‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 113 sur 232 · MONOLOGUE DE SOSIE · texte numérisé non relu

MONOLOGUE DE SOSIE

^ Cette pièce est imitée d’une comédie du poète latin Plaute. Au fond, c'est un double quiproquo : Jupiter se fait passer pour Amphitryon, général thébain ; Mercure prend la figure et la place de l’esclave Sosie. Celui-ci, chargé par son maître d’annoncer à sa femme Alcmène sa victoire et son retour, chemine seul, dans la nuit noire, et se dirige vers le palais d’ Amphitryon. Très peureux, il essaye de se rassurer lui-même ; et il repasse le discours qu’il veut débiter à Alcmène. Molière suit de très près le texte de Plaute ; mais. nous signalerons, dans les notes, quelques points où se manifeste son originalité.

Qui va là? Héî ma peur à chaque pas s’accroît! Messieurs, ami de tout le monde.

Ah ! quelle audace sans seconde De marcher à l’heure qu’il est !

12. La Porte St-Inno cent, la Porte du cimetière des Saints-Innocents dans le quartier des Halles. —13. Dans Ja célèbre comédie de Jules Sandear et Emile Augier, Le Gendre de M. Poirier , nous voyons la jeune bour geoise Antoinette Poirier mariée au marquis Gaston de Presles ; la piècf roule sur les in convénients et les dangers de cette mésalliance.

Que mon maître, couvert de gloire, 5

Me joue ici d’un vilain tour!

Quoi ! si pour son prochain il avait quelque amour, M’aurait-il fait partir par une nuit si noire ?

Et, pour me renvoyer annoncer son retour

Et le détail de sa victoire, 10

Ne pouvait-il pas bien attendre qu’il fût jour ?

Sosie, à quelle servitude Tes jours sont-ils assujettis î Notre sort est beaucoup plus rude Chez les grands que chez les petits. 15

Ils veulent que, pour eux, tout soit dans la nature Obligé de s'immoler. ♦

Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidurë,

Dès qu’ils parlent il faut voler.

Vingt ans d’assidu service 20

N’en obtiennent rien pour nous :

Le moindre petit caprice • Nous attire leur courroux.

Cependant notre âme insensée S’acharne au vain honneur de demeurer près d'eux, 25 Et s'y veut contenter de la fausse pensée Qu'ont tous les autres gens que nous sommes heureux. Vers Ta retraite en vain la raison nous appelle,

En vain fiotre dépit quelquefois y consent:

Leur vue a sur notre zèle ^ 30

Un ascendant trop puissant,

Et la moindre faveur d'un coup d’œil caressant Nous rengage de plus belle.

18. Il v a dans cette phrase ellipse des prépositions et des articles : par la grêle, par le vent , etc. Cette construction est claire, parce qu*elle est amenée par l’analogie de l’expression jour et nuit, qui s’emploie couramment sans préposition ni article. — 33. On croit que dans ce couplet où il définit si heureusement la sujétion de la cour. Molière a mis un accent personnel. 11 necesse de travailler pour le Roi, au milieu de tous les tracas que lui causent et la direction de son théâtre, et la nécessité d’apprendre et de tenir ses rôles, et les soucis de la composition.

> i8 LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

Mais enfin, dans l'obscurité,

J o vois notre maison, et ma frayeur s'évade. 30

11 me faudrait, pour l’ambassade,

Quelque discours prémédité.

Je dois aux yeux d'Alcmène un portrait militaire Du grand combat qui met nos ennemis à bas.

Mais comment diantre le faire, H

Si je ne m’y trouvai pas ?

N'importe, parlons-en et d’estoc et de taille,

Gommé oculaire témoin.

Combien de gens font-ils des récits de bataille

Dont ils se sont tenus loin î if

Pour jouer mon rôle sans peine,

Je le veux un peu repasser.

V oici la chambre où j’entre en courrier que l'on mène Et cette lanterne est Alcmène.

A qui je dois m'adresser. 5C

( Sosie pose sa lanterne à tçrrê.)

« Madame, Amphitryon, mon maître et votre époux. . (Bon ! beau début !) l'esprit toujours plein de vos

[charmes,

M'a voulu choisir, entre tous,

Pour vous donner avis du succès de ses armes,

Et du désir qu’il a de se voir près de vous. 55

— Ah! vraiment, mon pauvre Sosie,

A te revoir, j’ai de la joie au cœur.

42. Parlons-en et d’estoc et de taille, expression burlesque. Estoc ei taille se disent de coups d’épée ; Sosie, qui va raconter un combat, se compare à un guerrier dans le feu de l’action. N’a-t-il pas dit plus haut par une plaisanlerie de même nature, qu’il allait faire un portrait mili taire de ce combat ? — 56. Remarquons ici le sens dramatique de Molière Au théâtre, rien ne lasse si vite qu’un monologue, etsurtout qu’un récit ntercalé dans ce monologue ; ici. la scène de Plaute devient fatigante - 1 terne. Que fait Molière ? Il transforme ce monologue en dialogue. Sosie parle à sa lanterne qui représente Alcmène ; et celle-ci répond. A chaque éplique, Sosie change de place et d «intonation. Ce n’est pas tout : dam le fréquents apartés, il se dédouble, et joue un nouveau personnage » sosie auditeur et appréciateur de Sosie.

XVIIe SIÈCLIÏ

— Madame, ce m’est trop d honneur,

Et mon destin doit faire envie.

(Bien répondu!) — Comment se porlc Amphitryon ? 60 — Madame, en homme de courage,

Dans les occasions où la gloire l’engage.

(Fort bien! belle conception !)

Quand viendra-t-il, par son retour charmant.

Rendre mon âme satisfaite ? 65

— Le plus tôt qu’il pourra, Madame, assurément,

Mais bien plus tard que son cœur ne souhaite.

(Ah !) — Mais quel est l'état où la guerre l'a mis?

Que dit-il ? que Inil-il ! Contente un peu mon âme.

— Il dit moins qu’il ne fait, Madame, 70

Et fait trembler les ennemis.

(Peste! où prend mon esprit toutes ces gentillesses?)

Que font les révoltés? Dis-moi, quel est leur sort?

— Ils n'ont pu résister, Madame, à notre effort:

Nous les avons taillés en pièces, 75

Mis Ptérélas, leur chef, à mort,

Pris Télèbe d'assaiit ; et déjà dans le port Tout retentit de nos prouesses.

— Ah ! quel succès, ô dieux ! qui l'eût pu jamais croire?

Raconte-moi, Sosie, un tel événement. 80

— Je le veux bien, Madame : et, sans m'enfler de gloire,

Du détail de cette victoire Je puis parler très savamment.

Figurez-vous donc que Télèbe,

Madame, est de ce côté 80 ; 85

[Sosie marque les lieux sur sa main ou a terre.)

C’est un% ville, en vérité,

Aussi grande quasi que Thèbe,

La rivière est comme là;

73. Les révoltés, ce sont les Télébocns, peuples de pirates habitant l’ile de Taphos. Leur capitale a été baptisée Télèbe, par Rotrou, dans ses Sotie* .

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Ici, nos gens se campèrent :

Et l’espace que voilà, 9(!

Nos ennemis l'occupèrent,

• Su r un haut, vers ceb endroit Etait leur infanterie ;

Et plus bas, du côté droit,

Était la cavalerie. 95

Après avoir aux dieux adressé les prières,

Tous les ordres donnés, on donne le signal:

Les ennemis, pensant nous tailler des croupières,

Firent trois pelotons de leurs gens à cheval ;

Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée, 100 Et vous allez voir comme quoi.

Voilà notre avant-garde, à bien faire animée:

Là, les archers de Créon, notre roi;

Et voici le corps d’armée,

(On fait un peu de bruit.)

Qui d'abord... » Attendez : le corps d’armée a péur... 105 (Amphitryon, acte I, sc. i.j

Le style de Molière. — On a fait de graves reproches à Molière écrivain. Les plus célèbres sont ceux de La Bruyère et de 'h enelon. L auteur des Caractères dit (chap. I. Des Ouvrages de l'esprit ) : « 11 n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme, et d’écrire purement ». Et Fénelon : «... En pensant bien, il parle souvent mal ; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité ce que celui-ci ne dit qu’avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J’aime bien mieux sa prose que ses vers. . Mais, en général, il

92. Un haut, nous dirions une hauteur. — 98. Tailler des croupières la croupière est la partie du harnais qui fixe la selle à la queue du cheval. « Tailler des croupières » se dit des coups d’épée que Ion donne par derrière au cavalier en fuite. — 105. Non seulement Molière a transformé ce récit (très long chez Plaute) en une petite comédie, mais il l’abrège, et par un trait de caractère. Ce brui est causé par Mercure qui, sous la figure de Sosie, va aborder Sosie lui-même, et l'obliger à renoncer à s"a personnalité.

XVIIe SIÈCLE

me paraît, jusque dans sa prose, ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions. » — Avouons que Molière, qui écrit très vite, soit en prose, soit en vers, a pu laisser passer quelques figures peu cohérentes, dont des puristes comme La Bruyère et Fénelon sont choqués. Avouons encore que Molière, qui n’était pas seulement auteur, ma^ qui était aussi comédien, avait la tète pleine de tirades et de répliques appartenant à des ouvrages mal écrits, et que des réminiscences de ses rôles se sont fréquemment glissées dans ses propres ouvrages. Mais disons plutôt que Molière a un style de théâtre ; il écrit chaque rôle sous la dictée de son personnage. Le marquis, le bourgeois, le valet, la servante, chacun parle chez lui son jargon. De là, cette impression de variété et de naturel que donne à un si haut degré la moindre pièce de Molière. Parlez-nous du style de Marivaux ou de Beaumarchais, à la bonne heure. Mais le style de Molière?... La société du xvne siècle, à tous ses degrés, s’agite devant vous et vous parle : écoutez-la.

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