‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 146 sur 232 · II. — La comédie. Les disciples de Molière · texte numérisé non relu

II. — La comédie. Les disciples de Molière

On peut grouper sous l’étiquette de continuateurs de Molière les écrivains dont les noms suivent } Regnard, Dancourf DtifrcS'ny, Le Sage, Piron, Gresset. *

530 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS J

1. Regnard (1655-1709).— Ne û Paris, il fit d’excellentes études; puis il commença vers dix -sept ans une .série de voyages, à Constantinople, en Italie, en Algérie (un peu malgré lui, car il fût pris par des corsaires, et retenu prisonnier ; il a raconté cette aventure dans un court roman, la Pfovençale ), puis, en Hollande, en Suède, et en Laponie ( Voyage en Laponie). Il mena ensuite une vie d épicurien aimable, en son château de Grillon, près de Dourdan ; il y mourut d’une indigestion.

Des nombreuses comédies de Regnard, nous ne retiendrons ici que scs deux chefs-d’œuvre : Le Joueur (1694) et le Légataire universel (1708).

Le Joueur est presque une comédie de caractère ; c’est aussi et surtout une comédie de mœurs. Le jeu était devenir la plaie profonde de la société française. Depuis la cour jusqu’au plus modeste salon bourgeois, tout le monde jouait et se ruinait. Mais où l’on sent la différence entre un profond observateur comme Molière et un amuseur comme Regnard, c’est dans le choix du personnage principal. Le joueur de Regnard est un jeune homme, Valère;il est amoureux d’Angélique, mais surtout quand il vient de perdre, car il sent alors la nécessité dé faire un riche mariage; a-t-il gagné, il est suffisamment heureux, et il oublie Angélique. Pour corriger sa mauvaise chance, il a mis en gage un portrait entouré de brillants que lui avait donné sa fiancée ; celle-ci l’apprend, le mariage est rompu, et Valère retourne aux dés et aux cartes.

Le Légataire universel est la plus gaie des comédies de Regnard, et justifie le mot attribué à Boileau ; « Il n est pas médiocrement plaisant. » .

Nous en citons la scène principale.

Le Légataire universel (1708).

Le vieux Géronte a un neveu, nommé Éraste, qui compte sur sa succession. Malheureusement, le jour où Géronte a fait appeler les notaires pour dicter son testament, il tombe en léthargie, et on le croit mort. . Alors Crispin, le valet d’Ëraste, prend les vêtements du défunt, fait entrer les notaires, et dicte son testament ; il n’a garde de s’oublier, non. plus que Lisette. Tout irait pour le mieux, si Géronte ne se réveillait de sa léthargie, et si l’un des notaires ne lui apportait copie du testament.

M. SCR U PU LÉ, ^notaire, ÉRASTE, LISETTE, CRISPIN

GÉRONTK

Bonjour, monsieur Scrupule .

XVIIIe SIÈCLE

crispin, à part

Ah ! me voilà perdu

GÉTÎONTE

Ici depuis longtemps vous êtes attendu.

MONSIEUR SCRUPULE

Certes, je suis ravi, monsieur, qu’en moins d’une Heure Vous jouissiez déjà d’une sanlé meilleure.

Je savais bien qu’ayant fait voire testament 5

Vous sentiriez bientôt quelque soulagement.

Le corps se porte, mieux lorsque l’esprit se trouve Dans un parfait repos.

GÉRO.NTE

Tous les jours je l’éprouve.

MONSIEUR SCRUPULE

Voici donc le papier que, selon vos desseins,

.le vous avais promis de remettre en vos mains. K)

GÉRONTE

Quel papier, s il vous plaît? Pour quoi, pour quelle

[affaire?

MONSIEUR SCRUPULE

C’est votre testament que vous venez de faire.

GÉRONTE

J ai fait mon testament ?

MONSIEUR SCRUPULE

Oui, sans doute, monsieur.

le. Dans la scène vi de l’acte IV>1. Scrupule, après avoir écrit le tes. tamentsousia dictée de Crispin, a promis d’en apporter bientôt une copie Ce qiu ne devait être qu’une simple formalité produit une situation du pms haut comique, à la lois pour l’action et pour le caractère. Regnard se montre ici l’ancôtre de nos vaudevillistes les plus habiles, tels que Labiche, Scribe, Sardou. 1

j3*2 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

LISETTE, LclS.

(Irispi.n, le cœur me bat.'

cri s pin, bas.

Je frissonne de peur.

GÉRONTE

Eh I parbleu, vous rêvez, monsieur ; c’est pour le faire 1 5 Que j’ai besoin ici de votre ministère.

MONSIEUR SCRUPULE

Je ne rêve, monsieur, en aucune façon ;

Y7ous nous l’avez dicté, plein de sens et raison.

Le repentir sitôt saisirait-il votre âme ?

Monsieur était présent, aussi bien que madame : 20

ils peuvent là-dessus dire ce qu’ils ont vu.

éraste, bas .

Jue dire?

LISETTE, bas .

Juste ciel !

crispin, bas.

Me voilà confondu

GÉRONTE

Eraste était présent?

monsieur scrupule

Qui, monsieur, je vous jure.

GÉRONTE

Est-il vrai, mon neveu ? Parle, je t’en conjure.

ÉRASTE

Ah ! ne me parlez pas, monsieur, de testament ; 25

C’est m’arracher le cœur trop tyranniquement.

GÉRONTE

Lisette, parle donc,

XVIIIe SIÈCLE

LISETTE

' Crispin, parle en ma place ;

Je sens dans mon gosier que ma voix s'embarrasse.

crispin, à Géronle,

Je pourrais là-dessus vous rendre satisfait;

Nul ne sait mieux que moi la vérité du fait. 30

GÉRONTE

J’ai fait mon testament !

• CRISPIN

On ne peut pas vous dire Qu’on vous l’ait vu tantôt absolument écrire ;

Mais je suis très certain qu’aux lieux où vous voilà UoJiomme, à peu près mis comme vous êtes là,

Assis dans un fauteuil, auprès de deux notaires, 35 A dicté mot à mot ses volontés dernières.

Je n’assurerai pas que ce fut vous : pourquoi ?

C’est qu’on peut se tromper; mais c’était vous, ou moi.

monsieur scrupule, à Géronle,

Rien n’est plus véritable ] et vous pouvez m’en croire.

GÉRONTE

Il faut donc que mon mal m’ait ôté la mémoire, 40 Et c’est ma léthargie.

CRISPIN

Oui, c’est elle, en effet.

LISETTE

N’en doutez nullement; et, pour prouver le fait,

Ne vous souvient-il pas que, pour certaine affaire,

Vous m’avez dit tantôt d’aller chez le notaire?

38 . L'expression, « c'était vous ou moi », signifie toujours ; « c’élait vous, car enfin ce ne peut être moi, la supposition serait absurde ! » Ici, par conséquent, Géronle et le notaire prennent celle réflexion dans son sens ordinaire, tandis que la situation lui en donne un autre, tout imprévu, et du comique le plus vif»

LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

GERONTE

Oui.

LISETTE

Qu'il est arrivé dans votre cabinet; 45

Qu’il a pris aussitôt sa plume et son cornet ;

Et que vous lui dictiez à votre fantaisie... ?

GÉRONTE

Je ne m’en souviens point.

LISETTE

C’est votre léthargie.

CRIS PIN

Ne vous souvient-il pas, monsieur, bien nettement, Qu’il est venu tantôt certain neveu normand, 50

Et certaine baronne, avec un grand tumulte Et des airs insolents, chez vous vous faire insulte?...

GERONTE

Oui.

CRISPIN

Que, pour vous venger de leur emportement, Vous m’avez promis place en votre testament,

Ou quelque bonne rente au moins pendant ma vie? 55

GÉRONTE

Je ne m’en souviens point.

CRISPIN

C’est votre léthargie. ‘ -

GÉRONTE

Je crois qu’ils ont raison, et mon mal est réél .

52. Géronle a un neveu'cle Normandie et une nièce de Bretagne. Pour empêcher qu’il leur fit aucun legs, Crispin a joué ces deux personnages, et, déguisé, il a dit à Géronle tan! d'énormités, que celui-ci s est empressé de déshériter ia nièce et le neveu.

XVIIIe SIECLE

LISETTE

Ne vous souvient-ih-pas que monsieur Clislorel. . . ?

ÈRA^TE

Pourquoi tant répéter cct interrogatoire ?

Monsieur convient de tout, du tort de sa mémoire, 60 Du notaire mandé, du testament écrit.

GERONTE

Il faut bien qu il soit vrai, puisque chacun le dit Mais voyons donc enfin ce que j’ai fait écrire.

crispin, k part.

Ah! voilà bien le diable.

MONSIEUR SCRUPULE

Il faut donc vous le lire.

« Futprésent devant nous, dont les noms sont au bas, 65

« Maître Mathieu Géronte, en son fauteuil à bras,

« Etant en son bon sens, comme on a pu connaître « Par le geste et maintien qu’il nous a fait paraître ;

« Quoique de corps malade, ayant sain jugement;

« Lequel, après avoir réfléchi mûrement 70

« Que tout est ici-bas fragile et transitoire. . . » crispin

Ah ! quel cœur de rocher et quelle âme assez noire Ne se fendrait en quatre en entendant ces mots?

LISETTE

Hélas ! je ne saurais arrêter mes sanglots.

GÉRONTE

En les voyant pleurer mon âme est attendrie. 75

Là, là, consolez -vous ; je suis encore en vie.

monsieur scrupule, continuant de lire .

« Considérant que rien ne reste en même état,

< Ne voulant pas aussi décéder intestat... »

■j 8. L apothicaire. — 78. Terme de droit, latin inlestatus, qui n’a pas lesté. Regnard excelle à trouver du comique de mots, tout à fait extérieur , mais ( rctj plaisant.

LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

Intestat !...

Page 1