LES FABLES
Bien que les Fables soient un des ouvrages les plus connus des élèves, nous citons trois exemples tirés des livres I, VII et XI.
38. Equipage a ici un sens très étendu ; il s’agit de tout le train d’une maison — 45. Pensers, infinitif subslantivé, fréquemment usité encore aujourd’hui pour pensées, qui ne peut entrer dans le corps d’un vers. — 49. Courage, cœur; — fléchir, du latin flectere, courber. — 51. Le s’élide devant ambitieux. — 53. Henri IV. Dans le vers suivant, il rappelle Henri ; construction défectueuse et amphibologique, il ne devant jamais se substituer qu’au sujet delà proposition précédente.
XVIIe SIÈCLE
La mort et le bûcheron* (1668).
Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,
Ut tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur, 5 Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos :
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, 10 Le créancier et la corvée,
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu’il faut faire.
— C’est, dit-il, afin de m’aider 15
A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir :
Mais ne bougeons d'où nous sommes :
Plutôt souffrir que mourir,
C’est la devise des hommes. 20
(. Fables , I, 16.)
*• Esope, fable 20. — 1. Ramée (dérivé du latin ram us), cf. rameau, ramage, ramier, etc. La ramée se dit des branches coûtées avec leurs feuilles. — 2. Faix, fardeau (du latin fascis, faisceau). — î. Chaumine, cabane couverte de chaume. Signaler la construction métrique de ce vers, formé de quatre groupes de trois syllabes; la sensation de peine et d'essoufflement grandit le vers en vers, depuis le premier jusqu'au quatrième au vers 6, il met basson fngot, en rejet; c’est l’arrêt et le repos. — 8. Machine ronde, expression populaire* (cf. le latin orbis , cercle), signifiant le monde, et qui est bien à sa place ici. Observer que La Fontaine, quand il use d’une périphrase, l’approprie toujours à la condition et au caractère du personnage qu’il fait parler. Ainsi dans le Gland et la Citrouille , Garo définit Dieu : celui que prêche ion curé . — 10. Les soldats, on logeait les soldais chez 1 nabi tant jusqu’à la fin du xvna siècle; aujourdhui, 1 habitant ne doit plus le logis qu’aux troupes de passage. La corvée, journées de travail dues au roi, ou au seigneur. — 16. Tu ne tarderas guère, cela ne te retardera guère. — 20. Cette morale est expliquée dans la fable XV du livre I, qui précède celle-ci, et peut lui servir de commentaire. On jugera de la différence au point de vue de la poésie.
Le coche et la mouche (1679).
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes, moine, vieillards, tout était descendu : L’attelage suait, soufflait, était rendu. 5
Une mouche survient, et des chevaux s’approche, Prétend les animer par son bourdonnement ;
Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment Qu’elle fait aller la machine ;
S’assied sur le timon, sur le nez du cocher. 10 Aussitôt que le char chemine,
Et qu’elle voit les gens marcher,
Elle s’en attribue uniquement la gloire,
Va vient, fait l’empressée; il semble que ce soit Un sergent de bataille allant en ch ique endroit 15 Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
La mouche, en ce commun besoin,
Se plaint qu’elle agit seule. et qu’elle a tout le soin ; Qu'aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire.
Le moine disait son bréviaire : ; 20
11 prenait bien son temps ! Une femme chantait : C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait !
Dame mouche s’en va chanter à leurs oreilles,
Et fait cent sottises pareilles.
3. Coche, a signifié d’abord bateau (du latin coucha, coque). Par analogie, on appela coche une voiture publique, une diligence, et l’on dit, d'autre part, le coclie d’eau, pour désigner un bateau transportant des voyageurs. — 4. Remarquer la gradation ironique ; le moine ne se décide à descendre qu’après lés femmes. La Fontaine suit ici la tradition gauloise des fabliaux. — 9. Machine, pour la mouche, le mot machine carac ctérise bien cet ensemble compliqué dont elle est censée ignorer le vra nom. — 15. Un sergent de bataille (cf. Montaigne, sergent de bande), officier chargé, au moment du combat, de ranger les troupes. — 20. Bréviaire (latin breviarium, abrégé) s’est dit de tout livre portatif, contenant un résu me de- choses essentielles. Montaigne dit du Plutarque dAmyot: « C’est notre bréviaire. » Le mot ne se dit plus guère que dans le sens où il est pris ici : livre de prières à l’usage des prêtres.
XVIIe SIÈCLIZ<
Après bien du travail, le coche arrive au haut : 25
« Respirons, maintenant, dit la mouche aussitôt.
J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Çà, Messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine . »
Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
S'introduisent dans les affaires; 30
Ils font partout les nécessaires.
Et, partout importuns, devraient cire chassés.
{Fables, VII, 9.)
" te songe d’un habitant du Mogol fv16;9). ^
Jadis certain Mogol vit en songe un vizir
Aux Champs-Elysiens possesseur d’un plaisir
Aussi pur qu infini, tant en prix qu en durée .
Le même songeur vit en une autre contrée
Un ermite entouré dejeux, >
Qui touchait de pitié môme les malheureux.
Le cas parut étrange, et contre l’ordinaire :
Mines en ces deux morts semblait s'être mépris.
25. Remarquer l’effet d'harmonie imitative; Telïort final des chevaux est rendu par l'hiatus : au haut. — 31. Nécessaire, homme qui se rend, ou qui se croit nécessaire. — 32. A propos de cette fable, on peut citer les vers suggestifs de M. E. Rostand (G/mn/ec/er, acte I, scene ii).
Et qui sait si le cochJ^t monté sans la mouche?
Tu crois qu’il valut moins qu’un « hue ! » ou qu'un « dia ! n
Le psaume de soleil qu’elle psalmodia ?
Tu crois à la vertu d’un juron qu’on décoche;
Et que c’est le cocher qui fait monter le coche ?
Non, non ! ellœa plus fait que le gros fouet claqueur,
La petite musique où bourdonnait un cœur !
* Cette fable est tirée de Gulislan ou l’Empire des roses , du poète persan Sadi. La traduction d’André du hyer, sieur de Malezair, avait, paru à Paris en 10.34. — t. Mogol ou 'Mongol, habitant de la Mongolie région située au nord de la Chiné. — x Vizir, le vizir est le premier ministre du Sultan . — 2. Champs-Elysiens pour Champs-Elysées ; région des Enfers où, selon la mythologie grecque, les âmes des justes étaient - récompensées. — 5. Entouré de leux, brîilé par les feux du Tartare, partie des Enfers où les méchants étaient punis.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris.
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère, 10
Il se fit expliquer l'affaire.
L interprète lui dit : « Ne vous étonnez point;
Votre songe a du sens ; et, si j'ai sur ce point *
Acquis tant soit peu d’habitude,
C est un avisjles Dieux. Pendant l'humain séjour, 15 Ce vizir quelquefois cherchait la solitude;
Cet ermite aux vizirs allait faire sa cour. »
Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,
J inspirerais ici l’amour de la retraite :
Elle offre à ses amants des biens sans embarras, 20 Biens purs, présents du ciel, qui naissent sous les pas. Solitude, où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais 1 Oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles? 25 Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours etdesV^l* s M’occuper tout entier, et m'apprendre descieux Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par quisont nos destins etnos mœurs différentes? 30
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets î Que je peigne en mes vers quelque rivé fleurie !
La Parqûe à filets d’or n'ourdira point ma vie,
24. Le frais, la fraîcheur. Adjectif employé substantivement, comme h froid, le chaud. Çf. Virgile, Eglogues , I, 51 : Hic inter flumina nota Et 'ontes sacros f rigus captabis opacum. — 25. Qui m’arrêtera... Cf Virjile. G cor g.. II , 485 : O qui me gelidis in vallibus Hæmi S istat... — 26 ues neuf Sœurs, les Muses. — 30. Allusion à 1 astrologie, que La Fontaine condamne cependant dans la fable 13 du livre II. — 32. Cemouvemp f ist encore imité de Virgile, Géorg ., If, 482: S in has ne possim nat-uræ iccedere paries..,- 34. Ourdira, La Parque n’ourdira point ma Z ivec du fil d or. Des trois Parques, l’une tenait un fuseau l'aufrr» Jissait le fil, la troisième le coupait. Ourdir (du latin ordiri uencer) signifie : disposer les fils de la chaîne d’une étoffe, pour {
XVIIe SIÈCLE
Je ne dormirai point sous de riches lambris : 35
Mais voit-on que le somme en perde de son prix? En est-il moins profond et moins plein de délices ?
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Quand le moment viendra d aller trouver les morts, J'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords. 40
0 Fable» , XI, 4.)
Discours à Madame de la Sablière (1685).
La Fontaine était l’hôte de Mm* de la Sablière depuis 1671. 11 lut ce iiscours, a l’Acadcmie française, à la fin de la séance où il fut reçu Académicien. Cette lecture dissipa l’impression fâcheuse produite par la réponse du Directeur , l’abbé de la Chambre, qui avait cru devoir sermonner La Fontaine un peu sévèrement.
Désormais que ma Muse, aussi bien que mes jours, Touche de son déclin l’inévitable cours,
Et que de ma raison le flambeau va s’éteindre,
Irai-je en consumer les restes à me plaindre,
Et, prodigue d’un temps par la Parque attendu, 5 Le perdre à regretter celui que j’ai perdu?
Si le ciel me réserve encor quelque étincelle Du feu dont je brillais en ma saison nouvelle,
Je la dois employer, suffisamment instruit
Que le plus beau couchant est voisin de la nuit. 10
33. Lambris, c'est ordinairement un revêtement de bois ou de marbre, et, dans un sens plus général, la décoration intérieure d’un appartement. — 40. Conclusion à la fois résignée et insouciante, qu’il faut bien se garder de trop admirer. Vivre sans soins, c’est-à-dire sans soucis, n’est pas le but de la vie; une conscience plus exigeante que celle de La Fontaine pourrait, après une telle existence, éprouver quelques remords. Cf. 1 épitaphe que, dès 1659, La Fontaine composait pour lui-même :
Jean s’en alla comme il était venu.
Mangeant le fonds avec le revenu.
Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien le sut dispenser.
Deux parts en fit, dont il soûlait passer L’une à dormir et l’autre à ne rien faire .
1 . Désormais expression archaïque, mais conforme à i’étymolpgié Se désormais, mot formé de dès, ore (latin Jtora), maïs (latin mayis), et signifiant à p&r'ir de celle heure {en allant) plus loin.
,jKS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Le temps marche toujours; ni force, ni prière, Sacrifices ni vœux, n’allongent la carrière;
Il faudrait ménager ce qu’on va nous ravir/
Mais qui vois-je que vous sagement s'en servir?
Si quelques-uns l’ontfait, je ne suis pas du nombre. 15 Des solides plaisirs je n’ai suivi que l’ombre •
J’ai toujours abusé du plus cher de nos biens’.
Les pensers amusants, les vagues entretiens,
Vains enfants clu loisir, délices chimériques T Les romans et le jeu, pestes des républiques, 20
I ar qui sont dévoyés les esprits les plus droits, ludicule fureur qui se moque des lois ;
Cent autres passions, des sages condamnées,
Ont pris comme à l’envi la fleur de mes années.
L usage des vrais biens réparerait ces maux : 25
Je le sais et je cours encore à des biens faux.
Je vois chacun me suivre : on se fait une idole De trésors ou de gloire ou d’un plaisir frivole :
Tantales obstinés, nous ne portons les yeux
Que sur ce qui nous est interdit par les Cieux. 30
Si faut-il qu a la fin de tels pensers nous quittent ;
Je ne vois plus d’instants qui ne m’en sollicitent.
Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard :
Car qui sait les moments prescrits à son départ?
Quels qu ils soient, ils sont courts, à quoi les emploirai- Si j étais sage, Iris (mais c’est un privilège fie? 35 ■aie la nature accorde à bien peu d’entre nous',
Sij avais un esprit aussi réglé que vous.
Je suivrais vos leçons, au moins en quelque chose :
-.es sun î e en tout, c est trop ; il faut qu’on se propose 40 L n plan moins difficile à bien exécuter,
( n chemin dont sans crime on se puisse écarter.
H. Qui vois-je que . Que pour sinon. - 21. Dévovés mr ' °ir * i ' Totale, dans le Tarfarè des ancien P JJ cl a son, et voyait fuir devant lui les mets Si, aussi (latin sic).
jetés hors do , était dévoré et la boisson .
Wir SIKCI.IÏ
Ne point errer est chose au-dessus de mes forces : Mais aussi, de se prendre à toutes tes amorces,
Pour tous les faux brillants courir et s’empresser, 45 J’entends que l’on me dit ; « Quand donc veux-tu cesser ? Douze lustres et plus ont roule sur ta vie :
De soixante soleils la course ciUresuivie Ne t’a pas vu goûter un moment de repos;
Quelque part que tu sois, on voit à tout propos 50 L inconstance d’une âme en ses plaisirs légère,
Inquiète et partout hôtesse passagère ; la conduite et tes vers, chez toi, tout s’en ressent ;
On te veut là-dessus dire un mot en passant, lu changes tous les jours de manière et de style ; 55
lu cours en ce moment de Térence à Virgile :
Aussi rien de parfait n’est sorti de tes mains.
Eh bien! prends, si tu veux, encor d’autres chemins; Invoque des neuf Sœurs la troupe tout entière : "
Fente tout, au hasard de gâter la matière; ^ 60
On le souffre, excepté tes contes d’autrefois. » ,
J ai presque envie, Iris, de suivre cette voix;
J’en trouve l’éloquence aussi sage que forte.
Vous ne parleriez pas ni mieux ni d’autre sorte : Serait-ce point de vous qu elle viendrait aussi? 65 Je m avoue, il est vrai, s’il faut parler ainsi,
Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles A qui le bon Platon compare nos merveilles ;
Je suis chose légère et vole à tout sujet :
Je vais de fleur en fleur et d’objet en objet ; 70
A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire.
44. De se prendre, le fait de se prendre. — 47. Lustre, espace de cinq ans; douze lustres signifient donc soixante ans. — 59. Les neuf Sœurs, Les Muses. — Cl. Les Contes avaient retardé l’élection de La Fontaine à 1 Académie française. Le roi n’avait sanctionné cette élection qu’après que La Fontaine eut pris l’engagement « d’être sage ». — 65. Aussi n’est pas a la place que lui donnerait la grammaire actuelle. Il faudrait écrire : Aussi, ne serait-ce point de vous. ^ G 8. Platon * Le poète est chose L -gero, ailée et sacrée » (Ion).
370 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
J’irais plus haut peut-être au temple de Mémoire Si dans un genre seul j’avais usé mes jours.
Mais quoi! je suis volage en vers comme en amours; En faisant mon portrait, moi-même je m’accuse, 75 Et ne veux point donner mes défauts pour excuse^
2. Originalité de la Fontaine. — L’auteur des Fables est un des écrivains les plus originaux du xvn® siècle. Sans doute, il a emprunté ses sujets à l’antiquité et au moyen âge ; mais il les transforme et se les approprie à ce point, que personne na pu l’imiter à son tour, li a su donner à chacune de ses fables un tour dramatique , et faire de l’ensemble « une ample comédie à cent actes divers » ; représenter les animaux sinon avec l’exactitude scientifique d’un naturaliste , du moins conformément à la tradition populaire ; peindre tous les sentiments et toutes les passions de l’humanité, toutes les conditions sociales et tous les métiers, enfin, il a le sentiment de la nature , et il a peint sobrement mais poétiquement les paysages de France qui servent de cadre à ses animaux. — Sa morale est celle de l’expérience, un peu sceptique -et utilitaire, mais fondée sur le sens , on n’apprend pas dans les Fables la charité , mais on y comprend mieux la solidarité . — Son style est aussi varié que ses sujets ; La Fontaine sait être tour à tour conteur , poète épique , poète lyrique , poète satirique. Son vocabulaire èst aussi riche que celui de Molière ; sa versification souple et ferme suit tous les mouvements de sa pensée.