I. — Mirabeau
Mirabeau est resté le plus célèbre des nombreux orateurs qui se révélèrent à l’Assemblée constituante. Sa jeunesse avait été tout à la fois aventureuse et très laborieuse. Quand il fut élu en 1789 député du Tiers Etat à Aix et à Marseille, il était prêt pour tenir une des premières places.
Il avait du grand orateur les dons physiques, la science étendue, la plus extraordinaire faculté d’assimilation, la logique la passion. Il préparait à fond ses discours, mais il savait en modifier le plan et les détails d’après les circonstances, et les interruptions, loin de 1<j démonter, fui donnaient un nouvel élan.
Ses discours les plus connus sont consacrés à la Contribution du quart, au Droit de paix et de guerre, à la Constitution du cierge , à l Emigration. Nous citons le premier, digne de devenir classique par sa puissante logique, par son style à la fois concis • ci imagé.
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Discours sur la contribution du quart des revenus
En septembre 1789, le Trésor était menacé de faire banqueroute. On s’était empressé, en effet, d’abolir les impôts anciens, et les nouveaux n’étaient pas encore organisés. Necker, ministre des finances, proposa un décret par lequel tous les citoyens devaient payer, à titre de contribution patriotique , une redevance exceptionnelle du quart de leurs revenus.
Messieurs, au milieu de tant de débats tumultueux, ne pçurrai-je donc pas ramener à la délibération du jour par un. petit nombre de questions bien simples? Daignez, Messieurs, daignez ne répondre.
Le premier ministre des Financés ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de notre situation actuelle?
Ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril ? Qu'un jour, une heure, un instant pouvaient le rendre mortel ? Avons-nous un plan à substituer à celui qu’il nous propose ?
(Oui, s'écrie quelqu’un dans l’assemblée.) Je conjure celui qui a dit oui de considérer que son plan n'est pas connu ; qu'il faut du temps pour le développer, l’examiner, le démontrer ; qué^ fût-il immédiatement soumis à notre délibération, son auteur a pu se tromper ; que fût-il exempt de toute erreur, on peut croire qu'il s’est trompé; que, quand tout fe monde a tort, tout le monde a raison ; qu’il se pourrait donc que l’auteur de cet autre projet, même en ayant raison, eût tort contre tout le monde; puisque, sans l’assentiment de l’opinion publique, le plus grand talent ne saurait triompher des circonstances.
Et moi aussi je ne crois pas les moyens de M. Necker les meilleurs possibles ; mais le ciel nié préserve, dans une situation si critique, d’opposer mes moyens aux siens. Vainement je les tiendrais pour préférables ; on ne rivalise pas en un instant avec une popularité pro-
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
digieuse, conquise par des services éclatants ; une longue expérience, la réputation du premier financier connu, et, s’il faut tout dire, des hasards, une destinée telle qu'elle n’échut en partage à aucun mortel.
11 faut donc en revenir au plan de M. Neeker.
Mais avons-nous le temps de l’examiner, de sonder ses hases, de vérifier ses calculs? Non, mille fois non.
D’insignifiantes questions, des conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles, voilà tout ce qui, dans ce moment, est en notre pouvoir. Qu’allons-nous donc faire par la délibération ? Manquer le moment décisif ; acharner notre amour-propre à changer quelque chose à un ensemble que nous n’avons pas même conçu, et diminuer, par notre intervention indiscrète, l’influence d’un mini sire dont le crédit financier est et doit être plus grand que le nôtre.
Messieurs, certainement il n’y a là ni sagesse, ni prévoyance, mais du moins y a-t-il là de la bonne foi ?... Oh ! si des déclarations solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la foi publique, notre horreur pour Tinfâme mot de. banqueroute, j'oserais scruter les motifs secrets, et peut-être, hélas ! ignorés de nousmêmes qui nous font si imprudemment reculer, au moment de proclamer l’acte d’un grand dévoûment, certainement inefficace s’il n’est pas rapide. et vraiment abandonné. Je dirais à ceux qui se familiarisent peutêtre avec l'idée de manquer aux engagements publics, par la crainte de l’excès des sacrifices, par la terreur de l'impôt : Qu’est-ce donc que la banqueroute, shce n’est le plus cruel, le plus inique, le plus inégal, le plus désastreux des impôts?
Mes amis, écoutez un mot, un seul mot.
Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s’engloutir Il faut le combler, ce gouffre effroyable î eh bien ! voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les
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plus riches afin de sacrifier moins de citoyens ; mais choisissez, car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ?
Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l'ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume... Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes î précipitez- les dans 1'abimc î II va se refermer... Vous reculez d'horreur... Hommes inconséquents î Hommes pusillanimes ! Et ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou. ce qui est plus audacieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel, cl, chose inconcevable, gratuitement criminel, car enfin cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais crovez-vous. parce que vous n'aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien ? Croyez-vous que les milliers d’hommes qui perdront en un instant* par l'explosion terrible ou par ses contre-coups tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime?
Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront, comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu elles seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse ? Non, vous périrez... et dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances.
Voilà où nous marchons... J'entends parler de patriotisme, d’élans de patriotisme, d’évocation de patriotisme. Ah ! ne prostituez pas ces mots de patrie et de patrio-
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tisme. Il est donc bien magnanime l’effort de donner une partie de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède ! Eh ! Messieurs, ce n’est là que de la simple arithmétique, et celui qui hésitera ne peut désarmer l’indignation que par le mépris que peut inspirer sa stupidité. Oui, Messieurs, c’est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c’est votre intérêt le plus grossier que j’invoque.
Je ne vous dis plus, comme autrefois : Donnerez-vous, les premiers aux natiohs, le spectacle d’un peuple assemblé pour manquer à la foi publique? Je ne vous dis plus : Eh ! quels titres avez- vous à la liberté, quels moyens vous resteront pour la maintenir, si dès votre premier pas vous surpassez les turpitudes des- gouvernements les plus corrompus, si le besoin de votre concours et de votre surveillance n’est pas le garant de votre Constitution ? Je vous dis : Vous serez tous entraînés dans là ruine universelle, et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c’est vous -mêmes.
Votez donc ce subside extraordinaire^ et puisse-t-il être suffisant! Votez-le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens (doutes vagues et non éclairés), vous n’en avez pas sur sa nécessité, et sur notre impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votezle, parce que les circonstances politiques ne souffrent aucun retard, et que nous serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps ; le malheur n'en accorde jamais... Ah ! Messieurs, à propos d’une ridicule motion du Palais -Royal, d’une risible insurrection qui n’eut jamais d’importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Rome , et Von délibère! et certes, il n’y avait autour de nous ni Catilina, ni péril, ni factions, ni Rome... Mais aujour-
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d’hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace de consumer vous, vos propriétés, votre honneur, et vous délibérez?..,
(Septembre 1789.)