I. —Les prédécesseurs de Molière
Quel que -soit le génie de Molière, nous ne devons pas lui '■Uribuer la création de la bonne comédie.
N’oublions pas en effet que Corneille a débuté en 1629 par -me comédie, Mélile , suivie de la Veuve, la Galerie du Palais , etc., et qu'en 1643 il fit représenter un véritable chef-d’œuvre, le Menteur . — A la meme époque, Kotroi; a composé treize corné dies, imitées de Plaute (Les Ménechmes , Sosie , les Captifs) et de .1 italien {La Sœur), — Desmarets de Saint-Sorlin fit jouer en 1637 les Visionnaires, imitées par Molière dans les Femmes savantes.— Scarron représente le genre burlesque, avec Jode lel (1645) et Don Japhel d'Arménie {16 54). ~ Bois-Robert es* l'auteur de la Belle Plaideuse (1654) dont une scène a été imitée par Molière dans 1 Avare. — Cyrano de Bergerac eut un grand succès avec son Pédant joué (1654) qui a fourni à Molière 1? scène de la galère, dans lés Fourberies de Scapin . — Enfïr Thomas Corneille ne fut pas moins applaudi pour ses comédie.4 que pour ses tragédies.
Signalons aussi les représentations des tjoupes italiennes tant à Paris qu'en province ; Molière connut quelques-uns d< leurs acteurs les plus célèbres : Scaramouche et Trivelin , et L a sans cesse imité leur fécond répertoire.
IL — Molière (1422-1673).
i. Vie. Jean-Baptiste Poquelin, dit Mo lière, naquit à Pari» le 14 ou le 15 janvier 1622. Son père, Jean Poquelin, tapissier habitait une maison située dans le quartier des Halles (rue de?* Vieil IcsrEtuves ou rue de la Tonnellerie) ; il était fournisse™ de la cour, et voulait laisser à son fils son titre de valet d
326 les grands écrivains français
chambre du roi. Aussi fit-il donner à Jean-Baptiste une excellente instruction au collège de Clermont (devenu collège, puis lycée Louis-le-Grand) dirigé par les Jésuites. Le jeune homme étudia ensuite la philosophie avec Gassendi, et prit à Orléans sa licence en droit. Mais au lieu de s'associer avec son père et de se préparer à lui succéder, il fonda avec quelques amis, entre autres les Béjart, une troupe de comédiens, qui prit pour titre Ylllustre théâtre. Pendant les années 1643 et 1644, cette troupe essaya vainement de se former un public. Tantôt au jeu de paume des Métayers, près de la porte de Nesles; tantôt au jeu de paume de la Croix-Noire, au Marais ; tantôt au jeu de paume de la Croix-blanche, carrefour de Buci : elle ne fît que s’endetter. En 1645, Y Illustré théâtre quitte Paris, et jusqu’en 1658, Molière et ses amis parcourent les provinces. On signale leur passage à Bordeaux, Toulouse, Albi, Nantes, Agen, Pézenas, Vienne, Lyon. Cette dernière ville paraît être devenue, à partir de 1652, le quartier général de la troupe ; de là, Molière, fut appelé plusieurs fois à Montpellier et à Pézenas, par le prince de Conti, son ancien condisciple, pendant les Etats du Languedoc. N
En 1658, après une dernière escale à Rouen. Molière installe sa troupe à Paris, d’abord dans la salle du Petit-Bourbon, au Louvre, puis*"dans la salle du Palais-Royal. Il a d’abord pour protecteur Monsieur, frère du Roi, puis Louis XIV lui-même.
Molière se marie en 1662 avec Armande Béjart, qui jouait sur son théâtre les rôles de coquettes, et dont la coquetterie réelle semble l’avoir fait beaucoup souffrir. En 1664, il a un fils dont le Roi consent à être le parrain. Louis XIV, d’ailleurs, protège Molière contre scs ennemis, et l’appelle fréquemment à la cour, soit pour qu’il y joue quelque pièce de son répertoire, soit pour qu'il compose des divertissements de circonstance. Il convient d’apprécier à sa juste valeur cette protection du roi, qui, sans doute, a pu détourner Molière de travaux plus sérieux, en lui imposant de fabriquer des ouvrages hâtifs, dans le goût du jour, comme Mélicerle , les Amants magnifiques , etc. ; mais qui, à ce prix, lui a rendu peut-être davantage. En effet. Molière, admis familièrement à la cour, a~pu observer de près les originaux de petits marquis et de grands seigneurs qu’il met à la scène ; et surtout, c’est fort de l'appui royal qu’il a pu railler impunément la noblesse du jour, non pas seulement pour ses ridicules extérieurs, mais pour ses vices.
La vie de Molière semble avoir été d’une activité dévorante. Chef de troupe (et nous savons par ses confidences de V Impromptu que c’était un rude métier), acteur toujours en scène, et auteur, il n’a pas un instant de repos. On est stupéfait qu’il ait pu, entre 1658 et 1673, composer plus de vingt ouvrages, dont
XVIIe SIÈCLE
plusieurs en cinq actes et en vers ! Il devait, comme Fen félicite Boileau, rimer avec une facilité singulière. A ce métier, i gagnait sans doute beaucoup d’argent. Il avait, dit-on, trente mille livres de rentes ; et l’inventaire dressé après sa mort révèle un confortable large et artistique. Son caractère était plutô* porté à la tristesse; il fit rire, mais il ne riait pas. Il était homme de cœur, charitable, « né avec les dernières dispositions à 1? tendresse », tolérant, ami fidèle. De complexion délicate, porte à l’hypocondrie (nous dirions aujourd’hui neurasthénique), i fut presque' toujours malade, et en voulut àux médecins de leur impuissance à le guérir .
On sait comment il mourut : sur la scène, pendant la qua trième représentation du Malade imaginaire , il fut pris d’un cra chement de sang et d’une convulsion ; on le transporta chez lu (40, rue Richelieu) et il expira pendant la nuit. Comédien Molière était excommunié; pour obtenir qu’on l’ensevelît nui tamment en terre chrétienne, sa veuve dut aller se jeter au? pieds de Louis XIV.
2. Nomenclature des pièces de Molière. — Il ne nous reste que deux échantillons des nombreuses farces que Molière fi* jouer en province : la Jalousie du Barbouillé et le Médecin volant ; — 1653 ou 1655. V Etourdi , 5 actes en vers (imité de Fit a lien) ; — 1656. Le Dépit amoureux 5 actes en vers (imité de l’ita lien) ; — 1659. Les Précieuses ridicules. 1 acte en prose, première pièce jouée d’original à Paris ; — 1661. V Ecole des Maris , 3 acte? en vers (imitée des Adelphes de Térence) ; — 1661. Les Fâcheux 3 actes en vers, joués au château de Vaux pendant les fêtes que Fouquet donnait au Roi ; — 1662. VEcole des Femmes, 5 acte? en vers ; — 1663. La Critique de VEcole des Femmes , 1 acte en prose, écrit par Molière pour répondre aux attaques très violentes dont sa précédente comédie était l’objet ; — 1664. LTmro mptu de Versailles , 1 acte en prose. Molière s’y défend contre les auteurs et les comédiens rivaux ; — 1664. Le Mariage forcé , comédie-ballet en un acte et en prose; — 1664. La Princesse d'Elide, comédie-ballet'en 3 actes, pour les fêtes de Versailles ; — 1664. Le Tartuffe , représenté en 3 actes, aux fêtes de la cour, interdit à la ville ; — ^ 1665. Don Juan , 5 actes, en prose (imité de l’espagnol, deTirsode Molina) ; — 1665. V Amour médecin, 3 actes, en prose ; — 1666. Le Misanthrope , 5 actes, en vers ; — 1666. Le Médecin malgré lui , 3 actes, en prose (imité d’un fabliau du moyen âge, le Vilain Mire) ; — 1667. Tartuffe , en 5 actes ; une seule représentation, puis interdit ; — 1668. Amphitryon , 3 actes, en vers libres (imité de Plaute) ; — 1668. Georges Dandin, 3 actes, en prose ; — 1668. L Avare, 5 actes, en prose (imité de VAululaire de Plaute) ; — 1669. Monsieur de Pourceaugnac, comédie-
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ballet, o actes, eu prose ; — 1669. Tartuffe, 5 actes, en vers, autorisé ; — 1670. Les Amants magnifiques , comédie-ballet, 3 actes, envers ; — 1670. Le Bourgeois gentilhomme, comédieballet, 5 actes, en prose; — 1671. Psyché, tragédie-ballet, 3 actes, en vers (en collaboration avec Corneille et Quinault) ; — 1671 iLes Fourberies de Scapin, 3 actés, en prose (invité du Phormion de Térence) ; — 1672. La Comtesse d'Escarhagnas , comédie-ballet, 3 actés, en prose; — 1672. Les Femmes savantes 5 actes, en vers ; — 1673. Le Malade imaginaire , comédie-ballet, 3 actes, en prose.
3. Analyse des principales pièces. — a) Les Précieuses ridicules (1659). — Deux jeunes gentilshommes, La Grange et Du Groisy, ont demandé en mariage Cathos et Madelon, la fille et la nièce du bourgeois Gorgibus. Celles-ci, précieuses ridicules, grandes lectrices de romans, refusent de se marier. Les deux gentilshommes, pour se venger, leur envoient le valet Mascarille et le cuisinier Jodelet, habillés en grands seigneurs, et qui se font passer pour de beaux esprits. Cathos et Madelon s’y laissent prendre, jusqu’au moment où, sur l’ordre de leurs maîtres, les deux laquais se dépouillent de leur costume d'emprunt et apparaissent en souquenillc et en veste de cuisine.
b) Le Misanthrope (1666). — Alceste, gentilhomme d’une probité intransigeante, ne peut souffrir les simagrées de la politesse, et querelle son ami Philinte qui n’imite pas sa sincérité. Par une contradiction très piquante, il aime justement Célimènc, jeune veuve de vingt ans, mondaine et coquette. 11 vient chez elle pour hf mettre en demeure de choisir entre lui et ses autres prétendants. D’acte en acte, il est empêché de s’expliquer avec elle ; d’abord il a un duel avec Orontc dont il a critiqué le sonnet: il croit ensuite aux calomnies d’Arsinoé, qui le fait venir chez elle pour lui montrer un billet écrit par Célimène à Oronte ; puis, un de ses laquais vient l’avertir qu’on cherche à l’arrêter ; enfin, tous ceux à qui Célimène a envoyé des lettres sont réunis, et l’accablent de leur dédain : seul Alceste consent à pardonner-, mais à cette condition que Célimène l’épousera et le suivra à la campagne. Célimène ne se sent pas assez forte pour renoncer au monde, et Alceste rompt avec elle.
c) L’Avare (1668). — Harpagon est très riche, mais il a une telle passion pour le gain qu’il place , son argent à usure, et néglige complètement l’éducation de ses enfants. Ceux-ci, Cléante et Elise, n'ont pour lui que du mépris; Cléante cherche à emprunter, et l’usurier avec lequel on le met en rapport est justement son père; Elise a signé une promesse de mariage à Valère, qui l’a sauvée des eaux, et qui s’est introduit dans la maison comme intendant. D’autre part, Harpagon s'avise de vouloir se
XVIIe SIECLE
remarier; il fait la cour à une jeune fille, Mariane, qui est aimée de Cléante, et il se trouve ainsi le rival de son fils. Cet amour ridicule fait encore ressortir son avarice, car Harpagon n'est pas plus généreux envers Mariane qu envers ses enfants. Le vol d’une cassette contenant 10.000 écus en or, et que la Flèche» valet de Cléante, a dérobée à Harpagon, forme le nœud de l’intrigue. L’avare soupçonne tout le monde, veut faire arrêter toute sa maison, et finit par rentrer en possession de son trésor, à la condition qu'il laissera Cléante épouser Mariane, et Valcre épouser Elise. Mariane et Valcre se trouvent être frère et sœur, et reconnaissent leur père dans le seigneur Anselme, vieux gentilhomme de Naples que Harpagon voulait donner pour mari à sa fille.
cty Tartuffe (1669). — Orgon, bourgeois dont la piété va jusqu'à la crédulité, a recueilli chez lui un homme qui l’a séduit par ses simagrées, et qu'il croit un modèle'du parfait chrétien, Tartuffe. Celui-ci n’est qu'un hypocrite dangereux. Il veut épouser la fille d'Orgon, et fait la cour à sa femme ; Orgon a eu l'imprudence de lui confier des papiers compromettants ; il va même jusqu'à lui faire une donation de ses biens, au dél riment de ses propres enfants. Tartuffe est démasqué, grâce à la, finesse d’Elmire ; et Orgojj le chasse de chez lui. Mais l'Imposteur prend sa revanche : il fait valoir la donation, et va porter au roi les papiers qui doivent, amener l’arrestation de son bienfaiteur. Heureusement que le roi est « un prince ennemi de la fraude » ; et c’cfet Tartuffe qui est conduit en prison.
e) Le Bourgeois gentilhomme (1670). — Monsieur Jourdain, fils d’un drapier, veut jouer ûu gentilhomme. Il fait venir chez lui des maîtres de musique, de danse, d’escrime, de philosophie; il porte des habits magnifiques ; il se laisse escroquer de l’argent par Dorante, gentilhomme peu scrupuleux qui le paie en compliments. De plus, il a résolu de ne marier sa fille Lucile qu’à un comte ou à un marquis. Or Lucile est aimée de Cléonte qui, pour arriver à l’épouser, se fait passer pour le fils du Grand Turc: de là, une cérémonie où M. Jourdain est reçu mamamouchi .
f ) Les Femmes savantes (1672). — Le bon bourgeois Chrysale i pour femme Philaminte, qui s’avise de jouer au bel esprit et à la. science. S^i sœur Bélisc, et sa fille aînée Armande, sont gâtées par le même ridicule. Armande avait été demandée en mariage par Clitandre ; mais celui-ci, après trois ans d'attente; s’est décidé à épouser la jeune sœur d’Armande, Henriette, type de jeune fille simple et spirituelle, instruite mais modeste. Phila* minte veut donner un autre mari à Henriette, un bel esprit hypo crite nommé Trissotin. Chrysale ne voudrait pas de ce mariage ridicule, mais par faiblesse il le laisserait s’accomplir, si son frère
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Ariste ne s’avisait d'un stratagème pour écarter Trissotin: il apporte des lettres, fabriquées par lui-même, et qui annoncent la ruine de la famille. Trissotin déclare qu'il renonce à sa demande ; Glitandre au contraire insiste pour épouser Henriette et offre toute sa fortune à Chrysale. Après le départ du pédant, Ariste révèle la vérité, et le mariage d’Henriette avec Clitandre va se célébrer.
Les extraits suivants vont nous permettre de présenter les divers aspects du génie de Molière : sa théorie du genre comique ; sa morale : sa peinture satirique de la cour et des bourgeois ; enfin, son originalité dans V imitation des anciens.
Les théories littéraires de Molière.
La tragédie et la comédie (1663).
Ce morceau est tiré de la Critique de T Ecole des Femtnes, petite pièce dans laquelle Molière essaye de réfuter les attaques dont sa dernière comédie a été l’objet. Il nous présente un marquis ridicule, un auteur et une prude : c’est-à-dire Yignorance, le pédantisme et Vhypocrisie. 11 confie sa défense au chevalier Dorante, qui incarne à la fois le bon sens et la saine érudition, et à deux femmes d’esprit, Uranie et Elise. Lysidas, qui ittaque la comédie, est une esquisse du futur Trissotin. — Molière proteste avec raison contre le mépris de M. Lysidas pour la comédie. Mais il faut remarquer'que nous sommes en 1663, époque où la tragédie héroïque et extraordinaire de Corneille vieilli justifie ces critiques. Quelques années plus tard, Molière n’aurait pu parler ainsi des tragédies plus naturelles et plus raisonnables de Racine, et la comparaison eût manqué d'exactitude.
Lysidas. — Ce n’est pas ma coutume de rien blâmer, et je suis assez indulgent pour les ouvrages des autres. Mais enfin, sans choquer l’amitié que Monsieur le Chevalier témoigne pour l'auteur, on m’avouera que ces sortes de comédies 1 ne sont pas proprement des comédies, et qu’il y a une grande différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses. Cependant tout le monde donne là-dedans aujourd’hui ; on ne court plus qu à cela, et l’on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous
1. Ces sortes de comédies, des comédies comme en fait Molière, et qui pour M. Lysidas, ne sont que des farces .
avoue que ïe cœur m'en Saigne quelquefois, et cela est honteux pour la France...
Dorante. — Vous croyez donc, Monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beauté sont dans les poèmes sérieux, et que les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange 2 ?
Uranie. — Ge n’est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée 3 ; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l’une n'est pas moins difficile à faire que l’autre.
Dorante, — Assurément, madame ; et quand, pour la difficulté, vous mettriez un plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas. Car enfin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune, accuser les Destins, et dire des injures aux Dieux, que d’entrer comme il faut dans Je ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où l’on ne cherche point de ressemblance; et vous n’avez qu’à suivre les traits d’une imagination qui se donne l’essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les
2. Molière a une rancune toute personnelle contre les poèmes sérieux. 11 vient d’échouer dans la comédie héroïque (Don Garde de Navarre) , et il a été jugé médiocre comme acteur tragique, par comparaison avec les grands comédiens de l’hôtel de Bourgogne . Telle avait été l’impression de la cour, lorsqu en 1658 il joua Nicomède ; telle fut celle de Racine, qui retira à Molière son Alexandre pour le faire représenter par la troupe rivale. Par contre,, on reconnaissait à Molière une incontestable supériorité dans les rôles comiques et bouffons Mais il conserva toujours la prétention des rôles tragiques ; et c’est dans le costume de César (La mort
de Pompée) qu’il se fit peindre par Mignard. — 3. Bien touchée, bien peinte, ou bien attrapée .
hommes, il faut peindre d’après nature. On veut que ces portraits ressemblent; et vous n’avez rien fait, si vous n’v faites reconnaître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui joient de bon sens et bien écrites ; mais ce n’est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter ; et c’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens 1 .
(La Critique de i École des femmes , sc. vi.)
La morale de Molière.
Molière, comme La Fontaine, est ennemi de tout excès, aussi bien de celui où peut nous faire tomber la vertu mai comprise, que de celui où nous entraîne le vice lui-même. On verra deux remarquables exemples de cette modération dans les passages suivants du Misanthrope et du Tartuffe.
« Il faut parmi le monde une vertu traitable » (1660).
Au Ier acte du Misanthrope,' Akeste cause avec Philinte; le premier est très sympathique par sa droiture et par sa vertu, mais il pèche par orgueil, et il en veut à toute l’humanité. Philinte très indulgent, l’est peut-être trop. Molière ne nous présente jamais des raisonneurs abstraits, Philinte est homme, comme Alceste. Et, à son tour, il exagère ; il pousse cette modération jusqu’à l’indifférence et jusqu’au mépris. Après une transition (du vers 9 au vers 14), il trahit sa personnalité un peu égoïste, il oppose son flegme à la hile d’Alceste ; et il finit par prononcer sur la méchanceté native et incurable des hommes des paroles bien plus sévères, bien plus décourageantes, que les boutades furieuses du misanthrope! *— Il nous apparaît donc dans ce passage, que Molière ne prend parti ni pour les uns, ni pour les autres. Il ne charge pas un de ses person-. nages (sauf dans' des cas particuliers, comme dans Tartuffe') de formuler sa pensée. 11 met sous nos yeux des êtres vivants, différents, « ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants », et qui, obéissant à leur nature propre, ont, chacun à leur tour, tort et raison. — Les vers 19 et 20, isolés, donneraient toutefois une idée fausse de l’égoïsme de Philinte, qui se sent naturellement porté au paradoxe par réaction contre les théories d’Alceste. Ces deffx^yers ont été placés par Fabre d’Eglantint
4. Honnêtes gens. — Honnête homme se dit, au xvne siècle, pour homme du monde, mais dans un sens plus complexe qu’aujourd’hui. L 'honnête homme devait être instruit sans pédantisme, élégant sans fatuité, courageux sans forfanterie.
dans la bouche de son Philintc, au début de sa pièce. ( Le Pbilinte de Molière , 1790.) Ce Philinte-là n’est plus celui de Molière, en dépit du titre; c*e3t îe Pbilinte de J. -J. Rousseau, celui que l’atrabilaire philosophe de Genève a reconstruit de toutes pièces dans sa I.etlre sur tel spectacles.
PHILINTE
Vous voulez un grand mal à la nature humaine ?
ALCESTE
Oui, j’ai conçu pour elle une effroyable haine.
PHILINTE
fous les pauvres mortels, sans nulle exception,
Seront enveloppés dans celte aversion ?
Encore en^est-il bien, dans le siècle où nous sommes... 5
ALCESTE -
.Non, elle est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants,
Et les autres, pour être aux méchants complaisants,
Et n’avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. 10
De cette complaisance on voit lin juste excès Pour le franc scélérat avec qui j’ai procès.
Au travers de son masque on voit à plein le traître : Partout il est connu pour tout ce qu’il peut être ;
Et ses roulements d’yeux et son ton radouci 15
N imposent qu’à des gens qui ne sont point d’ici.
On sait que ce pied-plat, digne qu’on le .confonde,
Par de sales emplois s'est poussé dans le monde,
Et que par eux son sort, de splendeur revêtu,
Fait gronder le mérite et rougir la vertu. 20
Quelques titres honteux qu’en tous lieux on lui donne,
10. Par celte boutade, Alceste vise directement l’indulgence de Philinte. — i2. Alceste cite un exemple, mais c’est précisément celui d’un homme avec qui il est en procès. Son humeur noire vient donc en partie de ses intérêts lésés. — 17. Pied-plat, on désignait d'abord par là les gens du peuple qui portaient des souliers plats, tandis que les gentilshommes avaient de hauts talons qui leur faisaient courber le pied. De là, comme pour vilain, on a passé au sensdîguré. *
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Son misérable honneur ne voit pour lui personne : Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit,
Tout le monde en convient, et nul n’v contredit. Cependant sa grimace est partout bienvenue ; 25
On l’accueille, on lui rit, partout il s’insinue ;
Et, s’il est, par la brigue, un rang à disputer,
Sur le plus honnête homme on le voit l’emporter : Têtebleu ! ce me sont de mortelles blessures,
De voir qu’avec le vice on garde des mesures, 30
Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l’approche des humains.
PHILIXTE
Mon Dieu ! des mœurs du temps mettons-nous moins en Et faisons un peu grâce à la nature humaine : [peine
Ne 1 examinons point dans la grande rigueur, 35
Et voyons ses défauts avec quelque douceur.
11 faut, parmi le monde, une vertu traitable :
A force de sagesse on peut être blâmable :
La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l’on soit sage avec sobriété. 40
Cette grande roideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages r Elle veut aux mortels trop de perfection.
Il faut fléchir au temps, sans obstination ;
Et c’est une folie, à nulle autre seconde, 4c
De vouloir se mêler de corriger le monde.
J’observe, comme vous, cent choses, tous tes jours,
Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ;
22. Le sens de ce vers est : « Il ne voit personne qui soit partisan d* son misérable honneur. » — 29. Têtebleu, juron, où bleu remplace Dieu Cf. morbleu, parbleu. — 37. Parmi, s’emploie fréquemment au xvn siècle là^où nous mettons dans ou par. — 40. Saint- Paul. Epitre auo Romains, X !J, 3. « Non plus sapere quam oportet sapere, sed sapere ac sobrietatem •, précepte que l'on peut traduire avec Montaigne (I, 30)
« Soyez sobrement sage ». — 43. Aux, la préposition à sert au xvne siècle' à marquer des rapports que nous exprimons aujourd’hui par chez, dans etc... — 48. Prenant... si elles prenaient.
XVIIe SIÈCLE
Mais, quoi qu’à chaque pas je puisse voir paraître,
En courroux, comme vous, on ne me voit point être. 50 Je prends tout doucement les hommes comme ils sont : J’accoutume mon àme à souffrir ce qu’ils font ;
Et je crois qu'à la cour, de même qu’à la ville.
Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
ALCESTE
Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien, 55 Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien?
Et s’il faut, par hasard, qu’un ami vous trahisse.
Que pour avoir vos biens on dresse un artifice,
Ou qu’on tâche à semer de méchants bruits de vous, Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux? 60
PHILINTE
Oui : je vois ces défauts, dont votre âme murmure, Comme vices unis à l’humaine nature;
El mon esprit enfin n’est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,
Que de voir des vautours affamés de carnage, 65
Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.
(. Le Misanthrope , acte I, sc. i, vers 144-178.)
La vraie et la fausse dévotion (1667 ?}.
Dans Tartuffe , où il traite un sujet délicat, et où il lui importe que le public ne se méprenne pas sur ses intentions, Molière introduit un véritable raisonneur , Cléante, quf représente sinon peut-être exactement l’opinion de l’auteur, du moins celle des gens sensés éloignés à la fois de l’impiété et de la bigoterie. — Cléante répond à son frère Orgon. qui vient de l’accuser d’impiété.
Allez, tous vos discours ne me font point de peur,
Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.
De tous vos façonniers on n’est point les esclaves.
55. Qui raisonne... on lit dans les éditions de 1674, 1682. 1734... qui raisonnez si bien . — 59. Tâche à... dans la syntaxe du xvïi® siècle, à marque Je but , l'effet, là où nous mettrions de. —3. Façonniers . ceux qui fan des façons. On employait également dans ce sens le verbe façonner.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
Et comme on ne voit pas qu’où ilionneur lesconduit, 5 Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit, Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace. Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
Eh quoi ! vous ne ferez nulle distinction
Entre* l'hypocrisie et la dévotion ? 10
Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
Et rendre même honneur au masque qu’au visage, Egaler l’artifice à la sincérité,
Confondre l’apparence avec la vérité,
Estimer le fantôme autant.que la personne, 15
Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ? ^
Les hommes, la plupart, sont étrangement faits,
Dans la juste nature on ne les voit jamais :
La raison a pour eux des bornes trop petites,
En chaque caractère ils passent ses limites; 20
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.