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II. — Autres orateurs de la Révolution

1. Isnard (1751-1838) eut son jour de génie. Il prononça, dans la séance du 29 novembre 1791, un Discours sur Vémigraiion , qui, pour être trop exalté et trop abondant en images aujourd’hui démod es. n’en respire pas moins le plus sincère enthousiasme et pourrait encore, par son rythme et par son éclat, soulever l g applaudissements.

Sur l'Émigration (1791).

... Le Français est devenu le peuple le plus marquant de runivers; il faut que sa conduite réponde à sa nouvelle destinée. Esclave, il fut intrépide et grand ; libre, serait-il faible et timide? Sous Louis XIV, le plus fier des despotes, il lutta avec avantage contre une partie de l'Europe ; aujourd'hui, que ses bras sont déchaînés, craindrait-il l'Europe entièrè? (. Applaudissements réitérés.) Traiter tous les peuples en frères, respecter leur repos, mais exiger d’eux les mêmes égards ; ne faire aucune insulte, mais n'en soulTrir et n'en pardonner aucune ; ne tirer le glaive qu'à la voix de la justice, mais ne le refermer qu'au chant de la victoire ; renoncer à toute conquête, mais vaincre quiconque voudrait lo conquérir ; fidèle dans ses engagements, mais forçant les autres à remplir les leurs ; généreux, magnanime dans toutes ses actions, mais terrible dans ses justes vengeances ; enlin toujours prêt à combattre, à mourir, à disparaître même tout entier du globe plutôt que de se laisser remettre aux fers ; voilà, je crois, quel doit être le caractère du Français devenu libre! Ce peuple

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se couvrirait d une honte ineffaçable, si son premier pas dans la brillante carrière que je vois s’ouvrir devant lui était marqué , par la lâcheté : je voudrais que cc pas fût tel, qu il étonnât les nations, leur donnât la plus sublime idée de l’énergie de notre caractère, leur imprimât un long souvenir, consolidât à jamais la Révolution, et fil époque dans l’histoire ! Et ne croyez pasmessieurs, que nojlre position du moment s’oppose h ce que la France puilse, au besoin, frapper les plus grande coups! « On se trompe, dit Montesquieu, si l’on croit qu un peuple qui est en état de révolution pour la liberté est disposé à être conquis ; il est prêt au contraire à conquérir les autres. » Et cela est très vrai, parce que 1 étendard de la liberté est celui de la victoire, et que les temps de révolution sont ceux de l'oubli des affaire* domestiques en faveur de la chose publique, du sacrifice des fortunes, des dévouements généreux, de l’amour, de la patrie, de l’enthousiasme guerrier ! Ne craignez donc pas, messieurs, que 1 énergie du peuple ne réponde point à la vôtre ; craignez au contraire qu’il ne se plaigne que vos décrets ne correspondent pas â tout son courage.

Si la guerre dont on nous menace n était relative qu‘à des intérêts pécuniaires, nous pourrions alors attendre les événements et faire dé très grands sacrifices pour épargner le sang des citoyens ; mais dans la circonstance actuelle toute idée de capitulation serait un crime de lèse-patrie ! Qui sont en effet les adversaires qui nous menacent ? Ce sont les ennemis de notre Constitution sacrée. Que prétendent-ils? Ils“veulent, par la faim, le fer et le feu. nous ravir la liberté, augmenter la prérogative royale, ressusciter les parlements et ramener la noblesse. Quoi ! nous ravir la liberté, cet héritage coleste, plus précieux que la vie !... Augmenter la prérogative du roi ! Et que voudraient-ils donc y ajouter? Augmenter le pouvoir du roi, d’un homme dont la

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volonté peut paralyser celle de toute la nation, d’un homme qui reçoit trente millions tandis que des milliers d’autres citoyens meurent dans la détresse!... (Vifs applaudissements des tribunes ; murmures dans l' Assemblée.) Quoi ! ressusciter les parlements, ces corps orgueilleux, sanguinaires, qui achetaient le droit do vendre la justice !... Ramener la noblesse ! Ce seul mot doit indigner tout homme qui apprécie la dignité de son être. Ramener la noblesse ! Ah ! plutôt s’ensevelir mille *fois sous les décombres de cette enceinte ! Mais norT; dussent tous les nobles de la terre, nous assaillir, ce temple ne s’écroulera pas ; du haut de cette tribune nous électriserons tous les Français ; les plus froids s’embraseront des flammes de notre patriotisme; tous, versant d’une main leur or, tenant le fer de l'autre, combattront cette race orgueilleuse, et la forceront d’endurer le supplice de l’égalité !... L’égalité et la liberté sont devenues au Français aussi nécessaires que 1 air qu il respire ; souffririez-vous, messieurs, que quelque puissance au monde les lui ravît? Non, nous ne tromperons pas ainsi la confiance du peuple ! Élevonsnous dans ceLte circonstance à toute la 'hauteur de notre mission ; parlons à nos ministres, à notre roi, à l’Europe, le langage qui convient aux représentants de la France ! Disons aux ministres, que jusqu’ici la nation n’est pas très satisfaite de leur conduite ; que désormais ils n’ont qu’à choisir entre la reconnaissance publique ou la vengeance des lois ; que ce n’est pas en vain qu’ils oseraient »e jouer d un grand peuple, et que par le inot responsabilité nous entendons la mort! Disons au roi qu’il est de son intérêt, de son très grand intérêt de défendre de bonne, foi la Constitution ; que sa couronne lient à la conservation de ce palladium ! Disons-lui qu’il n’oublie jamais que ce n’est que par le peuple et pour le peuple qu il est roi, que la nation est son souverain, et qu il est sujet de la loi. Disons à l’Europe que les Fran-

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çais voudraient la paix; mais que^i on les force de tirer l'épée, ils en jetteront le fourreau bien loin, et n’iront le chercher que couronnés du laurier de la victoire, et que, quand même ils seraient vaincus, leurs ennemis ne jouiraient pas du triomphe, parce qu'ils ne régneraient que sur des cadavres ! Disons à l'Europe que nous respecterons toutes les constitutions des divers empires ; mais que, si les cabinets des cours étrangères tentent de susciter une guerre des rois contre la France, nous leur susciterons une guerre des peuples contre les* rois ! Disons-lui que dix millions de Français, embrasés du feu de la liberté, armés du glaive de la raison, de l'éloquence, pourraient seuls, si on les irrite, changer la face du monde, et faire trembler tous les tyrans sur leurs trônes ! Enfin disons-lui que tous les combats que se livrent les peuples par ordre des despotes,.. ( Les applaudissements ne discontinuent pas ; V Assemblée est dans une grande agitation.) Je demande du silence; n’applaudissez pas, messieurs, n’applaudissez pas; respectez mon enthousiasme; c’est celui de la liberté ! Disons-lui que les combats que se livrent les peuples par ordre des despotes ressemblent aux coups que des, amis, excités par un instigateur perfide, se portent dans l’obscurité ; le jour vient-il à paraître, ils jettent leurs armes, s’embrassent, et se vendent de celui qui les trompait! De même si, au moment que les armées ennemies lutteront avec les nôtres, le^jour de la philosophie frappe leurs yeux, les-peuples s’embrasseront à la face des tyrans détrônés, de la terre consolée et du ciel satisfait ! [La salle retentit d'applaudissements.) Je concltis par demander que l'Assemblée adopte à l’unanimité [on rit) le projet de décret proposé : je dis à l'unanimité parce que ce n’est que par cet accord parfait des représentants de làt nation que nous parviendrons à inspirer aux Français une entière confiance, à les réunir tous dans un même esprit, à en imposer sérieusement

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à tous nos ennemis, et à prouver que, lorsque la patrie est en danger, il n’existe qu’une volonté dans l’Assemblée nationale.

(29 novembre 1791.)

2. L’abbé Maury (1746-1817) fut un des principaux adversaires de Mirabeau. Il avait un talent impétueux, un style ardent et emporté, l’art de répliquer, et aussi de développer brillamment des lieux communs. Mais c’est plutôt un rhéteur qu’un véritable orateur.

3. Barnave (1761-1793) combattit également Mirabeau,' mais avec plus de méthode et de sang-froid. C’était un modéré, d’idées et de talent. Ses discours, en particulier sa réplique à Mirabeau sur le droit de paix. et de guerre , sont puissants par le raisonnement et par la netteté.

4. Sieyès (1748-1 836) restera célèbre par sa brochure sur le Tiers État (Qu est-ce que le tiers état ? tout ; qu'a-t-il été jusqu'à présent? rien ; que demande-t-il? à devenir quelque chose). Mais ce titre lui fut donné par Chamfort. Député à la Constituante et à la Convention, il y parla peu, et fit surtout des mots.

5. Vergniaud (1753-1793) fut presque le Mirabeau delà Législative et de la Convention. Il avait^une forte instruction, des idées générales, du patriotisme, et dans la forme un mélange heureux de logique et d’imagination. Le 3 juillet 1792, sur la Patrie en danger , il prononce un de ses plus baaux discours; le 16 septembre de la même année, il dénonce la Commune de Paris et tait de nouveau appel à la concorde des citoyens pour sauver la France. Mais le plus beau discours de Vergniaud est sa réponse aux accusations que Robespierre avait formulées contre le parti girondin. La dernière partie, celle où il se glorifie d’être un modéré , est remarquable par la chaleur et la précision du style (10 avril 1793).

Parmi les Girondins, il faut encore signaler Guadet, Gensonné, Éuzot , Brisset.

6. Danton (1759-1794) fit partie de la Législative et delà Convention. Physiquement, il n’est pas sans rapport avec Mirabeau; comme lui, il en imposait par sa carrure et par son aplomb. Mais il était tribun populaire, plutôt qu'orateur. — Le 2 septembre 1792, à la nouvelle du siège de Verdun parles Prussiens, l’assemblée est frémissante ; c’est ce jour-là que Danton prononce a harangue qui se termine par la phrase célèbre, souvent mal

comprise : « Le tocsin qu’on va sonner n est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, Messieurs, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée. •>

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7. Robespierre (1759-1794). — L’éloquence de Robespierre est Lrès difficile à définir. Ses discours sont souvent gâtes par la rhétorique la plus artificielle, un goût d’antiquité qui sent moins l’humaniste que le pédant, de l’emphase à froid, un jargon sentimental qui lui vient de Jean-Jacques, et surtout je ne sais quoi de fuyant et de faux qui caractérise son hypocrisie jacobine. Mais les qualités sont remarquables. Robespierre sait composer , placer et enchaîner scs arguments ; il sait aussi traiter un lieu commun, en le rajeunissant par l’adaptation aux circonstances; il enveloppe ses adversaires et ses auditeurs dans un réseau de plus en plus serré, et finit par convaincre, sans persuader; il est souvent vif et nerveux, âpre, jusqu’à faire frissonner.

Parmi ses discours les plus célèbres, rappelons son accusation contre les Girondins, le 31 mai 1793, et sa défense personnelle, dans la séance du 2 G juillet 1794.

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