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LA POÉSIE DIDACTIQUE ET SATIRIQUE ANDRÉ CHÉNIER

La poésie didactique et satirique.

On pourrait presque juger du peu de sens poétique d’un siècle d apres le nombre de ses poèmes didactiques. N’est-ce pas en effet, une singulière idée de se torturer l’esprit pour versifier ce qu une prose simple exprimerait bien mieux ? C’est pour le coud que les meilleurs vers doivent être « beaux comme de la prose »

1. Louis Racine (1692-1763) est le dernier des enfants de Jean Racine. Honnete homme, modeste comme il convenait au fils d un de nos plus grands grands poètes, il devint lui-même poète f7a«mV°Cf S°n premier ouvrage, la Grâce (quatre chants,

730), est intéressant en ce qu’il nous prouve que Louis Racine avait ete nourri du plus fervent jansénisme. Il donna, quelque Mngt ans plus tard, la Religion (six chants, 1742), de beaucoup supérieur au précédent. C’est sans doute bien moins poétique que la prose de Chateaubriand i mais il y a de L’élégance et de 1 art. — Le meilleur titre de Louis Racine est dans les Mémoires qu il nous a laisses sur la vie de son père

2. Gresset (1709-1777). - Nous avons signalé ailleurs sa corné die du Méchant. Mais Gresset est surtout connu par un certain nombre de petits badinages en vers, qui l’apparentent à Marot, a Voiture et a Voltaire. Ce sont: Vert- Vert (1734), histoire d’un perroquet, au couvent des Visitandines de Nevers : le Carême impromptu, le Lutrin vivant, ta Chartreuse (où il décrit la petite chambre qu’il occupait au collège Louis-le-Grand).

Éducation de Vert- Vert (1734).

. Vert-Vert est un perroquet, élevé par les religieuses de là Visitation a Nevers. ^a renommée est telle que les Visitandines de Nantes veulent le voir; on 1 envoie a Nantes, par un bateau qui descend la Loire, e N-„tÆ Perrocluet apprend un jargon si grossier, qu’à son arrivée à Nantes les speurs sont scandalisées. Vert-Vert est honteusement renvoyé

à Nevers. Là, on le corrige de son mauvais langage, et il finit par mourir d’une indigestion de bonbons. Le mérite de ce badinage se fait bien sentir dans le passage que nous citons. — On en -résumera le fond^ en quelques mots ; et l’on verra mieux quelles sont les ressources de l’ingénieux poète.

A Nevers donc, chez les Visitandines,

Vivait naguère un perroquet fameux,

A qui son art et son cœur généreux,

Ses vertus même, et ses grâces badines

Auraient dû faire un sort moins rigoureux, 5

Si les bons cœurs étaient toujours heureux.

Vert-Vert (c’était le nom du personnage),

Transplanté là de l’indien rivage,

Fut, jeune encor, ne sachant rien de rien,

Au susdit cloître enfermé pour son bien. 10

Il était beau, brillant, leste et volage,

Aimable et franc, comme on l’est au bel âge ;

Né tendre et vif, mais encore innocent ;

Bref, digne oiseau d’une si sainte cage,

Par son caquet digne d’être au couvent... 15

Des bonnes sœurs égayant les travaux,

Il becquetait et guimpes et bandeaux ;

Il n’était point d’agréable partie,

S’il n’y venait briller, caracoler,

Papillonner, siffler, rossignoler; 20

Il badinait, mais avec modestie,

Avec cet air timide et tout prudent Qu’unenovice a même en badinant...

Admis partout, si l’on en croit l’histoire,

L’oiseau chéri mangeait au réfectoire. 25

Là tout s’oflrait à ses friands désirs ;

Outre qu’encor pour ses menus plaisirs,

Pour occuper son ventre infatigable,

Pendant le temps qu’il passait hors de table,

1. Visitandines, Ordre de la Visitation, fondé par sainte Chantai et saint François de Sales, en 1610. *

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Mille bonbons, mille exquises douceurs, 30

Chargeaient toujours les poches de nos sœurs Les petits soins, les attenlions fines,

Sont nés, dit-on, chez les Visitandines ;

L heureux Vert- Vert réprouvait chaque jour,

Plus mitonné qu’un perroquet de cour.

Tout s’occupait du beau pensionnaire.

Ses jours coulaient dans un noble loisir.

Au grand dortoir il couchait d’ordinaire,

La. de cellule il avait à choisir.

On juge bien qu'étant à telle école.

Point ne manquait du don de la parole L'oiseau disert ; hormis dans les repas,

Tel qu’une nonne, il ne déparlait pas ;

Bien est-il vrai qu’il parlait comme un livre,

Toujours d'un ton confit en savoir-vivre.

Il avait eu, dans ce docte manoir,

Tous les secours qui mènent au savoir :

Il était là maintes filles savantes,

Qui, mot pour mot, portaient dans leurs cerveaux.

Tous les noëls anciens et nouveaux. 50

Instruit, formé par leurs leçons fréquentes,

Bientôt l’élève égala ses régentes,

De leur ton même adroit imitateur,

Il exprimait la pieuse lenteur,

Les saints soupirs, les. notes languissantes 5

Du chant des sœurs, colombes gémissantes ; Finalement Vert-Vert savait par cœur Tout ce que sait une mère de chœur.

Trop resserré dans les bornes d'un cloitre,

Un tel mérite au loin se fit connoître ; 60

35. Mitonné, soigné (sc rattache peut-être au sens de m lia inc ?) — 45. Confit en... tout pénétré de... Cf. Molière* « ... Confit en douceurs et plaisirs. » (Tartuffe , v . 532.) — 50. Anciens, compte pour trois syllabes. — 58. Mère de chœur, religieuse, qui dirige les chants sacrés, dans le chœur de la chapelle. — 60. Connoiirc peut rimer avec cloître , par une prononciation déjà archaïque h cette époque

XVIIIe SIÈCLE

Dans tout Nevers du malin jusqu'au soir,

11 n’étail bruit que des scènes mignonnes Du perroquet des bienheureuses nonnes ;

De Moulins même on venait pour le voir.

Le beau Vert-Vert ne bougeait du parloir. 65

Nul ne dormait dans tout son auditoire,

Quel orateur en pourrait dire autant ?

On l’écoutait, on vantait sa mémoire ;

Lui cependant, stylé parfaitement,

Bien convaincu du néant de la gloire, 70

Se rengorgeait toujours dévotement,

Et triomphait toujours modestement.

Quand il avait débité sa science,

Serrant le bec, et parlant en cadence,

Il s'inclinait d’un air sanctifié, 75

Et laissait là son monde édifié.

Ainsi vivait dans ce nid délectable,

En maître, en saint, en sage véritable.

Père Vert- Vert, cher à plus d’une Hébé :

Gras comme un moine, et non moins vénérable, 80 Beau comme un cœur, savant comme un abbé, Toujours aimé, comme toujours aimable,

Civilisé, musqué, pincé, rangé,

Heureux enfin, s’il n’eût pas voyagé.

( Vert-Vert , I, ii.)

3. Gilbert (1751-1780). — Mort trop jeune pour avoir donné sa mesure, Gilbert fut un adversaire du parti philosophique, contre lequel il publia deux vigoureuses satires : le Dix-huitième siècle et Mon Apologie . Nous devons donc le ranger parmi les poètes didactiques. Mais le morceau le plus célèbre de Gilbert, celui qui fera vivre son nom dans les Anthologies. est celui que l’on donne sous ce titre : Adieux à la vie .

79. Père. Vert-Vert est ici assimilé à un religieux, auquel ou donne le titre de Pcre, ou Révérend Père. — Hébé, déesse de la jeunesse, qui servait à boire aux dieux de l’Olympe.

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Adieux à la vie (1780?)

Ce morceau ne fut pas, comn#on le croit, écrit par Gilbert à l’Hôtel- Dieu, quelques jours avant sa mort. C’est une imitation de plusieurs psaumes, et dont la composition est antérieure à la dernière maladie de Gilbert.

J'ai révélé mon cœur au Dieu de rinnocence.

Il a vu mes pleurs pénitents ;

Il guérit mes remords, et m’arme de constance :

Les malheureux sont ses enfants.

Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère : 5

« Qu’il meure, et sa gloire avec lui i »>

Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père :

^ « Leur haine sera ton appui.

A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage ;

Tout trompe la simplicité : 10

Celui que tu nourris court vendre ton image,

Noire de sa méchanceté.

Mais Dieu t’entend gémir, Dieu vers qui te ramène Un vrai remords né des douleurs ;

Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine 15

D’être faible dans les malheurs.

J’éveillerai pour toi la pitié, la justice De l’incorruptible avenir :

Eux-même épureront, parleur long artifice.

Ton honneur qu’ils pensent ternir. » 20

Soyez béni, mon Dieu ! vous qui daignez me rendre L’innocence et son noble orgueil;

Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre, Veillerez près de mon cercueil !

19. En poésie, on permet l’orthographe eux-meme pour l’orthographe eux-mêmes, ce qui rend possible l’élision.

Au banquet de la vie, infortuné convive, 25

J'apparus un jour, et je meurs :

Je meurs, et sur ma tombe où lentement j'arrive,

Nul ne viendra verser des pleurs.

Salut, charpps que j’aimais, et vous, douce verdure.

Et vous, riant exil des bois 1 30

Ciel, pavillon de l’homme, admirable nature,

Salut pour la dernière fois î

Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée Tant d’amis sourds à mes adieux !

Qu’ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleu- Qu’un ami leur ferme les yeux ! rée, [35

(Odes.)

4. Florian (1755-1794) a écrit des pasto’a'es , comme Galathée et Estelle ; des romans poétiques ( Gonzalve de Cordoue, Ruth , Tobie , etc.), de jolies pièces pour le Théâtre-It li n (les Deux Filles , les Jumeaux de Bergame, etc. On y retrouve le personnage d’ Arlequin, transformé par la sensibilité). Mais Florian est surtout célèbre par ses Fables, publiées en 1792, et qui ont seules mérité, parmi tant de recueils de ce genre, de garder une place dans notre littérature, auprès des fables de La Fontaine.

La Taupe et les Lapins (! *?92).

On remarquera que le début de cette fable est assez pénible : Flo an prend trop de détours pour annoncer son sujet. Mais une fois qu i est entré dans la partie narrative de la fable, son style est naturel et vif. Les paroles du lapin et de la taupe sont dans le ton du meilleur diab gue comique.

G îacun de nous souvent connaît bien ses défauls :

En convenir c’est autre chose :

On aime mieux souffrir de véritables maux

Que d’avouer qu’ils sont en cause.

26. Comparez André Chénier : Je meurs ; avant le soir j’ai fini ma journée . — 28. Comparez MiJlevoye : la Chute des feuilles. \

US GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

Je me souviens, à ce sujet, 5

D’avoir été témoin d’un fait Fort étonnant et difficile à croire :

Mais je l’ai vu; voici Fhistoire.

Près d’un bois, le soir à l’écart,

Dans une superbe prairie, 10

Des lapins s’amusaient sur Pherbette fleurie,

A jouer au colin-maillard.

« Des lapins! direz-vous, la chose est impossible. » Rien n’est plus vrai pourtant ; une feuille flexible Sur les yeux de l’un d’eux en bandeau s’appliquait, 15 Et puis sous le cou se nouait,

Un instant en faisait l’affaire.

Celui que ce ruban privait de la lumière Se plaçait au milieu ; les autres alentour

Sautaient, dansaient, faisaient merveilles, 120 S’éloignaient, venaient tour à tour Tirer sa queue ou ses oreilles.

Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain,

Sans craindre pot au noir jette au hasard la patte :

Mais la troupe échappe à la hâte ; 25

11 ne prend que du vent; il se tourmente en vain.

Il y sera jusqu’à demain.

Une taupe assez étourdie,

Qui sous terre entendit ce bruit,

Sort aussitôt de son réduit, 30

Et se mêle de la partie,

Vous jugez que, n‘y voyant pas,

Elle fut prise au premier pas.

« Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience,

Et la justice veut qu’à notre pauvre sœur 35

24. Pot au noir, pot dans lequel on met le' noir, le cirage. De là quelque objet désagréable à toucher, ou dont le contact peut laisser des t races fâcheuses. Cette"expression, souvent prise au sens figuré (Cf. Littré, au. mot Pot), renferme, appliquée au Colin-Maillard, une sorte de calembour. — 34. Conscience, il y aurait scrupule à...

Nous fassions un peu de faveur :

Elle est sans yeux cl sans défense Ainsi je suis d’avis... — Non, répond avec feu La taupe ; je suis prise, et prise de bon jeu ;

Mettez-moi le bandeau. — Très volontiers, ma chère, 40 Le voici; mais je crois qu’il n’est pas nécessaire Que nous serrions le nœud bien fort.

— Pardonnez-moi, monsieur, reprit-elle en colère. Serrez bien, car j’y vois... Serrez, j’y vois encor. »

La Lanterne magique (179*2).

Messieurs les beaux esprits, dont la prose et les vers Sont d’un style pompeux et toujours admirable,

Mais que l’on n’entend point, écoutez cette fable,

Et tachez de devenir clairs.

Un homme qui montrait la lanterne magique 5

Avait un singe dont les tours Attiraient chez lui grand concours.

Jacqueau (c’était son nom), sur la corde élastique, Dansait et voltigeait au mieux,

Puis faisait le saut périlleux ; 10

Et puis sur un cordon, sans que rien le soutienne,

Le corps droit, fixe, d’aplomb,

Notre Jacqueau fait tout du long L’exereice à la prussienne.

Un jour qu’au cabaret son maître était resté, 15

(C’était, je pense, un jour de fête),

Notre singe en liberté Veut faire un coup de sa tète.

Il s’en va rassembler les divers animaux

Qu’il peut rencontrer dans la ville. 20

Chiens, chats, poulets, dindons, pourceaux,

r Entend, comprend.

LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

Arrivent bientôt à la file.

« Entrez, entrez, messieurs, criait notre Jacqueau ,

C est ici, c est ici qu un spectacle nouveau Vous charmera gratis. Oui, messieurs, à la porte 25 On ne prend point d’argent ; je fais tout pour l’hon- A ces mots, chaque spectateur [neur. »

Va se placer, et Von apporte ✓

La lanterne magique ; on ferme les volets,

Et par un discours fait exprès 30

Jacqueau prépare l'auditoire.

Ce morceau vraiment oratoire Fit bâiller, mais on applaudit.

Content de son succès, notre singe saisit

Un verre peint, qu’il met dans sa lanterne. 35

Il sait comment on le gouverne,

Et crie, en le poussant : « Est-il rien de pareil ? Messieurs, vous voyez le soleil,

Ses rayons et toute sa gloire.

Voici présentement la lune, et puis l’histoire 40

D Adam, d’Ève et des animaux...

Voyez, messieurs, comme ils sont beaux !

Voyez la naissance du monde ;

Voyez... » Les spectateurs, dans une nuitj)rofonde, Ecarquiliâient les yeux et ne pouvaient rien voir : 45

L appartement, le mur, tout était noiri « Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles Dont il étourdit nos oreille ,

Le fait est que je ne vois rien.

— Ni moi non plus, disait un chien. 50

Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose ; Mais je ne sais pour quelle cause Je ne distingue pas très bien. »

Pendant tous ces discours, le Cicéron moderne Parlait éloquemment et ne se lassait point. 55

Il n’avait oublié qu’un point :

C’était d’éclairer sa lanterne. (II, 7.)

XVIIIe SIÈCLE

H. — La poésie lyrique.

I. Jean-Baptiste Rousseau (1671-1741L— Il n’est guère d exis tcncc plus malheureuse que celle de J. -B. Rousseau. Après quelques années de brillants succès, il se vit banni de France en 1712. pour des couplets licencieux et diffamatoires qui lui furent attribués, et qui sont peut-être bien de lui. Il mourut à Bruxeljps.

J. -B. Rousseau fut considéré au xyiii® siècle, et jusqu’au reveil romantique, comme le plus grand des poètes lyriques. Ses paraphrases des Psaumes , son Ode au Comte du Luc , sa cantate de Circè furent longtemps citées et apprises par cœur. On ne peut le nier; il y a chez lui un certain sens du mouvement et de 1 harmonie. Entre Malherbe et Lamartine, il est le seul qui ait représente le genre lyrique avec cette majesté et ce beau désordre , qui en semblaient les caractères distinctifs. Mais sa langue est abstraite, pauvre, terne, et manque essentiellement de l’éclat pittoresque et du souffle auxquels nos poètes du xixe siècle nous ont habitués.

II excellait dans 1 épigramme, et fît de cruelles blessures à ses persécuteurs. Trop prone par le xviii® siècle, il est aujourd’hui trop oublié.

L’aveuglement des hommes du siècle.

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