CHAPITRE XII
Fénelon (1651-1715).
1. Vie. — François de Saiignac de la Mothe-Fénelon est né au château de Fénelon, dans le Périgord, en 1651. Il appartenait à une noble famille, et il eut toujours, d’un très grand seigneur les manières et les sentiments. — Entré de bonne heure au séminaire de Saint-Sulpice, où le poussait la plus sincère vocati un, il voulait d’abord se consacrer aux missions du Levant. Mais la faiblesse de sa santé l’obligea d’y renoncer, et il fut nommé supérieur des • Nouvelles Catholiques », maison où l'on catéchisait les jeunes filles protestantes converties au catholicisme. Il remplit ces délicates fonctions de 1678 à 1689, avec toute l’intelligence et tout le tact qu’il y fallait apporter. C’est alors qu’il composa son premier ouvrage, le Traité de l’éducation des filles. Fénelon fut ensuite chargé d'une mission auprès des protestants de FAunis et de la Saintonge, après la révocation de l’Édit de Nantes. Il usa de persuasion et de douceur.
C’est en 1689 que le duc de Beau villiers, gouverneur du jeune duc de Bourgogne, choisit Fénelon comme précepteur du petitfils de Louis XIV. Bossuet, qui avait Fénelon en grande estime, approuva hautement ce choix. Nous verrons connnentle maître réussit avec son élève, et quels ouvrages sont sortis plus tard de ces six années de préceptorat.
En 1693, Fcnelon fut reçu à l’Academie française. Deux ans après, il était nommé archevêque de Cambrai et sacré par Bossuet dans la chapelle de Saint-Cyr./fout semblait lui assurer l’existence la plus calme, quand l’alfaire du quiétisme vint tout gâter. Bientôt, la publication du Télémaque (1699), où chacun vit, avec une malice compromettante pour l’auteur, une satire de Louis XIV et de son gouvernement, acheva la disgrâce de Fcnelon, qui resta jusqu’à la fin de sa vie renfermé et comme exilé dans son archevêché de Cambrai.
Fénelon mettait toutes scs espérances dans le duc de Bour »
gogne, et rêvait de devenir quelque jour, sinon son ministre, au moins son directeur à la fois spirituel et politique. La mort du prince (17 J 2) vint ruiner cet espoir de revanche. Et Fénelon consacra ses dernières années à l’administration vigilante et paternelle de son diocèse, et à une lutte assez vive eontre le jansénisme. Il mourut à Cambrai, le 7 janvier 1715.
2. Le traité de l’éducation des fillos (1689).— Fénelon ne veut pas faire des femmes savantes , mais estime qu’une femme doit être instruite • Il donne d’excellents préceptes sur la première éducation, et sur plus d'un point devance Rous* seau. — Une jeune fille doit étudier Vhistoire , ancienne et moderne, le latin, la religion; elle doit aussi s’attacher aux devoirs de son état et se préparer à être une bonne épouse et une bonne mère. Fénelon ne manque pas de signaler les défauts qu'il juge les plus dangereux pour les jeunes filles, et leur donne d’excellents préceptes pour se corriger.
De la coquetteri.
Ne craignez rien tant que la vanité dans les filles. Elles naissent avec un désir violent de plaire : les chemins qui conduisent les hommes à l’autorité et à la gloire leur étant fermés, elles tâchent de se dédommager par les agréments de l’esprit et du corps : de làvient leur conversation douce et insinuante ; de là vient qu’elles aspirent tant à la beauté et à toutes les grâces extérieures, et qu’elles sont si passionnées pour les ajustements 1 ; une coiffe a, un bout de ruban, une boucle de cheveux plus haut ou plus bas, le choix d’une couleur, ce sont pour elles autant d’affaires importantes...
Je voudrais... faire voir aux jeunes filles la noble simplicité qui paraît dans les statues et dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines ; elles y verraient combien des cheveux noués négligemment par derrière, et des draperies pleines et flottant à longs plis sont agréables et majestueuses. Il
1. Ajustement (mot très usité au xvn8 siècle pour signifier la toilette), ce qui s'ajuste, ce qui va bien. — 2. Coiffe, au xvn8 siècle, les femmes ne portaient pas de chapeaux, mais des coiffes de dentelles ou de lingerie.
XVIIe SIÈCLE
serait bon même qu'elles entendissent parler les peintres elles autres gens qui ont ce goût exquis de l’antiquité 3.
Si peu que leur esprit s’él evât au-dessus de la préoccupation des modes, elles auraient bientôt un grand mépris pour leurs frisures, si éloignées du naturel, et pour les habits d'une ligure trop façonnée. Je sais bien qu'il ne faut pas souhaiter qu'elles prennent l'extérieur antique; il y aurait de l’extravagance à le vouloir; mais elles pourraient, sans aucune singularité, prendre le goût de cette simplicité d'habits si noble, si gracieuse, et d’ailleurs si convenable aux mœurs chrétiennes.
Ainsi, se conformant dans l'extérieur à l’usage présent, elles sauraient au moins ce qu’il faudrait penser de cet usage : elles satisferaient à la mode comme à une servitude fâcheuse, et elles ne lui donneraient que ce qu’elles ne pourraient lui refuser. Faites-leur remarquer souvent, et de bonne heure, la vanité et la légèreté d’esprit qui fait l’inconstance des modes. C'est une chose bien mal entendue, par exemple, de sc grossir la tête de je ne sais combien de coiffes entassées ; les véritables grâces suivent la nature et ne la gênent4 jamais. (J De V é ducation des filles , X.)
Devoirs des maîtres envers les serviteurs.
Tâchez... de vous faire aimer de vos gens sans aucune basse familiarité : n’entrez pas en conversation avec eux; mais aussi ne craignez pas de leur parler assez souvent avec affection et sa ns hauteur sur leurs besoins.
3. Ce passage dénote un sens exquis de l’art antique. On retrouvé ie même goût dans tous les autres ouvrages de Fénelon qui, par
contre, n’a que railleries contre l’art du moyen âge. — 4. Gênent, auxvii* siècle, (jêne conserve encore quelque chose de son sens propre et étymologique {torturé), '
396 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Qu'ils soient assurés de trouver en vous du conseil * et delà compassion: ne les reprenez point aigrement de leurs défauts ; n'en paraissez ni surpris ni rebuté, tant que vous espérez qu'ils ne sont pas incorrigibles ; faitesleur entendre doucement raison, et souffrez souvent d'eux pour le service, afin d’être en état de les convaincre de sang-froid que c’est sans chagrin et sans impatience que vous leur parlez, bien moins pour votre service que pour leur intérêt. Il ne sera pas facile d’accoutumer les jeunes personnes de qualité 2 à cette conduite douce et charitable; car l'impatience et l’ardeur de la jeunesse, jointe à la fausse idée qu’on leur donne de leur naissance, leur fait regarderies domestiques à peu près comme des chevaux : on se croit d’une autre nature que les'valets ; on suppose qu’ils sont faits pour la commodité de leurs maîtres. Tâchez de montrer combien ces maximes sont contraires à la modestie pour soi, et à 1 humanité pour son prochain. Faites entendre que les hommes ne sont point faits pour être servis ; que c’est une erreur brutale de croire qu’il y ait des hommes nés pour flatter la paresse et l’orgueil des autres ; que, le service étant établi contre l’égalité naturelle des hommes 3, il faut l’adoucir autant qu on le peut ; que les maîtres, qui sont mieux élevés que leurs valets, étant pleins de défauts, il ne faut pas s’attendre que les valets n’en aient point % eux qui ont manqué d’instruction et de bons exemples.
(De l' éducation des filles , XII. )
1- Du conseil,, le root est pris abstraitement, comme on dit : de l'aide , du secours. — 2. Les personnes de qualité, qualité équivaut à noblesse. Cf. Molière, Misanthrope : La qualité l entête. Et M. Jourdain parle sans cesse des gens de qualité. — 3. Leur naissance. Fénelon, en moraliste chrétien, croit à l’égalité des hommes devant Dieu. Il a fait tous ses efforts pour briser l’orgueil du jeune duc de Bourgogne qui se croyait supérieur à toute l’humanité (cf. Saint-Simon] . — 4. Cf. Beaumarchais, Barbier de Séville I, 2: « Monseigneur, dit Figaro, aux vertus qu’on exige dans un domestique, Vôtre-Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ? »
XVIIe SIECLE
3. Fénelon précepteur du duc de Bourgogne. — Fénelon eut pour élèves les trois fils du Grand Dauphin : le duc de Bourgogne, héritier présomptif, le duc d’Anjou (qui devint roi d'Espagne) et le duc de Berry. On a surtout retenu le nom du premier, d'abord parce qu'il prend de bonne heure une plus grande importance politique, ensuite parce que ses frères semblent avoir été plus dociles et moins intelligents. Selon Saint-Simon, le jeune duc « était né terrible, dur et colère jusqu'aux derniers emportements... impétueux avec fureur... opiniâtre à l’excès... naturellement porté à la cruauté, barbare en railleries... » Et Fénelon lui-même a, dans ses fables, dans ses Dialogues des morts . dans son Télémaque plusieurs fois représenté le duc de Bourgogne avec ses caprices, son orgueil insolent, et ses retours pleins de franchise.
A cette nature excessive et riche, Fénelon et le duc de Beauvillieri appliquèrent un régime approprié. Les études étaient surtout pratiques; et si l’on en excepte le latin, con sidéré plutôt comme une méthode de discipline pour l’esprit, on y voit que la grande part est faite à l’histoire et à la politique. La religion est répandue sur le tout ; elle est stricte et profonde, mais ferme et dégagée de toute dévotion mystique. Enfin des exercices physiques de tout genre, et qui conviennent à un homme qui doit commander les armées, viennent compléter le programme.
En tout cela, la vraie part de Fénelon est l’éducation morale du prince. Avec une admirable patience, au moyen de leçons tirées des circonstances, d'artifices pédagogiques sans cesse renouvelés, et aussi en faisant appel à l'honneur, à la religion et à l'affection de l'enfant, il parvint à le dompter. 11 y réussit trop peut-être. Car le duc de Bourgogne, devenu homme, fut un peu hésitant et timide. Mais il était loyal, pénétré de ses devoirs, et si une maladie prématurée ne l'eùt enlevé aux espérances de ta nation, il nous eût du moins évité le règne déplorable de Louis XV.
Pour le duc de Bourgogne, Fénelon compose des Fables , les Dialogues des morts et le Télémaque.
Les Dialogues des morts (1690).