac fut obligé de me faire mettre dans une fort grosse meule de foin, où il me laissa avec un gentilhomme, appelé Montet, qui me tenait entre ses bras.
J’y demeurai caché plus de sept heures, aveo une incommodité que je ne puis vous exprimer: J’avais l’épaule rompue et démise ; j’y avais une contusion terrible : la fièvre me prit sur les neuf heures du soir, et l’altération 7 qu’elle me donnait . était encore cruellement augmentée par la chaleur du foin nouveau. Quoique je fusse sur le bord de la rivière, je n’osais boire, parce que si nous fussions sortis de la meule, Montet et moi, nous n'eussions eu personne pour raccommoder le foin qui eût paru remué, et qui eût donné lieu, par conséquent, à ceux qui couraient après moi d’y fouiller. Nous n’entendions que des cavaliers qui passaient à droite et à gauche. Nous reconnûmes même Coulon 8 à sa voix.
5. Platine, plaque de métal qui soutient la batterie d’une arme à feu. — 6. Sévigné. Renaud de Sévigné, cousin de Retz, commandait pendant la Fronde le régiment de Corinthe. — 7. Altération, ne se dit plus de l’état d'un homme qui est altéré , quia soif. — 8. Coulon, garde du château de Nantes, envoyé à la. poursuite du cardinal de Retz.
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I/ineomrnodité de la soif est incroyable et inconcevable à qui ne l’a pas éprouvée. M. de la Poise Sainl-OlFanges, homme de qualité du pays, que M. de Brissac avait averti en passant chez lui, vint sur les trois heures après minuit me prendre dans cette meule, après qu il eut remarqué qu’il n'y avait plus de cavaliers aux environs. 11 me mit sur une civière à fumier, et il me fit porter par deux-paysans dans la grange d’une maison qui était à lui à une lieue de là. Il m’y ensevelit encore dans le foin; mais comme j’y avais de quoi boire, je m'y trouvai même délicieusement.
{Mémoires, t. II, p. 45, éd. Chéruel.)
3. Saint-Simon (1675-1755). — Louis de Kouvray, duc de Saint- Simon, entra aux mousquetaires en 1691 , démissionna parce qu’il se crut victime d’une injustice, et sc rapprocha du parti des mécontents : il comptait, avec le duc de Beauviliiers et Fénelon, sur le prochain règne du duc de Bourgogne. Mais celui-ci mourut prématurément, et Saint-Simon n’espéra plus qu’en la faveur du duc d'Orléans qui devint Régent en 1715: celui-ci en effet le fit entrer au Conseil, puis le nomma en 1721 ambassadeur d’Espagne^ La mort du Régent (1723) mit fin à sa carrière politique et diplomatique. Tout le reste de sa vie, plus de trente années. Saint-Simon l’a consacre à écrire ses Mémoires.
11 commença par se servir du Journal de Dangeau, qui avait noté scrupuleusement tous les faits de 1684 à 1720. 11 refit tout ce journal, en y ajoutant tout ce que ses enquêtes et recherches personnelles lui fournirent sur les personnes et sur les choses, puis il le continua. Saint-Simon, à sa mort, laissait ainsi un ^ouvrage considérable, tout prêt pour la publication. Mais ses papiers furent saisis et transportés au ministère des affaires étrangères. Au xvm* siècle, quelques privilégiés seulement, dont Voltaire, purent les consulter: et on en publia des fragments. C’est en 1829 seulement, par les soins d’un de ses descendants, que les Mémoires de Saint-Sim on furent intégralement imprimés.
Pour écrire ses Mémoires , Saint-Simon rait d’abord appel à ses souvenirs personnels : il y a des choses qu’il a vues, et des hommes qu’il a connus ; et il était un observateur prodigieusement attentif, « perçant de ses regards clandestins chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement, et y délectant sa curiosité ». Et c’est toujours un témoin passionné. Lisez le récit
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fameux de la séance du Parlement, du26 août 1718, où fut cassé le testament de Louis XIV ; il nous dit : « J’étouffais de silence... je suais d'angoisse... Mes yeux fichés , collés sur ces bourgeois superbes... je me mourais de joie ; j’én étais à craindre la défaillance ; mon cœur dilaté à l’excès ne trouvait plus d’espace à s’étendre... » Mais si passionné qu'il soit, ce témoin ne laisse rien échapper : il voit tout, avec une pénétration effrayante. — A ses qualités d'observation. Saint-Simon joint la manie des informations orales. Toutes lui sont bonnes, qu’elles viennent de grands seigneurs ou de grandes dames, comme le duc de Beauvilliers et la princesse des Ursins, de ministres comme Chamillart, dont les filles (les duchesses de Lorges, de Mortemart et de la Feuillade lui donnèrent force détails sur la jeune duchesse de Bourgogne), ou de valets, de laquais et de servantes. Et c’est bien un peu ce qui nous gâte Saint-Simon ; il y a dans ses Mémoires trop de ommérages.
Aussi la véracité de Sainï>Simon est-elle fort sujette à caution. Ses Mémoires, dont il faut admirer sinon imiter le style original, primesautier, tout en reliefs et en couleurs, sont une œuvre d’orgueil et de passion. Entiché de ses prétentions nobiliaires, persuadé de son propre mérite, Saint-Simon en veut à tous ceux qui, grands ou petits, rois ou roturiers, ont méconnu son génie politique ou blessé sa vanité.
Nous citons d’abord quelques portraits de Saint-Simon. Il faut en étudier à la fois la composition et la propriété dans le choix des termes.
La duchesse de Bourgogne *
Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disait rien, de grosses lèvres mordantes 2, des cheveux et des sourcils châtain brun, fort bien plantés, des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries, dont elle parlait et se moquait la première, le plus beau teint et la plus belle peau, un port de tête galant, gracieux,
t. La duchesse de Bourgogne, Louise- Adélaïde de Savoie avait épousé en 1697 le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV et heritier présomptif du trône. Lllc mourut en 1712, et fut suivie de près dans la mort par son mari, et par son fils aîné. Lire une lettre de Louis XIV sur l’arrivée de la jeune duchesse en France (Lanson, Lettres du XVII9 siècle, p. 303). — 2. Mordantes, serrées comme pour mordre ; s'oppose à lèvres pendantes.
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majestueux, et le regard de même, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée, une marche de déesse sur les nuées ; elle plaisait au dernier point : les grâces naissaient d’elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières, et denses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné* d’esprit, charmait, avec cette aisance qui était en elle, jusqu’à la communiquer à tout ce qui l’approchait.
Elle voulait plaire même aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres, sans qu’elle parût le rechercher. On était tenté de la croire toute et ^iniquement à celles avec qui elle se trouvait. Sa gaieté, jeune, vive, active, animai f tout, et sa légèreté de nymphe la portait partout, comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornait tous les spectacles, était l’âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y ravissait par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimait le jeu, s’amusait au petit jeu, car tout l’amusait ; elle préférait le gros, y était nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisait le jeu de chacun...
... En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et en timide bienséance avec Mme de Maintenon, qu’elle n’appelait jamais que ma tanle , pour confondre joliment le rang et l’amitié ; en particulier, causante 3, sautante, voltigeante autour d’eux, tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de l’autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautait au col, les embrassait, les baisait, les caressait, les chiffonnait, leur tirait le dessous du menton, les tourmentait, fouillait leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, les décachetait, les lisait quelquefois malgré eux, selon qu’elle les voyait
3. Au xvn*- siècle, on confond beaucoup plus fréquemment qu’au» iourd’hui le participe présent et l’adjectif verbal.
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en humeur d’en rire, et parlant quelquefois dessus ; admise à tout, à la réception des courriers qui apportaient les nouvelles les plus importantes, entrant chez le Roi à toute heure, même des moments 5 pendant le conseil, utile et fatale aux ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire. (Mémoires, éd. Chéruel, t. IX, p. 195.)
Le président de Harlay,
M. de Harlay 1 était un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, perçants, qui ne regardaient qu’à la dérobée, mais qui, iixés sur un client ou sur un magistrat, étaient pour2 le faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque ecclésiastique, et des manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue, mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasait toujours les murailles pour faire faire place avec plus de bruit, et n’avançait qu’à force de révérences respectueuses, et comme honteuses, à droite et à gauche, a Versailles. *
[ Mémoi res , éd. Chéruel, t. I, p. 1 37.)
„ Portrait de Fénelon.
Saint-Simon, qui vécut en mécontent sous le règne de Louis XIV dont il attendait impatiemment la mort, devait sympathiser naturellement avec Fénelon, disgracié depuis 1699. Comme lui, il bâtissait de chimériques plans de réforme : comme lui, il espérait tenir une des premières places dans un gouvernement nouveau. Il n’en faut pas moins admirer la beauté de ce portrait, et la bienveillance respectueuse qui l'anime. L’art de Saint-Simon (art tout instinctif) consiste à développer sans ordre apparent une série d’impressions : c’est d’abord la physionomie de Fénelon qui frappe Saint-Simon : il en analyse les contrastes; — puis ses manières ; — sa conversation ; — enfin, comme pour résumer tout ce qui précède, la séduction que Fénelon exerce sur ses amis.