‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 115 sur 232 · I. — Avant La Fontaine · texte numérisé non relu

I. — Avant La Fontaine

On sait combien la fable eut de succès au moyen âge (cf. p.17). Au xvie siècle, on avait continué à traduire ou à imiter les fabulistes grecs et latins. Nous pouvons citer les recueils publiés par Corrozet (1542), Hauclent (1547), Guéroult (1550). A côté des fabulistes proprement dits, nous admirons les fables insérées dans des œuvres plus importantes par Marot {Le lièvre et le rat), Rabelais [Le bûcheron et Mercure ), Commines ( Vours et les deux compagnons )', Régnier {Le mulet , le loup et la lionne). — Signalons., en 1644, les fables orientales de Pilpay, traduites sous le titre de Livre des lumières, e t déjà très imitées au moyen âge .

La Fontaine n’est donc pas le premier en date de nos fabulistes ; il est le plus grand.

IL — La Fontaine (1621-1695).

1. Vie. — Jean de La Fontaine est né à Château-Thierry, le 8 juillet 162J#. Son père, Charles de La Fontaine, était maître des eaux et forêts et capitaine des chasses, et fils lui-même d’un marchand drapier. Jean dut faire, dès l’enfance, cfe~ fortes études latines. La légende s’est formée de bonne heure autour de La Fontaine ; et tous les paresseux, tous les ignorantâ^qui se croient du genie, ont transformé en un écolier vagabond et inconscient un des écrivains les plus réfléchis et les plus savants de notre langue.

Sous l’influence d une lecture, La Fontaine se crut la vocation ecclesiastique ; et à l’âge de dix-neuf ans il entra â l’Oratoire, mais il en sortit au bout d’un an. Puis il se fit recevoir avocat ; et en 1614, on le retrouve .à Château-Thierry, d’où il ne bougera Grands écrivains . * «

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que pour faire quelques voyages à Reims et à Paris, pendant près de dix ans. C’est là, qu’à l’âge de vingt-sept ans il se laisse marier avec Mlle Marie Héricart, fille du lieutenant criminel de ia-Ferté-Milon. En même temps, La Fontaine avait hérité de la charge de son père, dont il resta titulaire jusqu’en 1672, et qu’il remplit fort mal. A cette époque, en effet, il accumulait, parla rêverie et par la lecture, le fonds qu’il devait exploiter bientôt, dans ses Contes et dans ses Fables. L’amitié si profitable du savant Maucroix, qui l’attirait souvent à Reims, lui donnait de plus en plus le goût des anciens et des Italiens.

Do 1657 à 1661, La Fontaine vit chez Fouquet, à Saint-Mandé ou à Vaux. Il lui avait dédié, en 1657, son poème d' Adonis ; le surintendant lui fit une pension, en échange de laquelle il ne lui demandait, tous les trimestres, que quelques vers. De cette époque datent un certain nombre de petites pièces, odes, ballades, madrigaux, où La Fontaine rencontre parfois d’heureux détails. Le séjour chez Fouquet lui fit connaître la société du temps : Mme de Sévigné, MUe de Scudéry, Desmarets, Conrart Chapelain, et en général les poètes que Boileau allait bientôt ridiculiser.

La chute de Fouquet (auquel il resta plus fidèle qu’on ne Pau rait attendu d’un caractère aussi faible que le sien) le troubla dans cette quiétude. Son cousin Jannart, intendant de Fouquet ayant été exilé en Limousin, La Fontaine fit le voyage avec lui Nous le savons par les lettres charmantes qu’il adressa à sa femme. — A son retour, il est protégé par la duchesse de Bouillon (Marie Mancini), qui habitait tantôt Château-Thierry, tantôt Paris. L’hôtel de Bouillon était un centre d’indépendance littéraire et de libertinage ; q’est là qu’en 1677 devait s’organiseï la cabale contre la Phèdre de Racine. Mais, en même temps, i1 admire Molière, se lie avec Boileau et Racine, et, peu à pei s’assimile en leur compagnie le meilleur du classicisme.

Cependant, en 1664, La Fontaine avait publié son premiei recueil de Contes , sous ce titre : Nouvelles en vers tirées de VArioste et de Boccace ; — en 1665, il en donne une seconde série. — En 1668, paraissent les six premiers livres des Fables , dédiés à Mgr le Dauphin.' La Fontaine espérait, par cette dédi cace, se concilier la faveur de Louis XIV, qui ne l’aimait point, et ne l’aima jamais. En 1669, c’est Psyché , roman mêlé de vers En 1671, un troisième recueil de Contes :

L’année 1672 marque une date importante dans la vie de La Fontaine : Mme de la Sablière, femme d’un riche financier, lui offre l'hospitalité. La Fontaine devait rester vingt ans chez elle. Lorsque Mme de la Sablière se retira aux Incurables (1683), elle laissa au fabuliste un appartement dans son hôtel de la rue

XVIIe SIÈCLE

Saint-Honoré, d'où La "Fontaine ne sortit qu’en 1693, à la mort de sa bienfaitrice, pour aller habiter chez Mme d'Hervart. C'est chez Mœ® de la Sablière qu’il composa et publia, en 1679, son deuxième recueil de Fables (liv. VII à XI), dédié à Mme de Montespan, dont il connaissait déjà la sœur aînée, M“e de Thianges. Mais la publication de nouveaux Contes , en 1675, l’avait encore compromis dans l’esprit de Louis XIV. Et lorsqu’il fut élu, en 1683, à l’Académie française, le roi refusa de ratifier son élection, jusqu’à ce que celle de Boileau, l’année suivante, lui ait paru une compensation suffisante.

Il avait promis « d’être sage ». Mais il publia encore plusieurs Contes en 1685, et il était entré en relations avec les Vendôme, neveux de la duchesse de Bouillon, qui tenaient au Temple, et dans leur château d’Anet, une cour libertine ; et avec les Conti, neveux du. Grand Condé, dont la réputation n’était pas meilleure. C’est l’époque où il écrit quelques médiocres pièces de théâtre, en collaboration avec Champmeslé, mari de la célèbre actrice qui créa plusieurs rôles des tragédies de Racine. Ce sont Ragotin (1684), le Florentin (168a), qu'il ne faut pas confondre avec une satire contre Lulli, publiée sous ce titre en 1686, et la Coupe enchantée (1688). Enfin, en. 1694, La Fontaine dédie au jeune duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon, son douzième livre de Fables. — Une grave maladie, en 1692, l avait déjà ramené à des sentiments de piété sincère ; il avait désavoue ses Contes. Le 13 avril 1695, il mourut très chrétiennement, chez M. d Hervart, rue Platriere (rue J. -J. Rousseau).

Deux mois avant sa mort, il avait adressé cette lettre à son ami le chanoine Maucroix :

Tu te trompes assurément, mon cher ami, s’il est bien vrai, comme M. de Soissons1 me l’a dit, que tu me croies plus malade d’esprit que de corps. Il me l’a dit pour tâcher de m’inspirer du courage; mais ce n’est pas de quoi je manque. Je t’assure que le meilleur de tes amis n a plus à compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point, si ce n’est pour aller un peu à 1 Académie, afin que cela m’amuse. Hier,

4. M. de Soissons. Brulart de Siîlery, évêque de Soissons, depuis 1602

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comm£ j’en revenais, il me prit, au milieu rie la rue du Chantre2, une si grande faiblesse que je crus véritablement mourir. O mon cher, mourir n’est rien ; mais songes-tu queje vais comparaître devant Dieu ? Tu sais comment j'ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l’éternité seront peut-être ouvertes pour moi3.

.Une fête à Vaux (1661) A

La Fontaine habita le château de Vaux, chez Fouquet, de 165 7 à Dans cette lettre, il raconte à son ami Maucroix la fête célèbre à la suite de laquelle le surintendant fut arrêté par ordre de Louis XIV. C’est an document intéressant en soi, d’abord ; il nous montre comment était organisée chez un particulier une fête digne du roi et de sa cour ; mais surtout, nous y voyons Molière jugé par La Fontaine, et ce témoignage porté par un connaisseur est, à sa date, des plus précieux.

A Monsieur de Maucroix 2

22 août 1661.

Si lu n’as pas reçu réponse à la lettre que tu 111’as écrite, ce n’est pas ma faute; je t’en dirai une autre fois la raison, et je ne t’entretiendrai pour ce coup-ci que de ce qui regarde M. le Surintendant3 : non que je m’engage à t’envoyer des relations de tout ce qui lui arrivera de remarquable : l’entreprise serait trop grande, et en ce cas-là je le supplierai très humblement de se donner quelquefois la peine de* faire des choses qui ne méritassent point que l’on en parlât, afin que j’eusse le loisir de me Reposer. Mais je crois qu’il y

2. La rue du Chantre allait de la rue Saint-Honoré à la place du Vieux- Louvre. — 3. La Fontaine demeurait alors chez M. d’IIervart.

1. Vaux. Le château de Vaux-le-Vieomte est situé sur la commune de ivlaincy, arrondissement de Melun (Seine-et-Marne), à trente kilomètres <ui nord-ouest de Versailles. — 2. Maucroix, François de Maucroix (1619- 1708) fut d’abord avocat au Parlement de Paris, puis entra dans les ordres et devint chanoine de Reims. Ami dévoué de La Fontaine, il était iié également avec Racine et avec Boileau. On a de lui de nombreuses poésies publiées après sa mort. Au moment où La Fontaine lui adresse cette lettre, Maucroix est à Rome où Fouquet l’avait envoyé pour lui Acheter des tableaux et des statues. — 3. Le Surintendant, Fouquet.

XVII* SILCLÉ

serait aussi empêché que je le suis à présent. On dirait que la renommée n’est faite que pour lui seul, tant il lui donne d’affaires tout à la fois. Bien en prend à cette déesse de ce qu’elle est née avec cent bouches ; encore n’en a-t-elle pas la moitié de ce qifiï 'faudrait pour célébrer dignement un si grand héros; et je crois' que quand elle en aurait mille, il trouverait de quoi les occuper toutes.

Je ne te conterai donc que ce qui s’est passé à Vaux le 17 de ce mois. Le roi, la reine mère, Monsieur, Madame 4, quantité de- princes et de seigneurs s’y trouvèrent : il y eut un souper magnifique, une excellente comédie, un ballet fort divertissant, et un jeu qui ne levait rien à celui qu’on fit pour 1‘ Entrée8.

Tous les sens furent enchantés ;

Et le régal eut des beautés.

Dignes du lieu, dignes du maître,

Si quelque chose pouvait l’être.

Ensuite de 6 la promenade on alla souper. La délicatesse et la rareté des mets furent grandes ; mais la grâce avec laquelle M. et Mme la surintendante firent les honneurs de leur maison, le fut encore davantage.

Le souper fini, la comédie eut son tour : on avait dressé le théâtre au bas de l’allée des sapins,

En cet endroit, qui n’est pas le moins beau De ceux qu’enferme un lieu dsi délectable,

Au pied de" ces sapins et de leurs grilles d’eau, Parmi la fraîcheur agréable

Des fontaines, des bois, de l’ombre et des zéphyrs, Furent préparés, les plaisirs Que l’on goûta cette soirée,

■*. La reine mère, Anne d’Autriche ; Monsieur, Philippe d'Orléans, frère du Roi; Madame, Henriette d’Angleterre, duchesse d'Orléans — ü. L’Entrée, il s agit des fêtes données à Paris l’année précédente pour l’entrée de la nouvelle reine Marie-Thérèse d’Autriche. — G. Ensuite de, cette construction archaïque se comprend très bien si Ton écrit : en suite de-

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De feuillages touffus la scène était parée Et de cent flambeaux éclairée :

Le ciel' en fut jaloux. Enfin figure-toi

Que lorsqu'on eut tiré les toiles7,

Tout combattit à Vaux pour le plaisir du roi :

La musique, les eaux, les lustres, les étoiles.

Les décorations furent magnifiques, et cela ne se passa paysans musique.

On vit des rocs s’oùvrir, des Termes8 se mouvoir,

Et sur son piédestal tourner mainte ligure.

Deux enchanteurs pleins de savoir Firent tant par leur imposture Qu’on crut qu’ils avaient le pouvoir De commander à la nature.

L’un de ces enchanteurs est le sieur Torelli1*, Magicien expert, et faiseur de miracles ;

Et l’autre, c’est le Brun *°, par qui Vaux embelli Présente aux regardants mille rares spectacles ;

Le Brun dont on admire et l’esprit et la main,

Père d’inventions agréables et belles,

Rival des Raphaëls, successeur des Apelles n,

Par qui notre climat ne doit rien au Romain.

Par l’avi^ de ces deux la chose fut réglée.

D'abord aux yeux de l’assemblée Parut un rocher si bien fait,

Qu’on le crut rocher en effet;

Mais insensiblement se changeant en coquille,

7. Les toiles, il s’agit de rideaux qui masquaient la scène. — 8. Terme, sorte de colonne ou de gaine en pierre, surmontée d’un buste ou . d une tête. On en voit beaucoup dans les anciens jardins français. — <). Torelli (1608-1678), « machiniste italien » qui organisa le premier, au théâtre du Marais, des représentations à machines. Louis XIV l’employa souvent pour les spectacles de la cour. — 10. Le Brun (1619- 1690), célèbre peintre auquel Louis XIV devait demander de nombreuses peintures pour Versailles. On peut voir au Louvre ses quatre batailles df Alexandre , dont la grandeur un peu théâtrale gâte les réelles qualités décomposition et de dessin. — 11. Raphaël -(î 483- 1520), le plus grand des peintres de la Renaissance italienne ; Apelle, peintre grec du iv* siècle avant J.-Ç.

Il en sortit une nymphe gentille Qui ressemblait à ia Béjart 12,

Nymphe excellente dans son art.

Et que pas une ne surpasse.

Aussi récita-t-elle avec beaucoup de grâce

Un prologue n, estimé l’un des plus accomplis Qu’en ce genre on pût écrire,

Et plus beau que je ne dis,

Ou bien que je n’ose dire :

Car il est de la façon De notre ami Pellisson*4.

Ainsi, bien que je l’admire,

Je m’en tairai, puisqu'il n’est pas permis De louer ses amis.

Dans ce prologue, la Béjart, qui représente la nymphe de la fontaine où se passe cette action, commande aux divinités qui lui sont soumises de sortir des marbres qui les enferment, et de contribuer de tout leur pouvoir au divertissement de Sa Majesté : aussitôt les Termes et les statues qui font partie de l’ornement du théâtre ^se meuvent, et il en sort, je ne sais comment, des Faunes etdes Bacchantes qui font l’une des entrées du ballet.

Tout cela fait place à la comédie, dont le sujet est un homme arrêté par toutes sortes de gens ,G. . . .

C’est un ouvrage de Molière.

Cet écrivain par sa manière

12. La Béjart, Madeleine Béjart, morte en 1672, était alors la meilleure actrice de la troupe de Molière ; celui-ci devait épouser, en 1662, la jeune sœur de Madeleine, Armande. — 13. Prologue, celui des Fâcheux , comédie que Molière lit jouer pour la première fois à Vaux. — 14. FeUisson (1624 1693) était preanier eommis de Fouquet ; il paya de six années d'emprisonnement sa fidélité au surintendant. Il est surtout connu par son Histoire de V Académie française. — 15. Faunes, dieux champêtres de la mythologie romaine, représentés avec des jambes de bouc ; bacchantes, femmes vêtues de peaux de tigre et couronnées de pampre, qui accompagnaient le cortège de Bacchus. — 16. Cette comédie est «elle des Fâcheux .

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Charme à présent toute la cour.

De la façon dont son nom court,

Il doit être par delà Rome :

J’en suis ravi, car c’est mon homme.

Te souvient-il bien qu’au! refois,

Nous avons conclu d’une voix Qu’il allait ramener en France Le bon goût et l’air de Térence?

Plaute n’est plus qu’un plat bouffon ;

Et jamais il ne fit si bon Se trouver à la comédie ;

Car ne pense pas qu’on y rie De maint trait jadis admiré,

Et bon JN ILLO TEMPO RB * 7 I Nous avons changé de méthode ,

Jodelet iS n’est plus à la mode.

Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d’un pas.

( Lettres à divers , XL)

Poésies diverses.

Élégie pour M. Fouquet (166*2). F

La Fontaine, après la disgrâce et l’arrestation du surintendant Fouquet,composa cette élégie; Fouquet y est désigné sous le nom d’Oronte

Remplissez l’air de cris en vos grottes profondes ; Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes Et que l’Anqueuil enflé ravage les trésors

17. In illo tampore, dans ce temps-là. — 18. Jodelet, nom donné à un -acteur comique, célèbre farceur qui s’appelait réellement Bedeau, et qu fit partie successivement des théâtres du Marais, de l’Hôtel de Bourgogne et de Molière. Ce nom lui resta après la représentation d’une pièce dr Scarron .Jodelet souffleté (1646). On le trouve dans les Précieuses ridi cilles de Molière. La Fontaine condamne dans le type de Jodelet la corné die bouffonne, à laquelle il oppose la comédie de mœurs et de caractère

2. Nymphes de Vaux, les Nymphes sont des divinités champêtres qu: président particulièrement aux cours d’eau, — 3. L’Anqueuil, petite rivière qui passe à Vaux.

XVir SIECLE

Dont les regards de Flore ont embelli ses bords.

On ne blâmera point vos larmes innocentes ; 5

Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes ; Chacun attend de vous ce devoir généreux :

Les destins sont contents; Oronte est malheureux. Vous l’avez vu naguère au bord de vos fontaines,

Qui, sans craindre du sort les faveurs incertaines, 10 Plein d’éclat, plein de gloire, adoré des mortels, Recevait des honneurs qu’on ne doit qu'aux autels. Hélas ! qu’il est déchu de ce bonheur suprême !

Que vous le trouveriez différent de lui-même !

Pour lui les plus beaux-jours sont de secondes nuits; lu Les soucis dévorants, les regrets, les ennuis,

Hôtes infortunés de sa triste demeure,

En des gouffres de maux le plongent à toute heure. Voilà le précipice où Pont enfin jeté Les attraits enchanteurs de la prospérité ! 20

Dans les palais des rois cette plainte est commune ;

On n’y connaît que trop les jeux de la Fortune,

Ses trompeuses faveurs, ses appas inconstants ;

Mais on ne les connaît que quand il n’est plus temps. Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles, 25 Qu’on croit avoir pour soi les vents et les étoiles,

Il est bien malaisé de régler ses désirs ;

Le plus sage s'endort sur la foi des zéphirs.

Jamais un favori ne borne sa carrière ;

Il ne regarde point ce qu’il laisse en arrière ; 30

Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit Ne le saurait quitter qu'après l’avoir détruit.

Tant d’exemples fameux que l’histoire en raconte Ne suffisaient-ils pas sans la perte d’Oronte?

Ah ! si ce faux éclat n’eût point fait ses plaisirs, 35 Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs,

16 . Les soucis dévorants . Cf. Philémon et Baucis : Des soucis dévo rants c’est l’éternel asile. — 28. Sur la foi, c’est-à-dire, en se fiant à. Remarquer la savante harmonie de ce vers.

Qu’il pouvait doucement laisser couler son âge !

Vous n’avez pas chez vous ce brillant équipage,

Celte foule de gens qui s’en vont chaque jour Saluer à longs flots le soleil de la cour : 40

Mais la laveur du ciel vous donne en récompense Du repos, du loisir, de l’ombre et du silence,

Un tranquille sommeil, d’innocents entretiens,

Et jamais à la cour on ne trouve ces biens.

Mais quittons ces pensers, Oronte nous appelle : 45

Vous dont il a rendu la demeure si belle,'

Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appas,

Si le long de vos bords Louis porte ses pas,

Tâchez de l’adoucir, fléchissez son courage ;

11 aime ses sujets, il est juste, il est sage ; 50

Du titre de clément rendez-le ambitieux :

C’est par là que les rois sont semblables aux dieux.

Du magnanime Henri qu’il contemple la vie :

Dès qu’il put se venger il en perdit l’envie :

Inspirez à Louis cette même douceur ; 55

La plus belle victoire est de vaincre son cœur.

Oronte est à présent un objet de clémence ;

S’il a cru les conseils d’une aveugle puissance Il est assez puni par son sort rigoureux,

Et c’est être innocent que d’être malheureux. 60

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