CORNEILLE. RACINE. MOLIERE. BOILEAU. LA FONTAINE
Corneille eut à combattre son siècle, ses'rivaux, et le cardinal de Richelieu. Je ne répéterai point ici ce qui a été écrit sur le Cid. Je remarquerai seulement que l’Académie, dans ses judicieuses décisions entre Corneille et Scudéri1, eut trop de complaisance pour le cardinal de Richelieu, en condamnant l’amour de Chimène. Aimer le meurtrier de son père, et poursuivre la vengeance de ce meurtre, était une chose admirable. Vaincre son amour eût été un défaut capital dans l’art tragique, qui consiste principalement dans les combats du cœur. Mais l’art était inconnu alors à tout le monde, hors à l’auteur.
Le Cid ne fut pas le seul ouvrage de Corneille que le cardinal de Richelieu voulut rabaisser. L’abbé d’Au-
1. Scudéry avait écrit des Observai ions sur le Cid ; l’Académie, sur l'ordre de Richelieu, rédigea des Sentiments sur le Cid. On a exagéré et mal expliqué la conduite de Richelieu envers l'auteur du Cid Le cardinal désapprouvait sans doute, en homme d’Elat, l’apologie du duel ; mai* s’il engagea l’Académie à intervenir entre Scudéry et Corneille, ce fut surtout pour pousser les académiciens, de création récente, à remplir un des articles de leurs statuts, en examinant cette tragédie nouvelle.
les grands écrivains français
bignac nous apprend que ce ministre désapprouva Polyeucte 2.
Le Cid , apres tout, était une imitaLion très embellie de Guilhem de Castro, et en plusieurs endroits une traduction. Cinna , qui le suivit, était unique. J’ai connu un ancien domestique 3 de la maison de Condé, qui disait que le grand Condé, à l'âge de vingt ans, étant à la piémière représentation de CiruiR , versa des larmes à ces paroles d’Auguste :
Je suis maître de moi comme de F uni vers,
Je le suis, je veux 1 cire. O siècles ! ô mémoire î Conservez à jamais nia dernière victoire.
Je triomphe aujourd’hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu’à vous!
Soyons amis, Cinna; cest moi qui t’en convie î
C était là des larmes de héros. Le grand Corneille faisant pleurer le grand Condé d admiration est une époque bien célèbre dans 1 histoire de 1 esprit humain.
La quantité de pièces indignes de lui qu'il fit plusieurs années après n empêcha pas la nation de le regarder comme un grand homme, ainsi que les fautes considérables d’Homère n’ont jamais empêché qu’il ne fût sublime. C’est le privilège du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre une carrière, de faire impunément de grandes fautes.
Corneille s’était formé tout seul ; mais Lpuis XIV, Colbert, Sophocle et Euripide contribuèrent tous à former Racine. Une ode qu’il composa à l’âge de dix-huit ans pour le mariage du roi, lui attira un présent qu’il
L abbé d Aubîgnac (1604-1G7G) fut en effet un adversaire de Corneille, dont il critique très malignement les pièces dans sa Pratique du théâtre Polyeucte fut également désapprouvé par les habitués de l’Hôtel de Rambouillet. — 3. Domestique signifie : qui est attaché à la maison [domus) d un grand seigneur. Il peut avoir au xvij* siècle un sens beaucoup plus relevé qu aujourd hui. — 4. Raeine était âgé de vingt et un ans lorsqu’il écrivit cette ode : la Nymphe de la Seine Al reçut du Roi une pension de 600 livres.
XVIIIe SIÈCLE
n’attendait pas, et le détermina à la poésie. Sa réputation s’est accrue de jour en jour, et celle des ouvrages de Corneille a un peu diminué. La raison en est que Racine, dans tous ses ouvrages, depuis son Alexandre , est toujours élégant, toujours correct, toujours vrai, qu'il parle au cœur, cl que l’autre manque trop souvent à tous ces' devoirs. Racine passa de bien loin et les Grecs et Corneille clans l’intelligence des passions, et porta la douce harmonie de la poésie, ainsi que les grâces de la parole, au plus haut point où elles puissent parvenir. Ces hommes enseignèrent à la nation à penser, à sentir et à s’exprimer. Leurs auditeurs, instruits par eux seuls, devinrent enfin des juges sévères pour ceux même qui les avaient éclairés 5.
... La singulière destinée de ce siècle rendit Molière contemporain de Corneille et de Racine. Il n’est pas vrai que Molière, quand il parut, eût trouvé le théâtre absolument dénué de bonnes comédies. Corneille luimême avait donné le Menteur, pièce de caractère et d’intrigue, prise du théâtre espagnol, comme le Cid ; et Molière n’avait encore fait paraître que deux de ses chefs-d’œuvre, lorsque le public avait la Mère coquette de Quinault, pièce à la fois de caractère et d’intrigue, et même modèle d’intrigue. Elle est de 1664 6 ; c’est la première comédie où l’on ait peint ceux que Ton a appelés depuis les marquis . La plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV voulurent imiter cet air de
5. On sent ici toute la préférence de Voltaire pour Racine. Quelquesunes de ses restrictions sur Corneille sont très discutables; il les a exagérées encore dans son Commentaire sur Corneille, écrit dans la louable intention de procurer une dot à une arrière-petite-nièce de ce grand homme, mais qui prouve souvent soit la légèreté d’esprit et de cœur de Voltaire, soit son ignorance de la langue du xvu° siècle. — G. La Mère coquette de Quinault est de 1GG3. Molière avait déjà donné, outre les Précieuses (1659), en 1G61, l'École des maris et les Fâcheux ; en 1662, l’École des femmes . Mais Voltaire ne manque jamais une occasion de louer Quinault pour lequel il a un goût particulier. C’est au point qu’il en a toujours
voulu à Boileau de ses attaques contre Quinault.
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grandeur, d’éclat et de dignité qu’avait leur maître. x Ceux d’un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers ; et il y en avait enfin, et même en grand nombre, qui poussaient cet air avantageux? et cette envie dominante de se faire valoir, jusqu’au plus grand ridicule.
Ce défaut dura longtemps. Molière l’attaqua souvent; et il contribua à défaire le public de ces importants subalternes, ainsi que de l’affectation des Précieuses , du pédantisme des Femmes savantes , de la robe et du latin des médecins. Molière fut, si on ose le dire, un législateur des bienséances du monde. Je ne parle ici que de ce service rendu à son siècle ; on sait assez ses autres mérites.
C’était un temps digne de l’attention des temps à venir que celui où les héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les symphonies de Lulli, toutes nouvelles pour la nation, et, puisqu’il ne s’agit ici que des arts, les voix des Bossuet et des Bourdaloue, se faisaient entendre à Louis XIV, à Madame, si célèbre par son goût, à un Condé, à un Turenne, à un Colbert, et à cette foule d’hommes supérieurs qui parurent en tout genre. Ce temps ne se trouvera plus où un duc de la Rochefoucauld, l’auteur des Maximes, au sortir de la conversation d’un Pascal et d’un Arnauld, allait au théâtre de Corneille.
Despréaux 7 s’élevait au niveau de tant de grands hommes, non point par ses premières satires ; car les regards de la postérité ne s’arrêteront point sur les Embarras de Paris et sur les noms des Cassaigne et des Cotin ; mais il instruisait cette postérité par ses belles
T. Despréaux, Boileau prit ce nom de Despréaux, d’une petite propriété de famille, pour se distinguer, de ses frères alors plus célèbres que lui : Gilles Boileau, l’avocat, membre de l’Académie française plus de vingt ans avant lui, et l’abbé Boileau, chanoine de Sens et de la Sainte Chapelle. An xvit° siècle, on désigne presque toujours l’auteur des .Satire* et de Y Art poétique sous ce nom de Despréaux.
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épitres, et surtout par son Art poétique , où Corneille eût trouvé beaucoup à apprendre.
La Fontaine, bien moins châtié dans son style, bien moins correct dans son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les grâces qui lui sont propres, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces hommes sublimes8.
[Siècle de Louis XIV , ch. xxxn.)
4. Voltaire conteur. — Voltaire nous a laissé des contes et des romans: Candide, l'Ingénu, Zadig , etc... qui, à leur date, avaient surtout une valeur philosophique et politique. Aujourd’hui, nous en admirons la forme aisée et spirituelle; jamais la prose française n’a paru si naturelle et si claire.
Le corridor de la tentation (1747).
Nabussan, un des meilleurs princes de l'Asie, était toujours trompé et volé : c’était à qui pillerait ses trésors. Le receveur général de Hle de Serendib * donnait toujours cet exemple, fidèlement suivi par les autres. Le roi le savait : il avait changé de trésorier plusieurs fois, mais n’avait pu changer la mode établie de partager les revenus du roi en deux moitiés inégales, dont la plus petite revenait toujours à Sa Majesté, et la plus grosse aux administrateurs*.
Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig 3.
8. Ce jugement sur La Fontaine nous étonne, et Voltaire l’aggrave dans la Liste des écrivains f rançais qu’il a publiée à la suite du Siècle de Louis XIV. Personne n’oserait soutenir aujourd’hui que La Fontaine n’est ni châtié, ni correct. Mais, nous l avons dit à propos de Corneille, Voltaire ignore l’histoire de notre langue, il n’admet point d’autre vocabulaire ni d’autre grammaire que ceux de son temps.
1. Serendib, Nabussan est un prince de l’invention de Voltaire qui, pour critiquer les abus de l’administration française, transporte le lecteur dans un royaume imaginaire. Mais l’ile de Serendib existe dans l’océan Indien. — 2. Ceci est dirigé contre les fermiers généraux, qui faisaient rapidement de scandaleuses fortunes. Voltaire ne les détestait pas moins que le faisaient La Bruyère et Le Sage. C’est de lui qu’est le mot célèbre : ■ Je vais vous conter une histoire de brigands... Il était une fois un financier... » — 3. Zadig est le héros de ce petit roman qui porte son nom. Il
LES GRANGS ÉCRIVAINS IIÏANÇAtS
« Vous qui savez tant de belles choses, lui dit-il, n* sauriez-vous pas le moyen de me faire trouver un trésorier qui ne me vole point ? — Assurément, répondit Zadig : je sais une façon infaillible de vous donner un homme qui ait les mains nettes. » Le roi charmé liii demanda, en 1 embrassant, comment il fallait s’y prendre, « Il 11 J dit Zadig, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme. — Vous vous moquez, dit le roi : voilà une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances. Quoi ! vous prétendez que celui qui fera le mieux un entrechat4 sera le financier le plus intègre et le plus habile ! — Je ne vous réponds pas qu’il sera le plus habile, repartit Zadig' ; mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnête homme. » Zadig parlait avec tant de confiance, que le roi crut qu’il avait quelque secret surnaturel pour connaître les financiers.
« Je n aime pas le surnaturel, dit Zadig; si Votre Majesté >eut me laisser taire répreuve que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la plus aisée. »
Nabussan fut bien plus étonné d entendre que ce secret était simple que si on le lui avait donné pour un miracle :
« Or bien, dit-il, faites comme vous l’entendrez. — Laissez-moi faire, dit Zadig, vous gagnerez à cette épreuve plus que vous ne pensez. » Le jour même, il fit publier, au nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l’emploi de haut receveur des deniers de sa gracieuse Majesté Nabussan, eussent à se rendre, en habits de soie légère, le premier de la lune du Crocodile 5, dans l’antichambre du roi. Ils s'y rendirent au nombre de soixante-quatre.
esl d'abord malheureux ; mais par sa modération, sa sagesse, son c'quiTe', et aussi par sa finesse, il arrive à la plus haute fortune. - 4. Entrechat* de l’italien int recia la, entrelacé, dans l’expression capriola intreciata,. — 5.. Les Orientaux, qui comptent par mois lunaires, désignent par le nom d’un animal chacune des lunes de l’année.
X V IT Ie SIECLE
Ub
On avait lait venir des violons dans un salon voisin : tout était préparé pour le bal ; niais la porte de ce salon était fermée, et il fallait, pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l’un après l’autre, par le passage dans lequel on le laissait seul quelques minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors dans cette galerie. Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, Sa Majesté ordonna qu’on les fît danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce ; ils avaient tous la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés. « Quels fripons ! » disait tout bas Zadig0.
Un seul d'entre eux formait des pas avec agilité, la tète haute, le regard assuré, les bras tendus, le corps droit, le jarret ferme. « Ah ! l’honnête homme î le brave homme ! » disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur, le déclara son trésorier, et tous les autres furent punis et taxés 6 7 avec la plus grande justice du monde : car chacun, dans le temps qu’il avait été dans la galerie avait rempli ses poches et pouvait à peine marcher. Le roi fut fâché pour la nature humaine que des soixante-quatre danseurs il y eût soixante-trois filous. La galerie obscure fut appelée le corridor de la tentation. (Zadig,)
5. La correspondance de Voltaire. — Il nous reste de Voltaire environ 10.000 lettres. Voltaire, de 1713 à 1778, a correspondu avec l’Europe entière : rois et reines, princes et princesses, grands seigneurs, financiers, gens de lettres, acteurs, etc... Ces lettres nous sont très utiles pour la connaissance de la société et des mœurs du xvm® siècle ; de plus, on y trouve au jour le jour l’histoire dé la vie et des œuvres de Voltaire lui-même. Enfin, Voltaire n’a jamais été meilleur écrivain que dans ces pages qu’il griffonnait ou qu’il dictait à la hâte.
6. L’intérêt dramatique de celle petite narration vient de ce que. le lec-
teur ne connaît qu’à la fin le mot de l’énigme. — 7. Taxés, soumis à une taxe, à une amende.
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A M. Bagieu 1 .
Berlin, 19 décembre 1752.
Votre lettre, Monsieur, vos offres touchantes, vos conseils font sur moi la plus vive impression, et me pénètrent de reconnaissance. Je voudrais partir tout à l’heure, et venir me mettre entre vos mains et dans les bras de ma famille2. J’ai apporté à Berlin environ une vingtaine do dents : il m’en reste à peu près six ; j'ai apporté deux yeux : j’en ai presque perdu un; je n’avais point apporté d’érysipèle, et j’en ai gagné un que je ménage beaucoup. Je n’ai pas l'air d’un jeune homme à marier, mais je considère que j’ai vécu près de soixante ans, que cela est fort honnête, que Pascal et Alexandre n’ont vécu qu’en viron la moitié, et que tout le monde n’est pas né pour aller dîner à l’autre bout de Paris, à quatre-vingt-dix-huit ans, comme Fontenelle3. La nature a donné à ce qu’on appelle mon âme un étui des plus minces et des plus misérables. Cependant, j’ai enterré presque tous mes médecins, et jusqu’à LaMettrie4. U ne me manque plus que d'enterrer Codénius, médecin du roi de Prusse ; mais celui-là a la mine de vivre plus longtemps que moi. Du moins je ne mourrai pas de sa laçon. 11 me donne quelquefois de longues ordonnances en allemand ; je les jette au feu, et je n’en suis pas plus mal. C’est un fort bon homme, il, en sait tout autant que les autres; et, quand il voit que mes dents tombent, et que je suis attaqué du scorbut, il dit que j’ai une
t. Bagieu, Jacques Bagieu fut un des plus célèbres chirurgiens militaires du xvm* siècle. Il a laissé plusieurs ouvrages remarquables sur la pratique de son art. — 2. Voltaire est en Prusse depuis près de deux ans; il partira au printemps de 1753. Ses rapports avec Frédéric sont déjà à cette époque très difficiles et très tendus. — 3. Fontenelle, né en 1657, est mort en 1757, centenaire, et a joui jusqu'au bout d’une bonne santé. — 4. La Mettrie (1700-1751), médecin français établi à Berlin, auprès de Frédéric; il est célèbre surtout par ses opinions philosophiques très hardies.
XVIIIe SIÈCLE
affection scorbutique 5. Il y a ici de grands philosophes qui prétendent qu’on peut vivre aussi longtemps que Mathusalem 6, en se bouchant tous les pores, et en vivant comme un ver à soie dans sa cocjue ; car nous avons à Berlin des vers à soie et des beaux esprits transplantés. Je ne sais pas si ces manufactures-là réussiront; tout ce que je sais, c’est que je ne suis point en état de voyager cet hiver. Je me suis fait un printemps avec des poêles ; et quand le vrai printemps sera revenu, je compte bien, si je suis en vie, vous apporter mon squelette. Vous le disséquerez si vous voulez. Vous y trouverez un cœur qui palpitera encore des sentiments de reconnaissance et d’attachement que vous lui inspirez. Soyez persuadé, Monsieur, que, tant que je vivrai, je vous regarderai comme un homme qui fait honneur au plus utile de tous les arts, et comme le plus obligeant et plus aimable du monde.
A M Tronchin, de Lyon.
Les Délices, 29 juillet 1759.
J’ai une grâce à vous-demander : c’est pour les Pichon. Ces Pichon sont une race de femmes de chambre et de domestiques transplantés * à Paris par Mrae Denis 2 et consorts. Une Pichon vient de mourir à Paris et laisse de petits Pichon. J’ai dit qu’on m’envoyât un Pichon de dix ans pour l’élever; aussitôt un Pichon est parti pour Lyon. Ce pauvre petit arrive je ne sais comment : il est à la garde de Dieu. Je voùs prie de le prendre sous la
5. Scorbut, maladie des gencives. Voltaire imite ici une plaisanterie célèbre du Malade imaginaire. — fi Mathusalem, patriarche qui, selon la Bible, a vécu neuf cents ans.
1. Transplantés, cette expression n'est pas seulement pittoresque et spirituelle, elle indique que ces Pichon sont arrachés à leur sol natal. De nos jours, un romancier s'est servi, dans la même acception sociale • l morale, du mot déracinés. /— 2 VL" r Denis, nièce de Voltaire ; ce fut elle qui tint sa maison à Ferneyr
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vôtre. Cet enfant est ou va être transporté de Paris à Lyon par le coche ou par charrette. Comment le savoir? où le trouver? J’apprends par une Pichon des Délices que ce petit est au pànier de la diligence 3. Pour Dieu, daignez nous en informer; envoyez-le nous de panier en panier: vous ferez une bonne œuvre. J'aime mieux élever un Pichon que de servir un roi, fût-ce le roi des Vandales 4.
A Madame NeckerL
Mai 1770.
Ma juste modestie, madame, et ma raison me faisaient croire d’abord que l’idée d’une statue était une bonne plaisanterie 2 ; mais, puisque la chose est sérieuse, souffrez que je vous parle sérieusement.
J’ai soixante-seize ans 3, et je sors à peine d’une grande maladie qui a traité fort mal mon corps et mon âme pendant six semaines. M. Pigalle 4 doit, dit-on, venir modeler mon visage : mais, madame, il faudrait que j’eusse un visage ; on en devinerait à peine la place. Mes yeux sont enfoncés de trois pouces, mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent à rien ; le peu de dents que j’avais est parti. Ce que je vous dis là n’est point coquetterie * .* c’est la pure vérité. On n’a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état : M. Pigalle croirait qu’on^s’est moqué de lui; et, pour moi, j’ai tant d’amour-propre, que je n’oserais jamais
3. Panier, « panier d’un coche, grande caisse d’osier qui se plaçait devant ou derrière le coche, cl où l’on mettait des marchandises et parfois de» voyageurs. » Littré. — 4. Le roi des Vandales, Frédéric II, roi de Prusse.
1. Mme Necker est la femme du célèbre ministre de Louis XVI et la mère de Mm0 de Staël. — 2. Plaisanterie, parce que l’idée d’une souscription pour élever une statue à Voltaire était yenue à ses amis réunis chez Necker, pendant un festin. — 3. Voltaire était né le 29 novembre 1694: le compte est exact. — 4. Pigalle (1714-17S5) est un des plus célèbres sculpteurs du xviii* siècle. On peut voir de lui, au Louvre, le Mercure attachant sa lalonnière , et, à Strasbourg, le Tombeau de Maurice de Saxe. — 5. Coquetterie, au sens de fausse modestie.
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paraître en sa présence. Je lui conseillerais, s’il veut mettre fin à cette étrange aventure, de prendre à peu près son modèle sur la petite ligure en porcelaine de Sèvres. Qu'importe, après tout, à la postérité, qu’un bloc de marbre ressemble à un tel homme ou à un autre? Je me tiens très philosophe sur cette affaire. Mais, comme je suTs encore plus reconnaissant que philosophe, je vous donne, sur ce qui me reste de corps, le même pouvoir que vous avez sur ce qui me reste dame L’un et l'autre sont fort en désordre ; mais mon cœur est à vous, madame, comme si j’avais vingt-cinq ans, et le tout avec un très sincère respect. Mes obéissances, je vous supplie, h M. Necker e.
6. Le style de Voltaire. — Nous avons déjà apprécié le style de Voltaire, à propos de ses diiTérents ouvrages. Qu’il nous suffise ici d'en résumer les qualités générales. Voltaire, poète léger, a de la facilité, de la grâce et du trait. Voltaire, prosateur, est un de nos plus grands écrivains. Sa qualité dominante est la clarté, mais une clarté lumineuse et pénétrante qui est vraiment une joie pour l'esprit. Sa syntaxe est si aisée et si variée, que la forme s’adapte spontanément à la pensée. Son vocabulaire, sans être très riche, exprime toutes les nuances, et la propriété en est exquise. De tous nos écrivains, il est celui qui donne le mieux, dans la tonalité moyenne, l'impression du naturel. Il n’en est aucun qu’on puisse lire plus longtemps, sans fatigue.
Mais il faut se garder de le mettre au rang de Pascal ou de Bossuet, Il n’a pas, comme eux, « rempli tout l’entre-deux », de la familiarité la plus naïve au sublime. On n’a jamais, en lisant Voltaire, cette impression de ravissement que donnent si sou vent les Pensées et les Serinons.
6. Malgré les protestations de Voltaire, que Mrae Necker et scs ami? ne prirent pas trop au sérieux, Pigalle fil, quelque» mois après, le voyage deFerney,et exécuta la statue qui est aujourd'hui à la biblio ’ Lhèque de 1 Institut.
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