‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 117 sur 232 · I. — Boileau · texte numérisé non relu

I. — Boileau

J . Vie et Caractère. — Comme Molière et Voltaire, Nicolas Boileau-Despréaux est né à Paris1 (et non à Crosne, près Villeneuve-Saint-Georges, comme oh la cru longtemps), le 1er novembre 1636. Il était le quinzième enfant de Gilles Boileau, greffier au Parlement. Deux de ses frères, Gilles (avocat, qui fut de l’Académie française vingt-cinq ans avant Dcspréaux) et l’abbé Jacques Boileau, chanoine de la Sainte-Chapelle, eurent également une réputation de « bel esprit » et de causticité ; leurs bons mots furent célèbres. — Nicolas commença ses etudes, a l âge de huit ans, au collège d’Harcourt (aujourd’hui lycée Saint-Louis) ;'et, vers onze ans, dut subir la grave opération de la pierre. Il passa ensuite au collège de Beauvais, à Paris. On le-dcstinait à l’Église ; et, de bonne heure, il fut tonsure , mais rebuté par la théologie, il obtint de son père la permission de faire son droit, et il devint avocat. D’ailleurs, il n’aimait pas^plus la chicane que la théologie.

La mort de son pere (1657) lui donna, sous tous les rapports, l'indépendance dont son talent avait besoin pour se développer. D abord, il put renoncer au barreau, pour faire de la poésie. Et, surtout, il se trouva possesseur d une modeste, mais solide fortune, ce qui explique en grande partie l’absolue liberté de ses satires. Boileau fut un rentier , à une époque où la plupart des écrivains ne vivaient que des libéralités des grands et du Roi. Qu’on ne l’oublie pas, en lisant les louanges qu il adresse à Louis XIV, à Condé, à Colbert, à Montausier : il n en attendait rien, que de l’estime.

Boileau commença par publier quelques vers médiocres dans

i. Une légende discutable le fait naître dans la chambre où fut composée la Satire Mênippée. -

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uï» recueil de poésies galantes paru en 1663, Mais, des 1660, il avait écrit sa première satire : et il continua jusqu'en 1669 à combattre les mauvais poètes et à défendre ceux que la postérité a reconnus pour les plus grands. C est la première période de sa vie littéraire. — La seconde s’étend de J669 à 1677 : elle comprend les Epitres, les quatre premiers chants du Lutr in, V Art poétique. Boileau réside alors le plus souvent dans sa maison d Auteuil il y reçoit ses amis : Molière, Racine, La Fontaine, Chapelle. Furetière. Protégé et aimé par le Roi, il n en obtient une pension qu’en 1676 ; et, en 1677, il est nommé historiographe en même temps que Racine. — La troisième période, de 1Q11 a 1*7 IL, est celle pendant laquelle Boileau compose ses derniers ouvrages en vers, quelques satires et épîtres, les chants V et \ 1 du Lutrin. L’Académie ne songeait point *à lui ; elle était pleine encore des écrivains qu’il avait ridiculisés : le Roi 1 imposa en 1684. Il fut alors très occupé par la querelle des anciens et des modernes, à partir de 1687 ; et il publia une traduction du Traité du sublime , de Longm, qu’il accompagna de Réflexions critiques , en 1693. A la fin de son existence, survivant à tous ses amis, accablé d'infirmités, il était devenu morose et chagrin. Il échange alors avec Brosseüe, un avocat au Parlement de Lyon, fort épris de son talent et de son caractère, des lettres très intéressantes, et qui constituent pour son histoire, celle de ses œuvres et celle de la société contemporaine, un document des plus précieux.

Il mourut le 13 mars 1711, rue du Cloître-Notre-Dame, chez le chanoine Lenoir. Il fut inhumé dans la Sainte-Chapelle. Un imposant cortège accompagnait ses modestes funérailles. « Il avait donc bien des amis, s’écria un passant, cet homme qui disait du mal de tout le monde ! » Depuis 1819, les restes de Boileau ont été transportés à l’église Saint-Gcrrnain-des-Prés .

2. Les Satires. — En 1660, Boileau écrit la satire I ( Adieu s^t'un poète à la ville de Paris) ; il en détachera plus tard le long épisode des Embarras de Paris , pour en former la satire VI. De 1663, date la satire VII (sur le Genre satirique ). De 1664, la satire lt (à Molière, sur la Rime) ; et la satire IV (à l’abbé Le Vayer, sur les Folies humaines). De 1665, la satire III {le Repas ridicule) ; la satire V (à Dangcau, sur la Noblesse); et le Discours au roi. En 1666, il les réunit en un volume. Il y ajouta, en 1667, deux autres satires, la VIIIe (à Claude Morel, doyen de la Faculté de théologie, sur V Homme) et la IXe (A son Esprit). — En 1694, il publia la satire X (les*- Femmes) ; en 1698, la XI* (à Val incour, V Honneur) ; en 1705, la XIIe ( l'Équivoque ).

XVIIe SIECLE

On peut diviser ces sat ires en trois groupes : les satires boni'qeoises {Repris ridicule, Embarras de Paris) ; les satires morales ÎLes Folies humaines , 17/ommc,les Femmes) ; les satires littéraires (La rime , le genre satirique, à son Esprit ). Mais, à vrai dire, Boileau mcle sans cesse les trois genres.

Les satires bourgeoises. — Boileau réaliste. Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme (1094).

On connaît trop le Repas ridicule et les Eiubiii fcis de Puiis, pour que nous les citions ici. Nous choisissons de préférence un passage delà X* satire, Contre les Femmes. Cette satire, pénible et fâcheuse dans son ensemble, contient un fait divers célèbre, l’assassinat du lieutenant-criminel Tardieu et de ‘sa femme, deux avares sordides, dont Boileau trace un portrait aussi réaliste que pittoresque.

Dans la robe on vantait son illustre maison ;

11 était plein d’esprit, de sens et de raison ;

Seulement pour l’argent un peu trop de faiblesse De ces vertus en lui ravalait la noblesse.

Sa table toutefois, sans superfluité, 5

N’avait rien que d’honnête en sa frugalité.

Chez lui deux bons chevaux, de pareille encolure, Trouvaient dans l’écurie une pleine pâture,

Et du foin que leur bouche au râtelier laissait,

De surcroît une mule encor se nourrissait. 10

Mais cette soif de 1 or qui le brûlait dans 1 âme Le fît enfin songer à choisir une femme,

Et l’honneur dans ce choix ne fut point regardé.

Vers son triste penchant son naturel guidé Le fit, dans une avare et sordide famille, 15

Chercher un monstre affreux sous l’habit d’une fille : *Et sans trop s’enquérir d’où la laide venait,

11 sut, ce fut assez, l’argent qu’on lui donnait.

Rien ne le rebuta, ni sa vue éraillée,

4. Ravaler {val, vallée). Signifie ramener vers le val, le bas, et pai conséquent rabaisser. — 42. Le fit, nous dirions lui fit. — 19. Eraillée érailler se dit proprement d’un tissu qu'on relâche (latin rallum , racloir d’où ex-rallarc).

374 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Ni sa masse de chair bizarrement taillée ; 20

Et trois cent mille francs avec elle obtenus La firent à ses yeux plus belle que Vénus.

Il l’épouse: et bientôt son hôtesse nouvelle,

Le prêchant, lui fît voir qu’il était, au prix d’elle,

Un vrai dissipateur, un parfait débauché. 25

Lui-même le sentit, reconnut son péché.

Se confessa prodigue, et, plein dé repentance, t )ffrit sur ses avis de régler sa dépense.

Aussitôt de chez eux tout rôti disparut ;

Le pain bis, renfermé, d’une moitié décrût ; 30

Les deux chevaux, la mule, au marché s’envolèrent : Deux grands laquais, à jeun, sur le soir s'en allèrent; De ces coquins déjà l'on se trouvait lassé,

Et pour n’en plus revoir le reste fut chassé.

Deux servantes déjà, largement souffletées, 35

Avaient à coups de pied descendu les montées,

Et, se voyant enfin hors de ce triste lieu,

Dans la rue en avaient rendu grâces à Dieu.

Ln vieux valet, restait, seul chéri de son maître,

Que toujours il servit et qu’il avait vu naître, 40

Et qui, de quelque somme amassée au bon temps, Vivait encor chez eux, partie à ses dépens;

Sa vue embarrassait : il fallut s'en défaire ;

Il fut de la maison chassé comme un corsaire.

Voilà nos deux époux, sans valets, sams enfants, 45 Tout seuls dans leur logis, libres et triomphants.

Alors on ne mit plus de borne à la lésine.

Jn condamna la cave, on ferma la cuisine :

Pour ne s en point servir aux plus rigoureux mois, Dans le fond d’un grenier on séquestra le bois. 50*

30. Pain bis, ainsi appelé parce que. comme il y reste du son, il est de couleur bise, brune. — 36. Montées, escaliers. — 47. Lésine, vient de l’italien lésina qui signifie alêne , grosse aiguille dont se servent les cordonniers. Kn Italie, on avait désigné du nom de Lésinai une société d avares qui raccommodaient eux -mêmes leurs chaussures.

XVIIe SIECLE

L’un et l’autre dès lors vécut à l’aventure Des présents qu’à l’abri de la magistrature Le mari quelquefois des plaideurs extorquait.

Ou de ce que la femme aux voisins escroquait.

Mais, pour bien mettre ici leur crasse en tout son

[lustre, 55

il faut voir du logis sortir ce couple illustre j Il faut voirie mari lout poudreux, tout souillé, Couvert d un vieux chapeau de cordon dépouillé,

Et de sa robe, en vain de pièces rajeunie,

A pied dans les ruisseaux traînant l’ignominie. 60 Mais qui pourrait compter le nombre de haillons,

De pièces, de lambeaux, de sales guenillons,

De chiffons ramassés dans la plus noire ordure,

Dont la femme aux bons jours composait sa parure ? Décrirai-je ses bas en trente endroits percés, 65

Ses souliers grimaçants vingt fois rapetassés,

Ses coiffes, d’où pendait au bout d’une ficelle Un vieux masque pelé presque aussi hideux qu’elle? Peindrai-je son jupon bigarré de latin,

Qu’ensemble composaient trois thèses de satin, 70 Présent qu’en un procès sur certain privilège Firent à son mari les régents d’un collège,

54. Escroquait, de l’italien crocca, voleur. Nous trouvons une allu sion à Mm* Tardieu, dans les Plaideurs, quand Racine fait dire à Dandin qui s'attendrit au souvenir de sa femme : Elle eût du bucetier emporté les serviettes , Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes. — 55. Crasse, du latin crassus, épais; en général, saleté. Ici le mot es* pris à la fois au sens propre et au sens figuré. — 58. Cordon, les cha peaux d’hommes avaient alors un cordon, au lieu dun ruban. — 68. Masque, la plupart des femmes avaient conservé la mode italienne importée au xvic siècle, de sortir avec un masque de velours noir un loup . — 70. Trois thèses de satin, les candidats aux examens faisaient imprimer sur parchemin ou sur étoffe leur thèse , c’est-à-dire les ques tions sur lesquelles ils désiraient être interrogés, et en remettaient un exemplaire à chacun de leurs juges. Ils en faisaient également hommage à des parents et à des amis. Voyez, Malade imaginaire (II, 6), la scène où Thomas Diafoirus donne un exemplaire de sa thèse à Angélique. — 72. Régents, on donnait ce nom (du latin rpgere. conduire) aux profes seurs des Collèges.

LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

El qui, sur celle jupe, à maint rieur encor Derrière elle faisait dire Arqumentahor ?

Mais peut-être j'invente une fable frivole.

Démens donc tout Paris, qui, prenant la parole,

Sur ce sujet encor de bons témoins pourvu,

Tout prêt à le prouver, te dira : Je l’ai vu :

Vingt ans j ai vu ce couple, uni d’un même vice,

A tous mes habitants montrer que l’avarice Peut faire dans les biens trouver la pauvreté,

Et nous réduire à pis que la mendicité.

Des voleurs qui chez eux pleins d’espérance entrèrent De cette triste vie enfin les délivrèrent :

Digne et funeste fruit du nœud le plus affreux Dont l’hymen ait jamais uni deux malheureux f

(Satire X.

Les Satires littéraires.

Les droits de la critique (1667).

Dans la satire IX, à son Esprit, Boileau pose et résout avec une parfaite clarté la question des droits de la critique. Du moment qu’un auteur s expose au public, il doit s’attendre tout aussi bien au blâme qu’à la louange. On permet aux spectateurs de siffler, aux gens du monde de juger à tort et à travers, pourquoi le critique ne pourrait-il donner son avis sur un ouvrage imprimé ? Mais aussi, c’est l’écrivain seul qui est justiciable de la satire ; l’homme doit être respecté. Ainsi compris, le rôle du critique est moral et nécessaire.

Tous les jours, à la cour, un sot de qualité Peut juger de travers avec impunité :

A Malherbe, à Racan, préférer Théophile,

74. Argumentabor. j*ar gu menter ai.— Formule employée dans les thèses, en tête des questions sur lesquelles le candidat était disposé à répondre. — 83. Le 24 août 1665. Les^ voleurs furent pris sur le fait, et roués trois jours après.

3. Théophile (1590-1626), poète lyrique et dramatique, fut un des adversaires de Malherbe. Boileau le prend souvent pour type du mauvais poète ; il oublie trop que Théophile a laissé quelques pièces charmantes, dont la plus célèbre est le Matin.

XVIIe SIÈCLE

Et le clinquant du Tasse à tout l’or de Virgile.

Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà, f Peut aller au parterre attaquer Attila :

Et, si le roi des Huns ne lui charme l’oreille,

Traiter de Visigoths tous les vérs de Corneille.

11 n’est valet d'auteur, ni copiste, à Paris.

Qui, la balance en main, ne pèse les écrits. 10

Dès que 1 impression fait éclore un poète,

Il est esclave-né de quiconque l’achète :

Il se soumet lui-même aux caprices d'autrui,

Et ses écrilsTout seuls doivent parler pour lui.

Un auteur à genoux, dans une humble préface, 15 Au lecteur qu il ennuie a beau demander grâce,

Il ne gagnera rien sur ce juge irrité Qui lui lait son procès de pleine autorité.

Et je serai le seul qui ne pourrai rien dire !

On sera ridicule, et je n'oserai rire ! 20

Et qu’ont produit mes vers de si pernicieux,

Pour armer contre moi, tant d'auteurs furieux?

Loin de les décrier, je les ai fait paraître Et souvent, sans ces vers qui les ont fait connaître, Leur talent dans l'oubli demeurerait caché; 25

Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché ?

La satire ne sert qu’à rendre un fat illustre :

C est une ombre au tableau qui lui donne du lustre.

En le blâmant enfin, j’ai dit ce que j’en croi ;

Et tel qui m’en reprend en pense autant que moi. 30 « Il a tort, dira l’un ; pourquoi faut-il qu’il nomme? Attaquer Chapelain ! ah ! c’est un si bon homme !

4. Le Tasse, poète italien du xvie siècle (1544- 1595} auteur de la Jérusalem délivrée et de Y Aminta, pastorale dramatique ; — clinquant est le participe présent, employé substantivement, de l’ancien verve clin qucr, faire du bruit (d’une racine germanique). Le mot se dit, au sens technique, de petites lamelles d’or, d’argent, de cuivre, qui entrent dans certaines parures et broderies. Au figuré, il signifie ce qui brille, sans avoir une véritable consistance. Ici, la figure est très juste, puisque le clinquant est opposé à l’or. Mais Boileau est un peu sévère pour le Tasse.

Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers.

Il est vrai, s'il m eut cru, qu il n eût point fait de vers. Il se tue à rimer : que n'écnt-il en prose? » 35

Voilà ce que l'on dit. Et que dis-je autre chose ?

En blâmant ses écrits, ai-je, d un style affreux,

Distillé sur sa vie un venin dangereux?

Ma muse en l'attaquant, charitable et discrète,

Sait de l'homme d honneur distinguer le poète.

Qu'on vante en lui la foi, 1 honneur, la probité;

Qu'on prise sa candeur et sa civilité ;

Qu'il soit doux, complaisant, officieux, sincère :

On le veut, j'y souscris, et suis prêt à me taire.

Mais que pour un modèle on montre ses écrits,

Qu'il soit le mieux renté de tous les beaux esprits, Comme roi des auteurs qu'on l'élève à l'empire,

Ma bile alors s'échauffe, et je brûle d'écrire ;

Et, s'il ne m'est permis de le dire au papier,

J'irai creuser la terre, et, comme ce barbier,

Faire dire aux roseaux, par un nouvel organe :

« Midas, le roi Midas, a des oreilles dlâne. »

Quel tort lui fais-je enfin ! Ai-je par un écrit Pétrifié sa veine et glacé son esprit?

Quand un livre au Palais se vend et se débite,

Que chacun par ses yeux juge de son mérite,

Que Bilaine l étale au deuxième pilier,

33. Balzac a en effet adressé de nombreuses lettres à Chapelain, qui passait pour un homme de goût très sûr. — 35. Boileau semble justement vouloir limiter ses railleries, à la poésie de Chapelain, et reconnaître la valeur de ses œuvres en prose. — 44. Cf. Le Misanthrope , IV, i. — 46. Chapelain avait été chargé par Colbert de rédiger la feuille des pensions accordées aux gens de lettres, et il s’était inscrit en tête. Il cumulait 8.060 livres de pension : 3.000 du Roi, 4.000 du duc de Longueville, 1.500 sur l’abbaye de Corbie, assignées par Mazarin. — 52. Midas, roi de Phrygie, avait préféré la voix de Pan à celle d’Apollon. Celui-ci, pour se venger, lui donna des oreilles d ane. Le barbier de Midas, malgré les précautions du roi, s’en aperçut ; ne pouvant garder le silence, il creusa un trou dans la terre et y déposa son secret. Des roseaux poussèrent à cette place, et le vent en les agitant leur faisait répéter la confidence du barbier (Cf. Ovide, Métamorphoses , XI et Perse, Sat. 1).— 57. Bilaine, libraire au Palai».

XVIIe SIÈCLE

Le dégoût d’un censeur peut-il le décrier?

En vain contre le Cid un ministre sc ligue:

Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue. 60 L’Académie en corps a beau le censurer :

Le public révolté s’obstine à l'admirer.

La satire en leçons, en nouveautés fertile,

Sait seule assaisonner le plaisant et l’utile,

Et, d’un vers qu’elle épure aux rayons du bon sens, 65 Détromper les esprits des erreurs de leur temps.

Elle seule, bravant l’orgueil et l’injustice,

Va jusque sous le dais faire pâlir le vice,

Et souvent sans rien craindre, à l'aide d’un bon mot, Va venger la raison des attentats d'un sot. 70

G est ainsi que Lucile, appuyé de Lélie,

Fit justice en son temps des Cotins d'Italie,

Et qu Horace, jetant le sel à pleines mains,

Se jouait aux dégens des Pelletiers romains.

C’est elle qui, m’ouvrant le chemin qu’il faut suivre, 75 M'inspira, dès quinze ans, la haine d'un sot livre,

Et, sur ce mont fameux où j’osai la chercher,

Fortifia mes pas et m’apprit à marcher.

C’est pour elle, en un mot, que j’ai fait vœu d’écrire.

( Satire IX.)

3. Opportunité et Influence des Satires de Boileau. — Trois excès, nous l’avons vu, s étaient manifestés dans la poésie française : la préciosité , l 'emphase et le burlesque ; et chacune de ces déformations de la nature était représentée, vers 1660. par des poètes influents. Nous nous imaginons volontiers de si oin que les Benserade, les Cotin. les Chapelain, les Scarron les Pradon, etc., étaient peu estimes d une société qui applaudissait Corneille et savourait les Provinciales : et que Boileau s est attaqué bruyamment, pour se faire à lui-même une répuation, a des écrivains que le bonsens public avait déjà exécute'. Mais c’est une erreur. Ces messieurs avaient pour eux les 64. Imitation cTHorack.

LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

libraires, les grands seigneurs et l’ Académie, l'Académie où Boileau, répétons-le, ne fut reçu qu’après avoir publié presque tous ses ouvrages, et dix ans après l'Art poétique , sur le désir formel de Louis XIV. — D'autre part, on sait combien ces grands classiques, installés depuis deux siècles dans une réputation indiscutée, les Molière, lqs Racine et les La Fontaine, furent combattus par des cabales d’auteurs ou de gens du monde. L’opinion publique ne les a donc pas reconnus du premier coup. Elle a hésité entre Quinault et Racine, entre Boursault et Molière, entre Benscrade et La Fontaine. C’est Boileau qui, avec une singulière sûreté de diagnostic , a proclamé dès le premier jour la supériorité du génie durable sur le talent à la mode.

4. Les Épîtres. — Voici, d'abord, dans quel ordre chronologique Boileau a composé ses Épîtres : — En 1669, l’épitre I {Au Roi ) ; un fragment détaché de cette épitre, a formé l'épître II (à l'abbé des Roches, Contre les procès) ; — de 1672, l'épître IV (Passage du Rhin) ; — 1673, épitre III (à Arnauld, Sur la Mauvaise Honte) ; — 1674, épitre V (à Guilleragues, Sur la Connaissance de soi-même) ; — 1675, épitre VIII (Au Roi), épitre IX (à Seignelay, le Vrai) ; — 1677, épitre VI (à Lamoignon, Sur la Campagne) ; épitre VII (à Racine, Sur l'utilité des ennemis ) ; 1695, épitre X (A ses Vers) ; épitre IX (A son Jardinier) ; épitre XII (à l'abbé Renaudot, Sur l'Amour de Dieu).

Les Epîtres ne se distinguent des Satires que par le développement des idées morales et philosophiques ; l’élément satirique n’en est point banni. Cependant, d’une façon générale, on peut dire que la critique était plutôt négative dans les Satires, et devient positive et théorique dans les Epîtres.

Sur Futilité des ennemis (1677).

Épître à Racine.

Boileau veut consoler Racine des ennuis que lui a causés la cabale montée contre sa Phèdre (1677), laquelle ne tarda pas cependant à triompher de la Pljèdre de Pradou. — Cette épître est le « chef-d’œuvre » de Boileau. Raison, sens critique, verve satirique, émotion même, toutes les qualités éparses dans ses autres ouvrages se trouvent ici réunies.

Que tu sais bien, Racine, à l aide d’un acteur, Émouvoir, étonner, ravir un spectateur !

Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,

XVIIe SIECLE

N’a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée,

Que dans l’heureux spectacle à nos yeux étalé 5

En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé.

Ne crois pas toutefois, par tes savants ouvrages, Entraînant tous les cœurs, gagner tous les suffrages. Sitôt que d’Apollon un génie inspiré Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré, 10

En cent lieux contre lui les cabales s’amassent;

Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent ;

Et son trop de lumière, importunant les yeux,

De ses propres amis lui fait des envieux.

La mort seule ici-bas, en terminant sa vie, 15

Peut calmer sur son nom l’injustice et l’envie :

Faire au poids du bon sens peser tous ses écrits,

Et donner à ses vers leur légitime prix.

Avant qu’un peu de terre, obtenu par prière,

Pour jamais sous la tombe eut enfermé Molière, 20 Mille de ces beaux traits, aujourd’hui si vantés.

Furent des sots esprits à nos yeux rebutés, L’ignorance et l’erreur, à ses naissantes pièces,

En habits de marquis, en robes de comtesses,

Venaient pour diffamer son chef-d’œuvre nouveau, 2r Et secouaient la tôle à l’endroit le plus beau.

Le commandeur voulait la scène plus exacte ;

Le vicomte indigné sortait au second acte.

L’un, défenseur zélé des bigots mis en jeu,

6. La Champmeslé, célèbre actrice (1644-1698). Elle s'appelait Mark Desmares, et avait épousé Champmeslé, acteur du théâtre de Rouen Elle créa, parmi les grands rôles de Racine: Ilermione, Bérénice, Roxanc, Monime, Iphigénie et Phèdre. — 11. Cabale, coterie. Cabale vient de l’hébreu Kabala, tradition reçue sur certaines interprétations mystiques de la Bible ; de là, réunion de personnes qui se cachent pour conspirer. — 20 Allusion aux incidents qui sc produisirent à la mort de Molière [17 février 1673). Comme tous les comédiens à cette époque, Molière était excommunié-,* et il fallut l’intervention de Louis XIV pour lui faire donner la sépulture religieuse. — 24. Cf., dans la Critique de l'Ecole de femmes, les types Mu marquis et de Climène. — 27. Le commandeur. M. de Souvré (cf. satire III, 23). — 13. Le vicomte, du Broussin,

382 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu ; 30

L’autre, fougueux marquis, lui déclarant la g uerre, Voulait venger la cour immolée au parterre.

Mais, sitôt que d'un trait de ses fatales mains La Parque 1 eut rayé du nombre des humains,

On reconnut le prix de sa muse éclipsée. 35

L’aimable comédie, avec lui terrassée,

En vain d un coup si rude espéra revenir,

Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.

Tel fut chez nous le sort du théâtre comique.

Toi donc qui, t'élevant sur la scène tragique, 40

Suis les pas de Sophocle, et, seul de tant d’esprits,

De Corneille vieilli sais consoler Paris,

Cesse de t étonner si l'envie animée,

Attachant à ton nom sa rouille envenimée,

La calomnie en main quelquefois te poursuit. 45

En cela, comme en tout, le ciel qui nous conduit. Racine, fait briller sa profonde sagesse.

Le mérite en repos s’endort dans la paresse;

Mais par lès envieux un génie excité

Au comble de son art est mille fois monté. 50

Plus on veut l’afTaiblir, plus il croît et s’élance :

Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance;

Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrbus.

30. Allusion aux pamphlets que fit éclore le Tartuffe ; et en particulier •U Roi glorieux, où Roullé, curé de Saint- Bart hélémy, à Paris, demandait *u roi que Molière fût condamné au bûcher. — 32*. Dans la Critique , te l'Ecole de femmes , Molière oppose la cour et le parterre ; il décrit attitude- d un marquis ridicule qui, de la scène où il est assis, montre e poing aux spectateurs debout, et crie : « Ris donc, parterre, ris ionc ! » Il affirme d ailleurs que les honnêtes gens de la cour sont d’ac- -ord avec les bourgeois. — 38. Chez les anciens, les acteurs tragiques ■»e chaussaient du coth urne, et les acteurs comiques du brodequin. — H. Sophocle, tragique grec du V siècle av. J.-C. Racine a imité es tragédies d'Euripide, mais sa perfection le rapproche plutôt de Sophocle. — 42. Corneille vieilli. Depuis trois ans (1674) Corneille s’était •étiré du théâtre. — 52. Cinna. Le Cid (1636) fut suivi d'Horace («640) : sinna ne vint qu ensuite, probablement la meme année. — 53. Pyrrhus

XVIIe SIÈCLE

Moi-même, dont la gloire ici moins répandue, bi Des pâles envieux ne blesse point la vue*

Mais qu’une humeur trop libre, un esprit peu soumis De bonne heure a pourvu d’utiles ennemis,

Je dois plus à leur haine, il faut que je l’avoue,

Qu’au faible et vain talent dont la France me loue. 6( Leur venin, qui sur moi brûle de s'épancher.

Tous les jours en marchant m'empêche de broncher.

Je songe, à chaque trait que ma plume hasarde,

Que d’un œil dangereux leur troupe me regarde.

Je sais sur leurs avis corriger mes erreurs, 6f

Et je mets à profit leurs malignes fureurs.

Sitôt que sur un vice ils pensent me confondre,

C'est en me guérissant que je sais leur répondre :

Et plus èn criminej, ils pensent m’ériger,

Plus, croissant en vertu, je songe à me venger. 7( Imite mon exemple, et lorsqu’une cabale,

Un flot de vains auteurs follement te ravale,

Profite de leur haine et de leur mauvais sens,

Ris du bruit passager de leurs cris impuissants Que peut contre tes vers une ignorance vaine?

Le Parnasse français, ennobli par ta veine,

Contre tous ces complots saura te maintenir,

Et soulever pour toi l’équitable avenir.

Et qui, voyant un jour la douleur vertueuse De Phèdre, malgré soi, perfide, incestueuse, 8C

D’un si noble travail justement étonné,

Ne bénira d’abord le siècle fortuné

Qui, rendu plus fameux par tes illustres veilles,

Vit naître sous ta main ces pompeuses merveilles ? Cependant laisse ici gronder quelques censeurs 85 Qu’aigrissent de tes vers les charmantes douceurs.

dans la tragédie d 'Andromaque et Burrhus, dans la tragédie de Britan • nicus. — 72. Gf. p. 373, note 4. — 78. Ces vers sont assurément le? plus beaux qu’ait écrits Boileau. Ils sont à la fois éloquents et simples, et d’une rare fermeté de facture. — 82. D’abord donne à la phrase le .sens: Ne commencera, par...

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Et qu’importe à nos vers que Perrin les admire ;

Que l’auteur du Jonas s’empresse pour les lire;

Qu’ils charment de Senlis le* poète idiot,

Ou le sec traducteur du français d’Amyot; 90

Pourvu qu’avec éclat leurs rimes débitées Soient du peuple, des grands, des provinces goûtées ; Pourvu qu’ils sachént plaire au plus puissant des rois, Qu à Chantilly Condé les souffre quelquefois ; Qu’Enghien en soit touché ; que Colbert et Vivonne, 95 Que La Rochefoucauld, Marsillac et Pomponne,

Et mille autres qu’ici je ne puis faire entrer,

A leurs traits délicats se laissent pénétrer?

Et plût au ciel encor, pour couronner l’ouvrage,

Que Montausier voulût leur donner son suffrage ! 100

C'est à de tels lecteurs que j’offre ^es écrits ;

Mais pour un tas grossier de frivoles esprits, Admirateurs zélés de toute œuvre insipide,

Que, non loin de la place où Brioché préside,

Sans chercher dans les vers ni cadence, ni son, 105 Il s'en aille admirer le savoir de Pradon. (Ép. VII.

87. Perrin, médiocre traducteur de Y Enéide, mérite une mention pour avoir composé le livret du pre mier opéra français, Pomone (1G71) ; — l'auteur du Jonas est Coras : le poêle idiot de Senlis est Linière, quelque peu réhabilité de nos jours par M. E. Rostand, dans Cyrano ; — François Tallemant, frère de Tallemant des Réaux (dont on cite fréquemment les Historiettes ), avait entrepris de refaire la traduction de Plutarque, bien que celle d’Amyot continuât à jouir d’une estime générale. — 96. A la série des mauvais écrivains qui admirent Pradon. Boileau oppose une liste des grands personnages, en même temps hommes de goût, dont 1 apprécie le suffrage. La plupart sont assez connus pour se passer de notice. Enghien est le fils du grand Condé; Vivonne , maréchal de France, était le frère de M*# de Montespan ; Marsillac est le fils de La Rochefoucauld, Fauteur des Maximes ; Pomponne , frère du grand A rnauld, fut ministre des Affaires étrangères. —100. Montausier avait épousé Julie d’Angennes, fille de Mrne de Rambouillet. Protecteur de Chapelain, il avait jusqu’alors manifesté son mécontentement contre Boileau ; mais ce vœu délicat et spirituel le réconcilia avec le poète.— 101. Brioché était un montreur de marionnettes qui opérait sur le Pont- Neuf. Le théâtre Guénégaud, oû avait été jouée la Phèdre de Pradon, était situé rue Mazarine, et par conséquent non loin de là. — 106. Le savoi.' de Pradon, il y a peut-être ici une allusion à 1 ignorance de Pradon.

Le vrai (1675).

Dans son Êpiire IX, à M. de Seignelay, fils de Colbert, Boileau Exprime d’une façon plus heureuse et plus nette que dans Y Art poétique sa théorie de la vérité et de la sincérité. Il ne sépare pas l’esthétique de la morale. Il en arrive à se définir lui-même, mieux que ne l’a jamais fait aucun critique.

Un cœur noble est content de ce qu’il trouve en lui,

Et rie s’applaudit point des qualités d’autrui.

Que rpe sert en effet qu’un admirateur fade Vante mon embonpoint si je me sens malade,

Si dans cet instant même un feu séditieux 5

Fait bouillonner mon sang* et pétiller mes yeux.

Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable ; il doit régner partout, et même dans la fable.

De toute fiction l’adroite fausseté

Ne tend qu’à faire aux yeux briller la vérité. 10

Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces. Sont recherchés du peuple et reçus chez les princes? Ce n’est pas que leurs sons agréables, nombreux, Soient toujours à l’oreille également heureux ;

Qu’en plus d’un lieu le sens n’y gêne la mesure, 15 Et qu'un mot quelquefois n’y brave la césure ;

Mais c’est qu’en eux le vrai, du mensonge vainqueur, Partout se montre aux yeux, et va saisir le cœur ;

Que le bien et le mal y sont prisés au juste ;

Que jamais un faquin n’y tint un rang auguste ; *20

Et que mon cœur, toujours conduisant mon esprit,

Ne dit rien aux lecteurs qu’à soi-même il n’ait dit.

Ma pensée au grand jour partout s’offre et s’expose,

Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

[É pitre IX, V. x-x.)

7. Ce vers célèbre doit être expliqué par la définition exacte et relative des mots :vrai et aimable. — 10. Définir ici le mot vérité , dont toutes les écoles littéraires se sont réclamées, en l’entendant chacune dans un sens particulier. — 13. Nombreux, harmonieux, bien rythmés. — 16. La césure. Boileau veut-il dire par là qu’il lui arrive de ne pas bien observer la césure principale deS'vers alexandrins, après le 6« pied? Ce serait un scrupule mal fondé ; car la versification de Boileau est sur ce point bien plus régulière que celle de Racine. — 20. Faquin, de l'italien facchino, porte-faix. — 24. On ne saurait trop admirer l'heureuse simplicité et la parfaite justesse de celte définition.

Grands écrivains , 13

386 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

4. LlArt poétique (1674). Ce poème didactique se compose de quatre chants.

I. Conseils généraux sur Vart d'écrire : Nécessité du talent naturel ; accord de la rime et de la raison ; le bon sens ; savoir se borner ; éviter le burlesque et Yempha.se ; histoire de la poésie française, de Villon à Malherbe; la clarté; la correction ; travailler à loisir; nécessité de se soumettre à, la critique. — IL Les genres secondaires : L’églogue, l’élégie, l’ode, le sonnet, l’épigramme, le rondeau, la ballade, le madrigal: La satire: son histoire chez les Latins et en France : Lueile, Horace, Ju vénal, Perse, Régnier ; le vaudeville. — III. Les grands genres. V imitai ion artistique ; plaire et toucher. La tragédie : son histoire, chez les Grecs et en France ; comment il faut peindre l’amour ; les caractères. L'épopée : le merveilleux païen et le merveilleux chrétien. La comédie : son histoire chez les Grecs ; la nature, les caractères. Molière. — IV. Conseils-moraux : Anecdote du médecin de Florence devenu architecte ; la poésie ne souffre pas la médiocrité ; faire choix d’un bon censeur ; aimer la vertu ; ne pas écrire par amour du gain ; éloge du Roi qui soutient les poètes : que tous chantent sa gloire.

5. La doctrine de Boileau. — a) Rien n'est bèau que le vrai. — Le vrai, c’est la nature , mais la nature à la fois générale et choisie ; — générale, parce qu'il faut que l’œuvre d’art intéresse tous les hommes capables de réfléchir et de sentir ; — choisie , parce que les exceptions ou les monstruosités que produit parfois la nature sont contraires à son plan ordinaire et que nous n’arrivons au général que par le choix. Voilà pourquoi Boileau proscrit le précieux, le burlesque, l’emphatique, et revient sans cesse au naturel , seul beau, c’est-à-dire seul digne d’attirer et de fixer l’artiste. — Ce naturel , dans les grands genres, est surtout psychologique. Cependant, Boileau n’exclut pas la peinture pittoresque de la nature extérieure ; mais il en élimine les traits trop spéciaux, qui pourraient devenir inintelligibles aux lecteurs d’un autre âge.

b) Le vrai seul est aimable. — Le but de la poésie n’est pas d’instruire ni de prouver, mais de plaire. Et Boileau affirme que seule la nature plaît. Toute affectation rebute le lecteur. « Chacun prisai son ai? est agréable en soi. » Et il faut plaire , au xvii0 siècle, à la société, laquelle ne supporte pas le sublime continu, ne tolère pas le réalisme trop bas, aime à se reconnaître dans les analyses et dans les inventions qu’on lui présente, plutôt qu’à se sentir dominée et écrasée par l’extraordinaire.

c) Aimez donc la raison. — ^ Mais quel sera le critérium

XVIIe SIÈCLE

dans la recherche du vrai el du naturel ? Notre imagination nous entraîne dans 1 irréel et dans la fantaisie ; notre sensibilité nous porte à exagérer nos propres façons de souffrir ou de jouir ; donc, c’est notre raison qui nous servira de guide. Raison chez Boileau, est presque synonyme de bon sens. C’est la I acuité moyenne et universelle, commune à tous les hommes, clans tous les temps et dans tous les pays, qui prend pour base ce qu’il y a d’universel et d'irréductible, d) Limitation des anciens . — Et comment former notre raison, lui apprendre à distinguer le vrai du faux, le général du particulier, ee qui durera de ce qui doit passer ? Par l’étude des anciens. Ceux-ci, en etTet, plus rapprochés que nous de la nature, l’ont décrite et analysée avec plus de simplicité. Et surtout* comment se fait-il que leurs ouvrages, conçus dans une civilisation si différente de la nôtre, aient pu survivre à tant de révolutions dans la politique, la. religion, les mœurs, les formes même de l’art? Comment? si ce n’est par ce qu’elles contiennent de vraiment universel et de réellement humain ? A leur école, donc, nous apprendrons comment on distingue l 'homme sous les individus, et nos ouvrages mériteront à leur tour de vivre dans la postérité.

6. Le Lutrin. — Ce poème héroï-comique en six chants fut publié en deux fois. Les quatre premiers chants parurent en 1673 ; les deux derniers, en 1683. Le sujet en est une querelle entre les membres du chapitre de la Sainte-Chapelle. « Dans « ce chapitre », écrit Boileau, le trésorier remplit la première dignité, et il officie avec toutes les marques de l’épiscopat. Le chantre remplit la seconde dignité. Il y avait autrefois dans le chœur, à la place où se tient le chantre, un énorme pupitre ou lutrin, qui le couvrait presque tout entier. I* Le. fit ôter. Le trésorier voulut le faire remettre. De là arriva une dispute... » M. de Lamoignon ayant défié Boileau de faire un poème épique sur ce sujet mesquin, Boileau tint la gageure et écrivit le Lutrin.

Il eut l’honneur de créer en France une sorte de burlesque nouveau. Au lieu que Scarron et ses imitateurs faisaient du burlesque en attribuant des trivialités ou des bouffonneries à de grands héros, et en transposant les actions épiques sur un ton plus bas, Boileau fait justement le contraire : pour chanter cette « querelle de^sacristie », il embouche la trompette épique; il prête à des personnages grotesques des gestes et un langage de héros ; il use de procédés homériques pour raconter l’expédition nocturne d’un perruquier ou une bataille à coups de livres. Cette parodie retournée est peut-être plus spirituelle que 1 autre, en ce sens qu’elle n’entraîne point l’idée d'une profanation, comme le Virgile travesti ou la Belle Hélène.

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Discours de la Mollesse à la Nuit (1673).

Les procédés épiques, allégorie et utfrvei lieux, si conventionnels et si fades dans les épopées modernes, deviennent piquants dans une spmtuelle parodie comme le Lutrin. — Au chant 11 de ce poème, la Isuit va raconter à la Mollesse l’entreprise du prélat qui fait replacer pendant la nuit un lutrin, dans la Sainte-Chapelle, devant la place occupée par le chantre. — On remarquera, dans les vers qui suivent, un habile éloge de Louis XIV et de l’Église.

A ce triste discours, qu'un long soupir achève,

La Mollesse, en pleurant, sur un bras se relève.

Ouvre un œil languissant, et, d’une laible voix,

Laisse tomber ces mots qu’elle interrompt vingt l'ois :

« O Nuit, que m’as-tu dit ? Quel démon sur la terre 5 Souffle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre ? Hélas ! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps,

Où les rois s’honoraient du nom de fainéants, S’endormaient sur le trône, et, me servant sans honte. Laissaient leur sceptre aux mains ou d'un maire ou

[d’un comte ? 10

Aucun soin n’approchait de leur paisible cour ;

Un reposait la nuit, on dormait tout le jour.

Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines Faisait taire des vents les bruyantes haleines,

Quatre bœufs attelés, d’un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Ce doux siècle n’est plus. Le ciel impitoyable A placé sur le trône un prince infatigable.

Il brave mes douceurs, il est sourd à ma voix :

Tous les jours il m’éveille au bruit de ses exploits, 20

10 Les rois fainéants sont les derniers des Mérovingiens, depuis Thierry III jusqu'à Childéric III (070 à 752). On appelait maire du Palais f major dornus j un officier chargé de l’administration des biens et de la famille du roi. Sous les derniers Mérovingiens, les principaux maires. Pépin de Lande», ürimoald, Ebroin; Pépin d’Héristal, s’attribuèrent peu a peu un pouvoir supérieur à celui des rois. Le fils de Charles i lai e .

Pépin le Bref, de maire du Palais devint effectivement roi, et fonda la

dynastie carolingienne. — 11. Soin, a souvent, au xvn* siècle, le sens de souci. — 13. Flore est, dans la mythologie latine, la déesse des fleurs, et par conséquent du printemps.

XVIIe SIÈCLE

Rien ne peut arrêter sa vigilante audace,

L été if*a point de feu, l’hiver n’a point de glace. J’entends à son seul nom tous mes sujets frémir En vain deux fois la paix a voulu l'endormir ;

Loin de moi son courage, entraîné par la gloire, 25 Ne se plaît qu’à courir de victoire en victoire.

Je me fatiguerais à te tracer le cours

Des outrages cruels qu’il me fait tous les jours.

Je croyais, loin des lieux, d’où ce prince m'exile,

Que l'Église du moins m’assurait un asile ; 30

Mais en vain j’espérais y régner sans effroi :

Moines, abbés, prieurs, tout s’arme contre moi;

Par mon exil honteux la Trappe est ennoblie ;

J’ai vu dans Saint-Denis la réforme établie ;

Le Carme, le Feuillant, s'endurcit aux travaux, 35 Et la règle déjà se remet dans Clairvaux.

Citeaux dormait encore, et la Sainte-Chapelle Conservait du vieux temps l’oisiveté fidèle ;

Et voici qu’un lutrin, prêt à tout renverser,

D un séjqur si chéri vient encor me chasser I 40

O toi, de mon repos compagne aimable et sombre,

A de si noirs forfaits prêteras-tu ton ombre?

Du moins ne permets pas.... » La Mollesse oppressée, Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée,

22. Allusion à la première conquête de la Franche-Comté (février 1668). - 24. Deux fois, par le traité d’Aix-la-Chapelle (1668), et par la proposition de paix des Hollandais (1672). — 25. Loin de moi... ici la phrase, pour être claire, doit être comprise comme s’il y avait: Son courage, entraîné loin de moi.., - 29. Loin des lieux. Construire: ie croyais que loin des lieux. - 33. La Trappe, abbaye de l’ordre de saint Bernard, dans le Perche qui fut réformée par le célèbre abbé de llance (f 1700). — 34. Saint-Denis, abbaye réformée par le cardinal de La Rochefoucauld, en 1633. -—35: Carme, religieux de l’ordre du mont Carmel, ordre qui depuis le xin* siècle possédait des couvents à

Paris 35. Feuillant, religieux de l’ordre de saint Benoît. — 30.

Clair vaux, abbaye fondée par saint Bernard, dans le département de 1 Aube. — 37. Citeaux, abbaye située dans le canton de Nuits, en Bourgogne, de Tordre de saint Benoît. Cîteaux, à 1 epoque où écrit Boileau, n avait pas accepté la réforme à laquelle «'étaient soumis les autres couvents.

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Ivt, lasse de parler, succombant sous l'effort, 45

Soupire, étend les bras, ferme" l’œil, et s’endort»

(Le Lutrin , chant II.)

II — La querelle des anciens et des modernes

Depuis Ronsard et la Pléiade, les anciens passaient pour les maîtres incontestés de tous les genres de poésie. Cette partie de la doctrine avait été confirmée par Malherbe, par Balzac, par les débuts de la tragédie française, par les chefs-d'oeuvre de Corneille, etc. Le respect de l’antiquité avait atteint son plus haut degré avec Racine, La Fontaine et Boileau. Molière était resté plus indépendant. Vers la fin du xvn® siècle, une réaction se produit à deux reprises différentes : c’est la querelle des anciens et des modernes .

1. Causes de cette querelle. — 1° En imitant les anciens, les modernes étaient parvenus â créer des ouvrages comparables aux leurs. On se trouva donc en présence d’une littérature nationale aussi féconde en chefs-d’œuvre que celle des anciens. Aussi étaitil temps de renoncer à une modestie qui devenait hypocrite et de proclamer que le siècle des Corneille, des Molière, des Racine, etc., valait pour la qualité et la quantité le siècle de Périclès ou le siècle d* Auguste. Mais les partisan de cette opinion, très légitime en soi, eurent le tort de proclamer non pas l' égalité, mais la supériorité des modernes, de n’admirer leurs contemporains qu’en méprisant les anciens, et de confondre, parmi les modernes, les plus médiocres écrivains avec les excellents. 11 devait doire en résulter une protestation, à son tour exagérée, de la part de ces disciples des anciens, qui se solidarisaient, en quelque sorte, avec ceux qui leur avaient servi

de modèles. ^

2° 11 faut y ajouter des causes particulières: — a) Le développement des sciences, et surtout des sciences appliquées, donne naissance à l’idée de progrès , progrès que l’on veut trouver aussi bien dans les lettres que dans les sciences; — b) A côte de l'idée de prpgrès qui est plutôt rationaliste, l’idée chrétienne se

46. Brosselte raconte à propos de ce vers l’anecdote suivante : « Henriette d’Angleterre avait été si touchée de la beauté de ce vers, qu’ayant un jour aperçu de loin M. Despréaux dans la chapelle de Versailles, où elle était assise sur son carreau, en attendant que le roi vint à la messe elle lui fit signe d'approcher et lui dit à l’oreille : « Soupire, étend les bras... etc. »

XVIIe SIÈCLE

mêle aux considérations des partisans des modernes : il leur parait impossible que la supériorité morale, amenée par le christianisme, n’ait pas entraîné la supériorité littéraire ; — c) C’est encore une protestation de Y individualisme trop étouffé par la théorie classique, — des droits de Y imagination et de la fantaisie contre la raison.

2. Histoire de la querelle. — a) Desmarets de Saint-Sorlin, dans les préfaces de ses poèmes épiques, soutient l’excellence du merveilleux chrétien (1669-1674). Dans le troisième chant de l'Art poétique Boileau proscrit le merveilleux chrétien. Il y a donc de Y actualité dans la discussion de Boileau. Et c’est là une première phase de la querelle. — b) Dans la séance de l’Académie française du 27 janvier 1687, Charles Perrault lut un poème, le Siècle de Louis XIV, où il faisait l’éloge des grands écrivains qui permettent de comparer ce siècle à ceux de Périclès et d’Auguste. Boileau protesta en quittant la séance. Perrault reprit et développa sa thèse dans son Parallèle des anciens et' des modernes (1688-1696), et Boileau lui répliqua par ses Réflexions sur Long in (1694). La Bruyère, dans son Discours à l'Académie française (1693), affecta de ne louer que les partisans des anciens ; il suscita de vives .colères. Cette deuxième phase de la querelle fut close, grâce à Arnauld qui réconcilia Perrault et Boileau (Lettre de Boileau, 1701). — c) Reprise de la querelle en 1714, à l'occasion d’une traduction abrégée ^d’Homère par La Motte-Houdard (traduction destinée à di»cré-

diter celle de Dacier'. — Correspondance entre La Motte et Fénelon. — Lettre de Fénelon à l’Académie française. — Concessions réciproques et fausse réconciliation. %

Des deux côtés la question était mal posée : on se borna presque à des personnalités, et l’on ne toucha point aux véritables arguments. L’esprit historique manquait aux deux partis, qui n’avaient tort ou raison que sur des détails. Perrault voulait beaucoup moins proclamer l’égalité de génie de Racine et d’Euripide, de Boileau et d’Horace, que discréditer tous ceux qui avaient imité, bien inutilement selon lui, les anciens, et réhabiliter ceux qui étaient exclusivement modernes, les victimes de Boileau. Celui-ci, de son côté, défendit maladroitemenf Homère et Pindare, et ne sut donner une théorie juste de l’imitation dee anciens que dans laPVII® Réflexion sur Longin. Fénelon entrevit quelques raisons critiques : nous aurons à y revenir. j

3. Conséquences de la querelle. — Les véritables vainqueurs sont les modernes : le xviii* siècle ne connaîtra plus l’antiquité.— On sent se développer l’idée de progrès : confiance

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de la société en elle-même et mépris de la tradition ( Encyclopédie ). Mais l’esprit encyclopédique, en discréditant le christianisme, se prive de l’élément le plus sérieux qui puisse entrer dans l’originalité des contemporains. Il faudra la réaction de Chateaubriand pour mettre an point les théories des modernes.

Cette querelle a donc en soi une véritable importance; sou vent puérile dans les détails, elle contient tous les symptômes du xvuie siècle.

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