‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 125 sur 232 · MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU

i. Vie. — Charles de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu, est né au château de la Brède, près de Bordeaux, le 18 janvier 1689. Il était d’ancienne noblesse de robe. Après / de bonnes éludes chez les Oratoricns, au collège de Juilly, il fut nommé en 1714 conseiller au Parlement de Bordeaux, et en 1716 président à mortier. Il était excellent magistrat, mais déjà il s’intéressait à des questions d'histoire, de droit, de sciences, et il communiquait de nombreux mémoires à l’Académie de Bordeaux.

En 1721, il fit paraître, sans le signer, son premier ouvrage, les Lettres persanes , qui obtint un grand succès. Alors il vendit sa charge de Président, devint membre de l’Académie française, et entreprit de composer un vaste ouvrage sur les lois. Pour recueillir des documents, il se mit à voyager. Il visita l’ Autriche, la Hongrie, l’Italie, revint par le Tyrel, et suivit les bords du Rhin jusqu’en Hollande d’où il s’embarqua pour l’Angleterre. A Londres, il resta deux ans.

A son retour, il publia les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains (1734) ; et en 1748, il fit paraître enfin Y Esprit des lois , ouvrage dont le précédent n’était qu’un fragment détaché. — Il mourut à Paris en 1755.

Le caractère de Montesquieu est formé d’éléments assez contradictoires : il est à la fois très attaché aux privilèges de l’aristocratie et très libéral ; il veut que « Ton ne touche' aux lois que d’une main tremblante », et aussi que Ton modifie le régime politique français dans le sens de la constitution anglaise ; — il est sérieux et grave dans son style, et il ne sait pas résister au plaisir de se montrer spirituel et mordant; il va jusqu’à « faire de l’esprit »-, mais sans gâter celui qu’il a.

XVIIIe SIÈCLE

2. Les Lettres persanes (1721). — Dans cet ouvrage nous trouvons précisément tous les contrastes précédents. Montesquieu, frappé des abus du jour, veut en faire la critique. Il sait qu un livre didactique ne sera pas lu. Il cherche un cadre commode et agréable, dans lequel il puisse faire entrer ses critiques et ses conseils, et il suppose que deux Persans, Rica et Usbeck, visitant 1 Europe, et en particulier la France, écrivent à leurs amis restes en Perse ?. Le Journal de Chardin , célèbre explorateur,de la Perse, paru en 1711, avait mis ce pays à la mode.

Il faut distinguer trois éléments dans les Lettres persanes : 1° Une intrigue assez faible, mais qui sert à relier de loin en loin les sentiments des personnages, à piquer la curiosité, et à produire un dénouement \ il s agit d’une révolte dans le sérail de Rica, et qui est réprimée par un massacre ; — 2° la satire des ridicules de société et des mœurs; ici se placent des portraits dans la manière de La Bruyère; nous en citons quelques-uns ;

3° un certain nombre de lettres plus sérieuses où, non sans persiflage, mais avec beaucoup de fermeté, sont abordées des questions de religion, de politique, d’histoire : Montesquieu y lait la critique de la papauté, de la royauté, des disputes sur le jansénisme, des différentes formes de gouvernement, etc. Il annonce ainsi ses futurs ouvrages.

La curiosité des Parisiens.

Rica à Ibben.

A Sriiyrne .

Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu'à l’extravagance* Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres; si j’étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi; les femmes même faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m’entourait. Si j’étais aux. spectacles, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure ; enfin jamais homme n’a tant été \u que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens

1. Déjà en 1707, Dufresny avait usé de la même fiel ion dans les Amusements sérieux et comiques d'un Siamois.

Grands écrivains.

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

qui n’étaient presque jamais sortis do îeur chambre qui disaient entre eux : « Il faut avouer qu’il a Pair bien Persan. » Chose admirable ! je trouvais de mes portraits partout; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.

Tant d’honneurs ne laissent pas d’être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et, quoique j’aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan, et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre 4 de . tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique; car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis2 en occasion d’ojavrir la bouche ; mais, si quelqu’un par hasard apprenait que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : « Ah ! ah L monsieur est Persan î C’est unê' chose bien extraordinaire I Comment peut-on être Persan? »

A Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.

La mode à Paris.

Rica à Rhédi.

A Venise .

Je trouve les caprices de la mode, chez les Français

1 Libre, délivré, dépourvu de. — 2. Et qu on m’eût mis... et «ans qn’on m’eût mis.

XVIIIe SIÈCLE

étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver; mais surtout on ne saurait croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode.

Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement et de leurs parures? une mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage.

Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s’y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l’habit avec lequel elle est peinte lui paraît étranger; il s’imagine que c’est quelque Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu’une de ses fantaisies.

Quelquefois les coiffures montent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d’une femme au milieu d’elle-même; dans un autre, c’étaient les pieds qui occupaient cette place ; les talons faisaient un piédestal qui les tenait en l’air. Qui pourrait le croire? les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser, et d’élargir leurs portes, selon que les parures des femmes exigeaient d eux ce changement; et les règles de leur art ont été asservies à ces fantaisies. On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches1, et elles disparaissent toutes le lendemain. Autrefois les femmes avaient de la taille et des dents2; aujourd’hui il n’en est pas question. Dans cette changeante nation, quoi qu’en dise le critique, les filles se trouvent autrement faites que leurs mères.

A Paris, le 8 de la lune de Saphar, 1717.

1. Mouches, petites rondelles de taffetas noir que l’on Collait sur^ le visage, et qui, par contraste, relevaient la blancheur du teint. — 2. C’està-dire, il fut un temps où les femmes mettaient leur coquetterie à avoir

une taille fine et de belles dents.

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