VOLTAIRE
1. Vie. — François-Marie Arouet, qui prit seulement en 1718 e nom de Voltaire', naquit à Paris le 29 novembre 1694. Son père, notaire au Châtelet, avait de la fortune et de fort belles relations. François-Marie fit ses études au collège Louis-le-Grand, enseignaient les Jésuites; il témoigna toujours une vive reconnaissance à quelques-uns de ses anciens maîtres.
Après avoir accompagné en Hollande le marquis de Chateauneuf, il revient à Paris en 1714, et entre comme clerc chez un procureur de la place Maubert, M® Alain ; mais il y fait plus de poésie que de droit. Il commence la Henriade et OEdipe. Il fréquente la société libertine des Vendôme, au Temple, et la îour de Sceaux. On lui attribue une pièce satirique contre le Régent, et il est exilé à Tulle et à Sully-sur-Loire (1716). Rentré V Paris, il n’est pas plus prudent : on le croit coupable de couplets satiriques contre le règne de Louis XIV, et il est mis à la Bastille où il reste près d’un an, et où il écrit une partie de la Henriade. Cependant ilestlibéré et il peut assister le 18 novembre .718 au triomphe de son OEdipe . Alors il abandonne le nom d Aouet; il ne s’appellera plus que Voltaire.
En 1723, il publie la Ligue (premier titre de la Henriade) qui •b tient un grand succès. Il écrit des satires, des épî très, des pigrammes ; il est recherché par la société lettrée et aristoratique, et il commence à augmenter sa fortune par des spéculions heureuses. Mais une querelle avec le chevalier de Rohan 3 fait de nouveau jeter à la Bastille, et il n’obtient d en sortir u’à la condition de s’exiler en Angleterre (mai 1726).
Cet exil achève d'en faire un philosophe et un citoyen. Il jouit
1. Voltaire est l'anagramme de Arovet lie) j(eune), en changeant Vu en et j en i.
XVIIIe SIÈCLE
à Londres d’une liberté entière, et il s’y trouve, lui, simple hommç de lettres, régal d’un Bolingbroke et d’un Walpole. Dans ses Lettres philosophiques ou Lettres anglaises, publiées seulement en 1734, il nous dit quelles furent ses impressions et quels avantages il a tirés de ce séjour à l'étranger.
Revenu de Londres en mars 1729, il publie son Histoire de Charles XII (1731), il fait jouer Zaïre (1732); mais les Lettres jihilosophiques sont condamnées par le Parlement, et le séjour de Paris semble peu sûr à Voltaire qui accepte l’hospitalité de Mme du Châtelet, à Cirey, en Lorraine : il devait y rester de 173 4 à 1749. Pendant ces quinze années, il fait de nombreux voyages à Paris; il assiste aux premières représentations de la Mort de César (1735) et de Mérope (1743). Rentré en faveur, il devient gentilhomme de laChambre et historiographe du Roi. Mais aussi il travaille : avec une infatigable ardeur, i\ prépare «on Siècle de Louis XIV, et, sous l’influence de Mœe du Châtelet, il traduit les Éléments de Newton.
Après la mort de sa protectrice, il passe quelques mois à Paris ; puis cédant aux instances redoublées de Frédéric II, il se rend à Berlin (juin 1750). Il est fort bien reçu par le roi de Prusse ; il est loge près de lui à Postdam ; il l’appelle, dans ses lettres, le « Salomon du Nord ». D’ailleurs il reçoit 20.000 livres de pension, et il a le titre de chambellan Mais Voltaire se, brouille hiertôt avec Maupertuis, président de l’Académie de Berlin, puis avec Frédéric lui-même. En mars 1753, il quitte Postdam ; il emportait dans sa malle les Poésies de Frédéric, aux dépens duquel il espérait faire rire toute l’Europe : mair un agent du roi de Prusse le retint à Francfort plus d’un mois, jusqu’à ce qu’il eût restitué V œuvre de poéshie.
Désormais Voltaire veut être libre. En 1754, il loue une maison d’hiver près de Lausanne,* il achète une résidence d’été près de Genève, les Délices : enfin il acquiert la terre et le château de Ferney, dans le pays de Gex, et il loue la terre de Tournay. A partir de 1760, Ferney devient sa résidence favorite. 11 en est le seigneur , et il dote le village de fabriques d’horlogerie et d'une église. Tous les personnages illustres de son temps viennent y visiter le roi Voltaire.
Ni en Prusse, ni dans sa'fîouvelle demeure, l’activité de .Voltaire ne se dément un seul instant. En 1751, il adonné l’édition définitive du Siècle de Louis XIV ; en 1756, il publie Y Essai sur les mœurs. Il n’oublie pas le théâtre ri YOrphelin de la Chine est joué * en 1755, Tancrède en 1760. U compose de nombreuses épitres des romans, Candide , Xlngénu ; en 1764, il réunit et complète lee articles fournis à Y Encyclopédie, sous le titre de Dictionnaire philosophique. Et surtout, il ne cesse de produire et de répandre
428 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
une foule de petits écrits polémiques, groupés dans ses œuvres sous le titre de Mélanges , et où il touche à toutes les questions sociales et politiques. Il intervient en faveur des persécutés et ^outient au nom de la tolérance la cause des Calas et des Sirven ; il adopte une arrière-petite-nièce du grand Corneille ; et il peut lire alors avec une légitime fierté : « J’ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage. »
Cependant Voltaire ne voulait pas mourir sans avoir revu ce Paris où il avait connu « les premiers rayons de la gloire », et dont, même dans sa royauté de Ferney, il conservait la nostalgie. Précisément, les comédiens répétaient, au Théâtre-Français, sa tragédie d'Irène . Voltaire quitta Ferney le 4 février 1778, et le 10 il arrivait. On sait ce que fut ce dernier séjour de Voltaire à Paris : une série de visites triomphales et d’ovations. Tout ce que la ville comptait de gens illustres, français ou étrangers, se pressa rue de Beaune, à l’hôtel du marquis de Villette où Voltaire était descendu. Franklin lui amenait son petit-fils, que le patriarche bénissait en disant : Dieu et liberté ! Le 30 mars, il se rendit à l’Académie, où il fut élu directeur par acclamation, où il présida la séance et où il traça le plan d’un nouveau dictionnaire dont il devait faire la lettre A. Le même jour, il assista à la sixième représentation d'Irène. Un acteur monta dans sa loge et lui posa sur la tête une couronne de lauriers. Pendant l’entr'acte qui séparait Irène de Nânine , son buste fut placé sur la scène, et couronné à son tour par tous les artistes, aux acclamations du public. Tant d’émotions l’épuisaient. Il mourut le 30 mai 1778. Son neveu, l’abbé Mignot, fit ensevelir son corps à l'abbaye de Scellières, en Champagne. En juillet 1791, Voltaire fut transporté au Panthéon.
2. L’œuvre poétique de Voltaire. — Sans compter ici les tragédies, dont nous parlons plus loin (p. 514), l’œuvre poétique de Voltaire est considérable ; on peut dire qu’il a traité tous les genres.
a) L épopée. — La Henriade1 poème épique en dix chants (1728), a pour sujet l’avènement et la conversion de Henri IV. Ce serait moins une épopée qu’une sorte d’histoire en vers, si quelques épisodes romanesques, et un peu de merveilleux , ne nous faisaient sortir du domaine de la réalité. De plus, c’est un plaidoyer en faveur de la tolérance. — L’action commence au moment où Henri III et Henri de Navarre assiègent Paris occupé par les Ligueurs. Le Béarnais se rend en Angleterre pour y demander des secours à la reine Elisabeth ; il en profite pour faire un récit des guerres de religion et de la Saint-Barthélemy (ch. II et III). La Discorde et la Politique (figures allégoriques) excitent Jacques Clément à frapper Henri III; récit de l’assassinat (ch. IV, V
XVIIIe SIÈCLE
Saint Louis- apparaît en songe à Henri IV, et lui montre, clans le palais des Destins, ses ancêtres et ses descendants (ch. VII). Bataille d’Ivry (VIII). Épisode romanesque : l’Amour cherche à détourner Henri IV du siège de Paris (IX). La Vérité éclaire Henri IV qui se convertit au catholicisme : Paris lui ouvre ses
portes (X). ,
b) Poésie philosophique. Voltaire a compose des Discours en vers sur Y Homme (1738-40), un poème Sur le désastre deLisbonne (1756), un poème Sur la religion naturelle (1756) . Tous ces morceaux philosophiques, fort admirés au xvine siècle, nous paraissent aujourd'hui froids et peu poétiques. — Mais Voltaire a inséré dans ses Lettres anglaises une imitation du monologue de Caton (tiré de la tragédie d’Addison), qui est son meilleur morceau de poésie philosophique. Nous le citons.
Immortalité de l’âme (1734).
Oui, Platon, tu dis vrai : notre âme est immortelle. C’est un Dieu qui lui parle, un Dieu qui vit en elle.
Eh! d’où viendrait sans lui ce grand pressentiment,
Ce dégoût des faux biens, cette horreur du néant? Vers des siècles sans fin je sens que tu m’entraînes; 5 Du monde et de mes sens je vais briser les chaînes,
KL m’ouvrir, loin du corps dans la fange arreté,
Les portes de la vie et de l’éternité.
L’éternité ! quel mot consolant et terrible !
O lumière ! ô nuage ! ô profondeur horrible 1 10
Que dis-je ? où suis-je? où vais-je? et d’où suis-je tiré? Dans quels climats nouveaux, dans quel monde ignoré Le moment du. trépas va-t-il plonger mon être?
Où sera cet esprit qui ne peut se connaître?
Que me préparez-vous, abîmes ténébreux? 15
Allons, s’il est un Dieu, Platon doit être heureux.
Il en est un, sans doute, et je suis son ouvrage; Lui-même au cœur du juste il empreint son image.
Il doit venger sa cause et punir les pervers.
1. Platon, c’est dans le dialogue intitulé P hédon que Platon démontre l'immortalité de lame. — 17. Sans doute, sans aucun doute, assurément. N’a pas ici le sens dubitatif.
Mais comment ? dans quel temps? et dans quel univers ?
Ici la vertu pleure et l'audace l’opprime ;
L innocence à genoux y tend la gorge au’crime;
,a lor une y dom.ne, et tout y suit son char;
Jle ^ °^e\ infortuné fut formé pour César ilatons-nous de sortir d’une prison funeste.
Je le verrai sans ombre, ô vérité céleste! tu le caches de nous dans nos jours de sommeil - Cette vie est un songe et la mort un réveil.
(Lettres philosophiques. 18e Leltr édition de 1751.)
c) Ëpîtres. — Les Épilres ont souvent de la grâce de lesnril ^ens.bilité. On peut citer celles qu’il adresse’: A Boileau ( ,69) a Horace (1772), à M~d* Châtelet (mi), sur la calonutié
Gén 18 SUiVante’ ^ * «• dè
Aux mânes de M. de Génonville* (1729).
Voltaire n’est pas sans doute un grand poète, si l’on réserve ce nom à lame parait à la fois originale et naturelle; mais on neTém ui re^" '
Toi que le ciel jaloux, ravit dans son printemps: loi de qui je conserve un souvenir fidèle,
Vainqueur de la mort et dû temps;
Toi dont la perte, après dix ans,
M est encore affreuse et nouvelle : 5
Si tout n’est pas détruit, si, sur les sombres bords,
Ce souffle si caché, celte faible étincelle,
Cet esprit, le moteur et l’esclave du corps,
Ce je ne sais quel sens quon nomme âme irrîhibrtelle,
.*• n GénonviUe (Lefèvre de La Faluère de) était mort en 17*3 âe-é de vingt-six ans. Cette pièce étant de 1729, il y avait doncsw? ans et’nof
de Paris1.8"6 PleUrait 53 pert°- Gënonville était conseiller au Parlement
XVIIIe SIÈCLE
Reste inconnu de nous, est vivant chez les morts; 10 S Tl est vrai que tu sois, et si tu peux m’entendre,
O mon cher Génonville, avec plaisir reçoi Ces vers et ces soupirs que je donne à ta cendre, Monument d’un amour immortel comme toi...
De ton aimable esprit nous célébrons les charmes; 15 Nous chantons quelquefois et tes vers et les miens ;
Ton nom se mêle encore à tous nos entretiens ;
Nous lisons tes écrits, nous les baignons de larmes. - Loin de nous à jamais ces mortels endurcis,
Indignes du beau nom, du nom sacré d’amis, 20
Ou toujours remplis d’eux, ou toujours hors d eux-
[même,
Au monde, à l’inconstance ardents à se livrer, Malheureux, dont le cœur ne sait pas comme on aime, Et qui n’ont point connu la douceur de pleurer !
(. Épitres , XXIX.)
d) Poésie satirique. — Voltaire est passé maître dans la satire. Ses pièces de ce genre ne sont pas didactiques comme celles de Boileau ; Voltaire raille les mœurs contemporaines en un style frondeur et piquant, et surtout il lance des pointes contre ses ennemis. Les plus célèbres satires sont : le Mondain jfi 1736) où la thèse du progrès est soutenue par des arguments très superficiels, mais très spirituels, — La défense du Mondain (1737), — et surtout le Pauvre diable , dont nous citons un frag ment :
10. Cette longue période pourrait être plus claire ; il faut la comprendre ainsi : Si... ce souffle caché tout en restant inconnu de nous , est encore vivant chez les morts. — 12. Reçoi. on considère
aujourd’hui comme une licence poétique la faculté de supprimer Is a la première personne du singulier de 1 indicatif présent et à la deuxième personne de l'impératif des verbes en oir. Présentée ainsi, la règle n’est pas juste En réalité, les poètes ont le choix entre les formes : je reçois , reçois, et je reçoi, reçoi : les formes sans s sont celles de 1 ancienne conjugaison française qui, se modèlant sur la conjugaison latine, ne. mettait pas d’.s là où le latin n’en comportait pas : recipio, recipe ; is caractérisait la deuxième personne du singulier en français comme en latin. — 21. Hors d’eux-même, dissipés, distraits. — 24. Ce dernier vers est le plus beau qu’ait écrit Voltaire : la pensée en est aussi délicate que la forme en est harmonieuse.
les gü anus écrivais français
Le pauvre diable (1758).
^0Se qu’uu A»*wrf»ifc vient lui demander conseil sui
Quel parti prendre ? où suis-je, et qui dois-je être ?
-Ne dépourvu, dans la foule jeté.
Germe naissant par le vent emporté,
Sur quel terrain puis-je espérer de croître ?
Gomment trouver un état, un emploi ?
Sur mon destin, de grâce, instruisez-moi.
~J1 faut s'instruire et se sonder soi-même,.
S interroger, ne rien croire que soi,
Que son instinct; bien savoir ce qu’on aime :
- Et> sans chercher des conseils superflus.
Prendre l'état qui vous plaira le plus.
J aurais aimé le métier de la guerre.
— Qui vous retient ? allez. Déjà l’hiver A disparu ; déjà gronde dans l’air L’airain bruyant, ce rival du tonnerre :
Du duc de Broglie osez suivre les pas ;
Sage en projets, et vif dans les combats,
Il a transmis sa valeur aux soldats ;
II va venger les malheurs de la France.
Sous ses drapeaux marchez dès aujourd’hui.
Et méritez d être aperçu de lui.
— Il n est plus, temps ; j’ai d’une lieutenance J rop vainement demandé la faveur.
.Mille rivaux briguaient la préférence :
'Tnt*'' maiî’ au ™ ^
-*«; {'A * BrogUe «haTdf
ourL'.liaîe, femme, fut une des protectrices de Voltaire. " *
JO
XVIIIe SIÈCLE
C’est une presse ! En vain Mars en fureur 25
De la patrie a moissonné la fleur :
Plus on en tue, et plus il s’en présente.
Ils vont trottant des bords de la Charente,
De ceux du Lot, des coteaux champenois,
Et de Provence, et des monts Francs-comtois, 30
En botle, en guêtre, et surtout en guenille,
Tous assiégeant la porte de Crémille,
Pour obtenir des maîtres de le\r sort Un beau brevet qui les mène à la mort.
Parmi les flots de la foule empressée, 35
J’allai montrer ma mine embarrassée;
Mais un commis, me prenant pour un sot,
Me rit au nez sans me répondre un mot ;
Et je voulus après cette aventure,
Me retourner vers la magistrature. ji.
Eh bien, la robe est un métier prudent;
Et cet air gauche et ce front de pédant Pourront encor passer dans les enquêtes :
Vous verrez là de merveilleuses têtes !
Vite achetez un emploi de Caton,
Allez juger. Êtes-vous riche ? — Non,
Je n’ai plus rien ; c’en est fait. — Vil atome 1 Quoi ! point d’argent et de l'ambition ?
Pauvre imprudent ! apprends qu’en ce royaume
Tous les honneurs sont fondés sur le bien. 50
L’antiquité tenait pour axiome
Que rien n’est rien, que de rien ne vient rien.
2o. Mars, dieu de la guerre, dans la mylhologie. - 27. Sans le vouloir peut-être, \ oltaire lait ici le plus bel éloge de la bravoure française. — 32. Crémille (1700-17GS), célèbre d'abord comme stratégiste (il dirigea les opérations des campagnes de Maurice de Saxe en Flandre), était, en 1758, adjoint au ministre de la guerre (le maréchal de Belle-Isle). — 41. La robe, la magistrature. — 43. Enquêtes, il y avait au Parlement une Chambre des enquêtes, où l’on étudiait les procès déjà jugés en première instance. —45. Caton, ce nom d’un Romain célèbre par son intégrité et Là vertu, est, ici le synonyme de magistrat. — 5?. Traduction de ce vers du poèi<* latin Lucrèce : Ex nihilo ni hit , ad. nihilum ni I passe r averti
434 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Du genre humain connais quelle est la trempe ;
Avec de l’or, je te fais président.
Fermier du roi, conseiller, intendant : 55
Tu n’as point d'aile, et tu veux voler! rampe.
3. Voltaire historien. — a) Le premier ouvrage historique de Voltaire est Y Histoire de Charles X//(1731) divisée en huit livres qui nous mènent de Tëtat de la Suède avant Charles XII jusqu’à sa mort. Voltaire adopte l’ordre chronologique et synchronique ( il va de la Suède à la Pologne, de la Russie à la Turquie, selon que les événements se succèdent. Il nous montre d’abord Charles XII triomphant des Danois, des Russes et des Polonais, imposant un roi à la Pologne. Dans la seconde partie du règne, de 1709 à 1718, nous suivons Charles XII à Pultava et à Bender; et Voltaire en profite pour faire d’intéressantes digressions sur Pierre le Grand et sur la Turquie. L’ouvrage se lit avec plaisir, tout en n’ayant du roman que l’intérêt, selon le mot de Condorcet. Les narrations de la bataille de Pultava , de la résistance de Charles XII à Bender, de sa mort devant Stralsund , sont des modèles du genre.
Nous citons de préférence, comme moins connu, le premier portrait de Charles XII.
Enfance de Charles XII, roi de Suède (1731).
Voltaire se documenta auprès de tous ceux qui avaient pu connaître ce personnage héroïque et singulier. Aussi se plaît-il surtout à rappeler tous les traits particuliers et caractéristiques ; il évite les grandes considérations générales, comme trop vagues ; et il rassemble avec art tout ce qui peut contribuer à donner au lecteur l’illusion de la vie réelle- et concrète.
Ce fut le 27 juin 1682 que naquit le roi Charles XII, l’homme le plus extraordinaire peut-être qui ait jamais été sur la terre, qui a réuni en lui toutes les grandes qualités de ses aïeux, et qui n’a eu d'autre défaut ni
55. Fermier du roi, l’État donnait à ferme la perception des impôts ; de là, les fermiers généreux, appelés au»û traitants : La Bruyère ëFLe Sage ont stigmatisé leur rapacité, leur luxe effronté, et leu c-cynisme. — 56. Voltaire s’appliqua de bonne heure à se créer une fortune considérable et sûre, en faisant fructifier, grâce à d’heureuses et discutables spéculations, l'héritage qu il avait reçu de son père. Il était convaincu que la fortune donne seule l’indépendance, et qu’un écrivain qui vit de sa plume est toujours l’esclave drun protecteur ou du public.
d'autre malheur que de les avoir toutes outrées. A l’âge de sept ans, il savait manier un cheval. Les exercices violents où il se plaisait, et qui découvraient ses inclinations martiales, lui formèrent de bonne heure une constitution vigoureuse, capable de soutenir les fatigues où le portait son tempérament.
Quoique doux dans son enfance, il avait une opiniâtreté insurmontable : le seul moyen de le plier était de le piquer d'honneur; avec le mot de gloire, on obtenait tout de lui. 11 avait de l'aversion pour le latin; mais dès qu’on lui eut dit que le roi de Pologne et le roi de Danemark l'entendaient \ il l'apprit bien vite, et en retint assez pour le parler le reste de sa vie. On s'y prit de la même manière pour l'engager à entendre le français ; mais il s'obstina tant qu'il vécut à ne jamais s’en servir, même avec des ambassadeurs français qui ne savaient point d’autre langue 1 2.
Dès qu'il eut quelque connaissance delà langue latine, on lui fit traduire Quinte-Curce 3 : il prit pour ce livre un goût que le sujet lui inspirait beaucoup plus encore que le style. Celui.qui lui expliquait cet auteur lui ayant demandé ce qu'il pensait d’Alexandre : — « Je pense, dit le prince, que je voudrais lui ressembler. — Mais, lui dit-on, il n'a vécu que trente-deux ans. — Ah ! reprit-il, n’est-ce pas assez quand on a conquis des royaumes? » On ne manqua pas de rapporter ces réponses au roi son père'*, qui s’écria : — « Voilà un enfant qui vaudra mieux que moi, et qui ira plus loin que le grand Gustave s. » Un jour il s’amusait dans l'appartement du roi à regarder deux cartes géographiques, l'une d'une
1. L’entendaient, le comprenaient. — 2. Ceci est sans don te une épi
gramme de Voltaire, à l'adresse de ses compatriotes. — 3. Quinte-Curce, historien latin, du \tr siècle de notre ère^), qui a écrit la Vie d'Alexandre , — 4. Son père, Charles XI, qui régna de 1660 à 1697. C'était un prince pacifique, et qui s'occupa de réformer sagement son royaume. — 5. Le grand
Gustave, Gustave-Adolphe, roi de Suède de 1611 à 1632. Il prit part à la guerre de Trente ans, et mourut glorieusement à la bataille de Lutzen.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
ville de Hongrie, prise par les Turcs sur l'empereur, et l’autre de Riga, capitale de la Livonie, province conquise par les Suédois depuis un siècle ; au bas de la carte de la ville hongroise il y avait ces mots tirés du livre de Job : « Dieu me l’a donnée, Dieu me Ta ôtée; le nom du Seigneur soit béni ! » Le jeune prince, ayant lu ces paroles, prit sur le champ un crayon et écrivit au bas de la carte de Riga ! « Dieu me l’a donnée, le diable ne me l’ôtera pas. » Ainsi, dans les actions lés plus indifférentes de son enfance, ce naturel indomptable laissait souvent échapper de ces traits qui caractérisent les âmes singulières, et qui marquaient ce qu’il devait être un jour.
{Histoire de Charles XII liv. Jer.)
b) Le Siècle de Louis XIV (1751, édition définitive en 1768). — Voltaire aurait pu dire qu’il fit le Siècle « en y pensant toujours ». Sa correspondance, depuis 1732, nous le montre préoccupé de réunir des documents. Ses relations dans la haute société française et anglaise lui procurèrent des renseignements « de première main », et il lut, nous dit-il, deux cents volumes. Il put se faire communiquer, grâce aux d’Argenson, des papiers d’État. — Cependant, cette masse d’informations, cette « poussière de détails » ne l’empêchent pas de dominer son sujet qui consiste h faire l'histoire de l'esprit des hommes dans le siècle le plus éclaire qui fut jamais. Le plan est très net, mais il a le désavantage de morceler le livre, et de ne pas indiquer la dépendance de certains événements.
Après un premier chapitre où Voltaire expose Vêlai de l'Europe avant Louis XIV, il étudie successivement : la politique extérieure et les guerres (u à xxm), — les particularités et anecdotes (xxv à xxviii), — le gouvernement intérieur (xxix, xxx), — les sciences (xxxi), — les heaux-arts (xxxii à xxxiv), — les affaires religieuses (xxxv à xxxix). — Voltaire est trop exclusivement préoccupé des progrès matériels ou littéraires de la civilisation; la grandeur morale du xvn* siècle lui échappe, et il introduit dans les jugements sur certains hommes et sur certaines idées (en particulier sur la religion) un ton de persiflage vraiment fâcheux. — Nous citons d’abord un passage narratif, qui donnera aux élèves une idée de la précision élégante avec laquelle
XVIIIe SIECLE
Voltaire suit dire les moindres choses ; — puis quelques jugements sur les écrivains du xvn® siècle, modèle de critique aisée mais ou Ion retrouve souvent ses préjugés ou sa légèreté d’esprit.
Le Masque de 1er v 17.71 .
Les anecdotes tiennent une grande place dans le Siècle de Louis XIV, Voltaire leur a même réservé trois chapitres complets. Parmi ces anecdotes, il s’est plu à développer la mystérieuse histoire du Masque de fer. qui, malgré tant de recherches, n’est encore qu’à moitié résolue. Les uns ont soutenu que ce prisonnier était un frère jumeau de Louis XIV (cf. le drame inachevé de V. Hugo, les Jumeaux ) ; les autres v voient un diplomate italien, arrêté en France pour trahison.
Quelques mois*après la mort de ce ministre il arriva un événement qui n’a point d’exemple, et ce qui est non moins étrange, c’est que tous les historiens l’ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret au château de l’île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence un prisonnier inconnu, d’une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune, et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d’acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage ; on avait ordre de le tuer s’il se découvrait. H resta dans 1 i le jusqu â ce qu un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol 2, avant été fait gouverneur de la Bastille l’an 169Q, l'alla prendre à l’île Sainte-Marguerite et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la translation et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené a la Bastille, où il fut logé aussi bien qu’on peut l’être dans le château ; on ne lui refusait rien de ce qu’il demandait ; son plus grand goût était pour le linge d’une finesse extraordinaire et pour les dentelles; il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère 3,
1. Ce ministre. Mazarin. — 2. Pignerol. ville de Piémont, appartenant alors à la France, et dont la citadelle servit de prison à Fouquet et à Lan zmv — 2 Chère, vient du latin car visage On a dit d’abord faire
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
et le gouverneur s’asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu’il n’avait jamais vu son visage, quoiqu’il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin ; sa peau était un peu brune. Il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignant jamais de son état et ne laissant point entrevoir ce qu’il pouvait être.
Cet inconnu mourut en 1703, et fut enterré, la nuit, à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble l’étonnement, c’est que, quand on l'envoya dans l'île Sainte- Marguerite, il ne disparut dans l’Europe aucun homme considérable. Ce prisonnier l’était sans doute ; car voici ce qui arriva les premiers jours qu’il était dans l’île. Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après 1 avoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d’argent et jeta l’assiette, par la fenêtre, vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de la tour ; un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l’assiette et la rapporta au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur : — « Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu’un l’a-t-il vue entre vos mains ? — Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur; je viens de al trouver; personne ne l’a vue. » Ce paysan fut retenu jusqu’à ce que le gouverneur fût bien informé qu’il n’avait jamais lu et que l’assiette n’avait été vue de personne. — « Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire. » Parmi les personnes qui ont èu une connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très digne de foi qui vit encore. M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second
bonne chère à quelqu'un, dans le sens de bien recevoir quelqu'un. Puis, comme le repas est la partie essentielle d’une bonne réception, chère à pris le sens de repas , festin , etc...
Xvlll6 SIÈCLE
maréchal de La Feuillade, son gendre, m a dit. que, à la mort de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c’était que cet homme qu’on ne connut jamais que sous le nom de Y Homme au masque de fer . Chamillart lui répondit que c’était le secret de l’État, et qu’il avait lait le serment de ne le révéler jamais. Enfin, il reste encore beaucoup de mes contemporains qui déposent de la vérité de ce que j’avance, et je ne connais poinl de fait ni plus extraordinaire ni mieux constaté.
{Siècle de Louis XIV , chap. xxv.)
Quelques écrivains du XVIIe siècle.