CRISPIN LUETTE
Intestat ! ce mot nie perce l’âme.
MONSIEUR ^SCRUPULE
Faites trêve un moment à vos soupirs, madame. 80 « Considérant que rien ne reste en même état,
« Ne voulant pas aussi décéder intestat. . . »
Intestat !...
CRISPIN
LISETTE
Intestat !
MONSIEUR SCRUPULE
Mais laissez-moi donc lire :
Si vous pleurez toujours, je ne pourrai rien dire. « A fait, dicté, nommé, rédigé par écrit,
« Son susdit testament en la forme qui suit. »
GERONTE
De tout ce préambule, et de cette légende,
S’il m’en souvient d’un mot, jè veux bien qu’on me pende.
LISETTE
C’est votre léthargie >
Ah ! je vous en répond .
Ce que c’est que de nous! moi, cela me confond. 90 monsieur scrupule,, lisant.
« Je veux, premièrement, qu’on acquitte rr'ss dettes.
89. La suppression de Vs à la première personne du singulier de l’indicatif présent, est un reste de la grammaire du moyen âge. On ne mettait Vs qu’à, la %° p^Qnnj du. singulier, cémtïie en latm! Cf. Je èôi, jereçci, ,,
çûcqïo âurofîses'- en poésie. • / jg -çj;-
xviiie siècle
GÉRONTE
Je ne dois rien .
MONSIEUR SCRUPULE
Voici l’aveu que vous en faites.
« Je dois quatre cents francs à mon marchand de vin, « Un fripon <jui demeure au cabaret voisin. »
* GÉRONTE
Je dois quatre cents francs ! c’est une fourberie. <J crispin, à Géronie.
Excusez-moi, monsieur, c’est votre léthargie.
Je ne sais pas au vrai si vous les lui devez,
Mais il me les a, lui, mille fois demandés*
GÉRONTE
G est un maraud qu’il faut envoyer en galère.
CRISPIN
Quand ils y seraient tous, on ne les plaindrait guère. 100
MONSIEUR * SCRUPULE
« Je fais mon légataire unique, universel,
'< Eraste, mon neveu. »
ÉRASTE
Se peut-ii ?... Juste ciel!...
GÉRONTE
Oui, je voulais nommer Éraste légataire.
A cet article-là je vois présentement Que j’ai bien pü dicter le présent testament* 105
monsieur scrupule, lisant.
« Item. Je donne et lègue, en espèce sonnante,
« A Lisette... »
98. Ici encore, comme pour l’expression c'éinit vous ou moi , tout le comique est dans la situation. * ■
LISETTE
Ah î grands dieux.
monsieur scrupule, lisant.
« Qui me sert de servante, « Pour épouser Crispin en légitime nœud,
« Deux mille écus. » • ; |
crispin, à Géronte.
Monsieur... en vérité... pour peu...
Non... jamais... car enfin... ma bouche... quand j’y
[pense... 110
Je me sens suffoquer par la reconnaissance.
(A Lisette .)
Parle donc...
Lisette, embrassant Géronte .
Ah ! monsieur...
GÉRONTE
Qu’est-ce à dire cela ?
Je ne suis point l’auteur de ces sottises-là.
Deux mille écus comptant !
LISETTE
Quoi î déjà, je vous prie,
Vous repentiriez-vous d’avoir fait œuvre pie? 115 Une fille nubile, exposée au malheur,
Qui veut faire une fin en tout bien, tout honneur,
Lui refuseriez-vous cètle petite grâce?
GERONTE
Comment ! six mille francs I quinze ou vingt écus, passe-
LISETTE
Les maris, aujourd’hui, monsieur, sont si courus î 120 Et que peut-on, hélas ! avoir pour vingt écus?
XVIIIe SIÈCLE
GÈRONTE
On a ce que l’on peut, entendez-vous, m'amie?
{Au notaire .)•
il en est à tous prix. Achevez, je vous prie.
MONSIEUR SCRUPULE
ÿ Item. Je donne et lègue... »
crispin, a part.
Ah î c’est mon tour enfin.
Et l’on va me jeter...
.monsieur scrupule « A Crispin... »
- ( Crispin se fait petit.) v
géronte, regardant Crispin.
A Crispin? 125
. monsieur scrupule, lisant.
« Pour tous les obligeants, bons et loyaux services « Qu’il rend à mon neveu dans divers exercices,
« Et qu’il peut bien encor lui rendre à l’avenir. . .
géronte
Où donc ce beau discours doib-il enfin venir?
Voyons.
^ monsieur scrupule, lisant.
« Quinze cents francs de rentes viagères, 130 « Pour avoir souvenir de moi dans ses prières. »
CRISPIN
Oui, je vous le promets, monsieur, à deux genoux; Jusqu’au dernier soupir je prierai Dieu pour vous. Voilà ce qui s appelle un vraiment honnête homme !
Si généreusement me laisser cette somme î 135
>10 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
GERONTE
Non ferai-je, parbleu ! Que veut dire ceci ?
(Au notaire ,)
Monsieur, de tous ces legs je veux être éclairci. 5
MONSIEUR SCRUPULE
Quel éclaircissement voulez-vous qu'on vous donne ?
Et je n’écris jamais que ce que l’on m’ordonne.
GERONTE - "
Quoi î moi j’aurais légué, sans aucune raison, 140 Quinze cents francs de rente à ce maître fripon, Qu’Éraste aurait chassé, s’il m’avait voulu croire !
crispin, toujours il genoux.
Ne vous repentez pas d’une œuvre méritoire. Voulez-vous, démentant un généreux effort,
Ètte avaricieux, même après votre mort ? 145
GÉRONTE
Ne m’a-t-on point volé mes. billets dans mes poches?
Je tremble du malheur dont je sens les approches :
Je n’ose me fouiller.
érasté, à part.
Quel funeste embarras !
( Haut à Géronte.)
Vous les cherchèz en vain ; vous ne les avez pas.
géronte, à E ras te.
Où sont-ils donc? réponds.
ÉRASTE
Tantôt, pour Isabelle, 150
Je les ai', par votre ordre exprès, portés chez elle.
146. II s’agit de billets ^au porteur, d’effets négociables en banque, et représentant une partie de la fortune de Géronte.
\ vin0 siècle
GKRONTE
Par mon ordre ?
KRASTE
Oui, monsieur.
GÉRONTE
Je ne m'en souviens point.
CRISPIN
C'est votre léthargie.
GÉRONTE
Oh î je veux sur ce point,
Qu’on me fcjisse raison. Quelles friponneries !
Je suis las, à la fin, de tant de léthargies. 155
[Le Légataire universel , acteV,*sc. vii.}
2. Danceurt (1661-1725) fut d’abord comédien; puis, de 1685 à 1718, il composa un grand nombre de pièces en prose, presque toutes d’actualité. Les principales sont : le Chevalier à la mode (1687), étude piquante et vraie, d’une société où le désir de faire fortune, et surtout d’en jouir, provoquait toutes sortes de manèges à la fois coupables et ridicules; — les Bourgeoises de qualité (1700) complètent le tableau précédent, et contiennent d’excellents types de parvenues qui se ruinent pour paraître ; — la Maison de campagne (1688) est une spirituelle satire des parasites. — Dancourt a donc eu le mérite de présenter à ses contemporains une critique hardie de leurs travers nouveaux ; mais son actualité est cause qu’il s’est vite démodé, et que l’on n’estime plus aujourd’hui à leur juste prix ni le fond ni la forme de ses pièces.
3. Dufresny <1648-1724} est intéressant par les situations toujours originales qu'il sait inventer, et par la Verve de son dialogue. Ses plus jolies pièces sont : l'Esprit de contradiction (1700), le Double Veuvage (1702), la Réconciliation normande (1719). Il a pu donner à Montesquieu l’idée et le cadre des Lettres persanes , par ses Amusements sérieux et comiques d'un Siamois.
4. Le Sage (166S-1747), resté célèbre surtout par son roman de Gil Blas , a donné peut-être la plus forte comédie du xviii siècle, Turcaret (1709). La pièce, en prose, est dirigée contre les financiers, les partisans, qui s’enrichissaient aux dépens du
di- LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
pays et du Trésor public. Turearet, le héros, est à la fois un sot et un roué. Il fait la cour à une baronne qui accepte sans scrupule ses présents, pour les passer au chevalier, auquel son valet en escroque une partie. C'est « un ricochet de fourberies le plus plaisant du monde ». On voit M. Turearet, si généreux pour la baronne, faire poursuivre jusqu'à la ruine de pauvres debiteurs, et enfin ruine lui-même. Cette comédie vaut moins par 1 intrigue que par le réalisme des situations, des sentiments et du style. Elle est une des premières où la question d'argent ait etc abordee et traitée pour elle-même. Le Sage est le véritable héritier de Molière contemplateur et moraliste ; Turearet peut prendre place immédiatement après l'Avare et le Bourgeois gentilhomme.
Turearet (1709).
Aujourd’hui, on eût consacré un acte de cette comédie à nous montrer M. Turearet dans son cabinet, traitant des affaires, recevant des débiteurs. Au xviiie Siècle, on ne changeait pas le décor pendant les cinq actes : toute la pièce se passe chez la baronne. Aussi Le Sage supposet-il que M. Rafle, commis de M. Turearet, est venu le relancer jusque-là. Cette scène prouve, par sa précision, qu’il ne s’agit plus, comme dans V Avare, d’un caractère , mais d’une condition : Turearet est bien un financier, un spéculateur.
x Monsieur Turcaret. — De quoi est-il question, monsieur Rafle? Pourquoi me venir chercher jusqu’ici? Ne savez-vous pas bien que quand on vient chez les dames, ce n’est pas pour y entendre parler d’affaires ?
Monsieur R a le. — L’importance de celles que j’ai à vous communiquer doit me servir d excuse.
Monsieur Turcaret. — Qu’est-ce donc que ces choses d’importance ?
Monsieur Rafle. — Peut-on parler librement?
Monsieur Turcaret. — Oui, vous le pouvez; je suis le maître : parlez.
Monsieur Rafle, tint ni des papiers de sa poche et regardant dans un .bordereau. — Premièrement, cet enfant de famille à qui nous prêtâmes l’année passée trois mille livres, et à qui je fis faire un billet de
XVIIIe SIÈCLE
neuf1, par votre ordre, se voyant sur le point d’être inquiété pour le paiement, a déclaré la chose à son oncle, le Président, qui, de concert avec toute la famillè, travaille actuellement à vous perdre.
Monsieur Turcaret. — Peine perdue que ce travaillà !k. Laissons-les venir. Je ne prends pas facilement l’épouvante.
Monsieur Rafle, après avoir regardé de nouveau dans le bordereau. — Ce caissier que vous avez cautionné, et qui vient de faire banqueroute de deux cent mille écus. . .
Monsieur Turcaret, l'interrompant. — C'est par mon ordre qu’il. . . Je sais où il est2.
Monsieur Rafle. — Mais les procédures se font contre vous. L’affaire est sérieuse et pressante !
-Monsieur Turcaret. — On l’accommodera. J’ai pris mes mesures : cela sera réglé demain.
Monsieur Rafle. — J’ai peur que ce ne soit trop tard.
Monsieur Turcaret. — Vous êtes trop timide !... Avez-vous passé chez ce jeune homme de la rue Quinquampoix à qui j’ai fait avoir une caisse?
Monsieur Rafle. — Oui, monsieur. Il veut bien vous prêter vingt mille francs, des premiers deniers qu’il touchera, à condition qu'il fera valoir à son profit ce qui pourra lui rester à la compagnie, et que vous prendrez son parti si l’on vient à s’apercevoir de la manœuvre .
Monsieur Turcaret. — Cela est dans les règles; il n’y a rien de plus juste. Voilà un garçon raisonnable. Vous lui direz, monsieur Rafle, que je le protégerai dans toutes ses afla'ires... Y a-t-il encore quelque chose ?
4. Procédé habituel aux usuriers prêtant de l’argent à des « fils de famille «.L’usurier pourrait être poursuivi s’il exigeait un intérêt supérieur au taux légal. Mais il donne seulement la moitié ou le tiers de la somme que l’on reconnaît lui devoir. — 2. Il s’agit là d’une banqueroute frauduleuse dont les profits doivent être pour Turcaret.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Monsieur Rafle, après avoir encore regardé dans Le bordereau . — Ce grand homme see, qui vous donna, il y a deux mois, deux mille francs pour une Direction 3 que vous lui avez fait avoir à Valognes. . .
Monsieur Turcaret. — Hé bien ?
Monsieur Rafle. — 11 lui est arrivé un malheur.
Monsieur Turcaret. — Quoi?
Monsieur Rafle. — On a surpris sa bonne foi; on lui a volé quinze mille francs. . . Dans le fond, il est trop bon .
Monsieur Turcaret. — Trop bon ! trop bon ! Hé pourquoi diable s’est-il donc mis dans les affaires '* ? Trop bon ! trop bon !
Monsieur Rafle. — Il m’a écrit une lettre fort touchante par laquelle il vous prie d’avoir pitié de lui. . .
Monsieur Turcaret. — Papier perdu ! lettre inutile !
Monsieur Rafle — Et de faire en sorte cjîi’il ne soit point révc/qué.
Monsieur Turcaret. — Je ferai plutôt en sorte qu’il le soit; l’emploi me reviendra; je le donnerai à un autre, pour le même prix.
Monsieur Rafle. — G’est ce que j’ai pensé comme vous.
Monsieur Turcaret. — J’agirais contre mes intérêts ? Je mériterais d’être cassé à la tête de la compagnie !
(Acte 111, sc. ix.)
5. Piron (1689-1773). — On a oublié les nombreuses et spirituelles comédies que Piron a composées pourje Théâtre de la foire f et l’on continue à lire, surtout pour son style aise et piquant, la Métromanie (1738). Dorante veut épouser Lucile, fille de Francaleu ; mais celui-ci, qui a la manie de rimer, préfère pour gendre Damis, un bel esprit. Grâce aux stratagèmes de Baliveau, un oncle de Toulouse, Dorante peut épouser Lucile.
3. Direction, dans la ferme des impôts. — 4. Voilà cc que, dans la comédie rosse contemplai ne, on appelle un « mot de nature ».
6. Gresset (1709-1777). — Plus connu comme auteur du charmant badinage de Vert-Vert. Gresset remporta un grand succès avec le Méchant (1747). Le héros de Cette comédie, Cléon, le méchant, mérite ce nom par sa sécheresse d’âme, son scepticisme moral, et son art de brouiller les gens, « pour le plaisir». Il essaye de jeter le trouble dans la maison de Florise, et d'empècher le mariage de Chloé, sa fille, avec Valère. Il est démasqué par Lisette. Le Méchant est écrit dans un joli style, et quelques vers sont restés célèbres : Elle a de jolis yeux pour des yeux de province, et surtout : L'esprit qu'on veut avoir gale celui qu'on a.