‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 126 sur 232 · M3S GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

M3S GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Le Décisionnaire.

Ce portrait est une imitation de La Bruyère (A nias, eh, v), Gn corn- Darera hs deux écrivains.

Rica à Usbek.

Je me trouvais 1 autre jour dans une compagnie où ;e vis un homme bien content de lui. Dans * un quart d’heure il décida trois questions de morale, quatre problèmes historiques et cinq points de physique. Je n'ai jamais vu un décisionnaire 1 2 aussi universel ; son esprit ne fut jamais suspendu par le moindre doute. On laissa les sciences; on parla des nouvelles du temps. Je voulus l’attraper, et je me dis en moi-même : Il faut que je me mette dans mon fort ; je vais me réfugier dans mon pays. Je lui parlai de la Perse3; mais à peine lui eus-je dit quatre mots qu’il me donna deux démentis, fondés sur l’autorité de Tavernier et de Chardin 4. Ah ! bon Dieu î dis-je en moi-même, quel homme est-ce là ! Il connaîtra tout à l’heure les rues d’Ispahan mieux que moi. Mon parti fut bientôt pris, je me tus, je le laissai parler, et il décide encore.

[Lettres persanes, 72.)

3. Les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains (1734). — Montesquieu avait déjà témoigné, dans plusieurs passages des Lettres persanes , de sa prédilection pour les Romains; et il avait écrit en 1722 le beau Dialogue de Sylla et d'Eucrate .

1. Dans, nous dirions plutôt en, ou dans l’espace de. —2. Décisionnaire, dérivé de décision , signifie : « homme qui n’hésite pas à décider de

tout » . Ce mot paraît avoir été créé par Montesquieu. — 3. Perse, ne pas oublier que ce portrait se trouve dans une lettre écrite de Paris, par îe

Persan Piica à son ami Usbek resté en Perse. —'4. Tavernier (1G0Î>-1G$9), fit plusieurs voyages en Asie. Il en publia une relation qui eut le plus grand succès: Voyages de Tavernier en Turquie , en Perse et aux Indes (1669, 3 vol.); Chardin (1643-1713) fit aussi des voyages en Orient, et les raconta avec beaucoup de précision et d'intérêt,’ dans le Journal des voyages du chevalier Chardin en Perse et aux Indes orientales (1711,

3 vol.).

Montesquieu connaissait bien les deux chapitres du Discours sur L'histoire universelle (3® partie, 6. 7.) où Bossuet avait defini si fortement le caractère des Romains, et détermine les causes de leur fortune et de leur chute. Mais Bossuet s’était plutôt atlaché'aux causes morales et il avait attribué surtout le succès à des vertus , et la ruine à la perte de ces mêmes vertus : ainsi, il restait d’accord avec sa théorie de la Providence Montesquieu^ magistrat et sceptique, étudie plus volontiers les causes politiques ; et la décadence semble l'intéresser plus que la grandeur. Sur les 23 chapitres de son livre, il en consacre 8 à la grandeur desjtomains. et 15 à leur décadence qu’il analyse jusqu’à la chute de l’Empire d’Oricnt. Il insiste particulièrement, pour la grandeur, sur X amour de la liberté et la discipline militaire (I à III;, sur la politique du Sénal (IV à Vil) ; pour la décadence, sur l'étendue de l'Empire cl la grandeur de la ville (IX), sur la corruption des Romains (X), sur les cruerres civiles (XI, XII). J

Pour écrire cet ouvrage, Montesquieu lut tous les historiens grecs et latins, même ceux de la décadence ; il étudia aussi les écrivains modernes qui avaient parlé des Romains, Machiavel, Saint-Evremond, Bossuet. Mais il a manqué de cet esprit critique et scientifique auquel nous ont habitués nos historiens du xix® siècle. Il accepte sans contrôle tous les témoignages ; il ne doute jamais de 1 authenticité d’un texte \ il n’a jamais recours aux sciences auxiliaires de l’histoire, telles que l’archéologie, l'épigraphie, la numismatique, etc. Ne lui demandons que ce qu’il a voulu nous donner : une étude de philosophie politique, et reconnaissons que, comme Corneille et Bossuet, s’il a fait quelques erreurs de détail, il a bien saisi le fond du génie romain .

Rome et Carthage (1734).

Carthage, devenue riche plus tôt que Rome, avait aussi été plus tôt corrompue : ainsi, pendant qu'à Rome les emplois publics ne s'obtenaient que par la vertu, et ne donnaient d utilité que 1 honneur et une préférence aux fatigues, tout ce que le public peut donner aux particuliers se vendait à Carthager et tout service rendu par les particuliers y était payé par le public.

Des anciennes mœurs, un certain usage de la pauvreté, rendaient à Rome les fortunes à peu près égales * mais à Carthage des particuliers avaient les richesses des rois.

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De deux factions qui régnaient à Carthage, l’une voulait toujours la paix, et l'autre toujours la guerre * ; de façon qu’il était impossible d’y jouir de l’une ni d’y bien faire l’autre.

Pendant qu’à Rome la guerre réunissait d’abord tous les intérêts, elle les séparait encore plus à Carthage.

Dans les États gouvernés par un prince, les divisions s’apaisent aisément, parce qu’il a dans ses mains une puissance coercitive qui ramène les deux partis : mais dans une république elles sont plus durables, parce que le mal attaque ordinairement la puissance même qui pourrait le guérir.

A Rome, gouvernée par les lois, le peuple souffrait que le Sénat eût la direction des- affaires : à Carthage, gouvernée par des abus, le peuple voulait tout faire par lui-même.

Carthage, qui faisait la guerre avec son opulence contre la pauvreté romaine, avait par cela même du désavantage : l’or et l’argent s’épuisent; mais la vertu, la constance, la force et la pauvreté ne s’épuisent jamais.

Les Romains étaient ambitieux par orgueil, et les Carthaginois par avarice1 2; les uns voulaient commander, les autres voulaient acquérir ; et ces derniers, calculant sans cesse la recette et la dépense, firent toujours la guerre sans l’aimer.

Des batailles perdues, la diminution dti peuple, l’affaiblissement du commerce, l’épuisement du trésor public, le soulèvement des nations voisines, pouvaient faire accepter à Carthage les conditions de paix les plus dures ; mais Rome ne se conduisait point par le sentiment des biens et des maux, elle ne se déterminait que par sa gloire ; et comme elle n’imaginait point qu’elle pût être

1. La faction aristocratique et commerçante, dont les Hannon étaient chefs ; la faction militaire, celle, des Barca (Amilcar et Annibal). — 2. Ava-

rice, au sens de cupidité,

si elle ne commandait pas, il n y avait point d’espérance ni de crainte qui pût l’obliger à faire une paix qu elle u'aurait point imposée.

( Considérations , ch. IV.)

4. L’Esprit des lois. — Dans ce titre fameux, le mot esprit signifie : sens intime , sens général. Les lois sont, d’après Montesquieu, « les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses »>. Les lois n ont donc, en elles-mêmes, rien d’absolu ;~ elles doivent être relatives « au physique du pays, au climat, à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur, au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou pasteurs ; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir ; à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs manières... »

L’ouvrage §e divise en 31 livres , subdivisés en chapitres. — Les principaux sont : a) la définition des trois gouvernements : le républicain fondé sur la vertu, le monarchique fondé sur 1 honneur, le despotique fondé sur la crainte (livre II); — b) l’étude de la constitution anglaise, avec la séparation des trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire {livre XI) ; — c) l’esclavage (livre XV). Nous citons de ce dernier livre un passage, modèle célèbre d’éloquence ironique.

De l’esclavage des nègres (1748).

Montesquieu ne témoigne d’aucune indignation contre l’esclavage. tel que l’admettaient les Grecs et les Romains : chez les anciens, en effet, la conception de l’Etat, la définition du citoyen, l'absence d’un principe religieux qui aurait établi l’égalitc des hommes devant Dieu, tout, en un mot, prouve que l’esdavage est alors en rapport avec les autres éléments historiques. Les grands philosophes, Platon, Aristote, Cicéron, ne s’en sont jamais scandalisés. — Mais 1 e christianisme, en changeant les rapports de l’homme avec la divinité, a changé 1 es rapports des hommes entre eux. La notion d'égalité morale , et de îà, de droit nature, à la liberté, est née dans la société nouvelle. Sans doute, les faits ont souvent démenti ce progrès de l’humanité; mais ce progrès n’en était pas moins acquis, et Yesclavage, sous sa forme ancienne, qui jadis s'expliquait, est devenu une mpossibilité rationnelle.

Pour le démontrer, Montesquieu énumère sur un ton d’ironie où vibre la colère, les raisons spécieuses et honteuses que pourraient faire valoir ceux, qui exploitent les nègres.

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique pour s’en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves/

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tète ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un maître très sage, ait mis une âme, surtout une bonne âme, dans un corps tout noir.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces genslà soient des hommes, parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains; car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?

( Esprit des lois , XV, 5.)

XVIIIe SIECLE

5. Style de Montesquieu. — Grave et concis dans les Considérations, Montesquieu sc soutient parfois trop dans l'Esprit des lois qu'il est l’auteur de Lettres persanes où il s'était souvent montré spirituel jusqu’à l’excès. Aussi Mme du DefTand disait-elle méchamment : « C’est de l 'esprit sur les lois ». Le mot ne convient qu à certains chapitres où Montesquieu, craignant sans doute que son sujet parût trop austère à une société frivole, n’a pas résiste à la tentation de plaisanter. Mais, dans l'ensemble, l 'Esprit des lois est écrit en un style précis, vigoureux, éloquent.

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