II. — Le Roman du Renard (xne-xive siècles
1 Formation. Parmi les. animaux dont les Ysopets racontaient les exploits, le goupil (Renard) occupait une place d’honneur ; il était aussi le héros d’un grand nombre de contes d'animaux , où figuraient le loup, le lion, 1 ours, etc.. Vers le xue siècle, il s’opéra un rapprochement entre des fables et des contes dont Renard était le personnage principal : ainsi se créa une vaste épopée animale , composée de plusieurs branches , sans cesse remaniée et complétée du \ueau xiv® siècle, cl connue sous le titre général de Roman du Renard : l’ensemble dépasse 100.000 vers.
MOYEN AGE
2 Personnages. — Les personnages de celte « ample comédie à cent actes divers », conservent toujours le même caractère à travers tous les épisodes ; ils peuvent, si l’on étudie leurs noms, se diviser en deux groupes : a) le goupil ( Renard , devenu si célèbre sous ce sobriquet qu’on a oublié son véritable nom) ; le loup ( Isengrin ) : la goupille (Richeut ou Hermeline) ; la louve (Hersent) : l’ours (Brun) ; l'âne (Bernard') ; le chat ( Tihert) ; le corbeau (Tiécelin). Tous- les animaux de ce groupe portent des surnoms d’origine germanique ; — b) les autres ont des noms français et symboliques, tirés de leur physique ou de leur caractère supposé : le lion (Noble) ; la lionne (Fière ou Orgueilleuse) le coq (Çhanteclér); les poules ( Blanche , Noire , Roussotle...) ; le limaçon ( Tardif ) ; le rat (Pelé) ; le mouton ( Belin ), etc... ' ^ -
3. Sujet et moralité. — On voit d'abord Renard berné par des animaux plus faibles (le coq, le corbeau, le chat). Puis commence la lutte de Renard contre Isengrin. Renard ne cesse de voler, de tuer, d’attirer ses adversaires dans des pièges ; et il échappe à tout châtiment. Aucune morale né se dégage de ces aventures, car Renard ne saurait personnifier le faible , qui échappe au plus fort ; c’est seulement le fourbe qui, parce qu'il est le plus habile, finit par jouir d’une véritable impunité. On en jugera par l’épisode suivant. -
Renard et les anguilles.
Renard fait le mort, le long d’une haie. Passent deux hommes qui portent sur une charrette g£es paniers de poisson; ils aperçoivent le goupil, le ramassent, le placent sur les paniers. Renard tout doucement mange des harengs ; puis il se passe au cou plusieurs colliers d’anguilles, et s’enfuit, en se moquait de ses dupes.
Renard s’accroupit sur le chemin... Là il attendra quelque aventure. Voici qu'arrivent à grande allure des marchands qui menaient du poisson et qui venaient du côté de la mer. Us avaient des harengs en abondance, et beaucoup d’autres poissons, grands et petits, dont leurs paniers étaient garnis. Or, écoutez comme Renard les trompe : il s'est couché sur la route, étendu de tout sorr long sur le gazon, et il fait le mort. Renard qui trompe tout le monde, ferme les yeux et serre les dents; puis il retient son soufiîe.
UIS* GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Vous n’entendîtes jamais raconter pareille trahison ; D’abord les marchands ne prenaient pas garde à lui. Puis le premier le vit, le regarda, et appela son compagnon : a Voyez, là, un goupil1, ou un chien ! » L’autre le vit, et s’écria : « C’est un goupil ! va, prendsle, va ! mais fais bien attention à ce qu’il ne t'échappe.! »... Quand iis turent près de Renard, ils trouvèrent le goupil couché sur le dos ; ils 1 ont retourné de tous les côtés, ils lui ont pincé le cou, puis la côte. L’un dit : « 11 vaut quatre sous2. » L’autre dit: «Il vaut davantage, 'il vaut bien au moins cinq sous. Nous ne sommes pas trop chargés, mettonsle sur notre charrette ; voyez comme il a la gorge blanche et nette. » A ces mots, ils l'ont chargé sur la charrette, et ils se sont remis en routé. Ils se félicitent p u u l’autre, et se promettent, dès qu’ils seront chez eux. de l’écorcher. Mais Renard n en fait que sourire": il y a loin entre faire, et dire ! Il est étendu le menton sur les paniers ; il en a ouvert un avec les dents, et il a dévoré plus de trente harengs, sans avoir besoin de sel ni de sauge. Mais avant de s en aller, d veut encore jeter son hameçon. Il a attaqué 1 autre panier, y a mis son museau, et en a retiré des anguilles. 11 s’en est mis trois colliers ® autour du cou , il les a bien arrangés de manière à ce que les anguilles couvrent son dos. Maintenant il peut s^en aller. Il cherche comment il pourra sauter jusqu a terre, car il n’a ni planche ni marche-pied. Il s’est agenouillé, puis un peu avancé, et il se lance des pieds de devant ; de la charrette il tombe sur la route, avec sa proie autour de son cou. Quand il eut fait son saut, il cria aux marchands : « Dieu vous sauve ! ces colliers d an- *
1. G ou pU (du «lia valpés) nom ordinaire de laniiual que Ton a pris habitude dp désigner par son sobriquet de Renard.