LE POÈTE
O muse, spectre insatiable, 95
Ne m’en demande pas si long.
L'homme n’écrit rien sur le sable A l’heure où passe l'aquilon.
J'ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse 100
Prête à chanter comme un oiseau ;
Mais j'ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j'en pourrais dire.
Si je l'essayais sur ma Ivre,
La briserait comme un roseau. 105
(. Poésies nouvelles .
L’àme est immortelle (1836).
Musset est, comme Lamartine, et comme Hugo à cette époque, un spiritualiste chrétien. C’est à Lamartine, précisément, que Musset adresse ces vers, dernière partie d’une Lettre ( Epître ), où il analyse avec la plus pénétrante poésie la douleur et la foi. — Le rythme de ces strophes est d’une remarquable symétrie : chaque strophe contient en quelque sorte une question et une réponse, et cette réponse commence toujours par les mêmes mots : Ton âme est immortelle..., et la seconde partie du vers est relative au sujet propre de la strophe.
94. Eloquente protestation en faveur de la poésie sincère et vécue Gâtés par les fantaisies excessives de quelques poètes (et Musset fut du nombre), beaucoup de lecteurs, à l’époque romantique, ne prenaient plus au sérieux les déclamations à la mode. Comparer Leconte de Lisle : les Montreurs
les grands écrivains français
Créature d'un jour qui l'agites une heure,
De quoi viens-tu le plaindre et qui te fait gémir?
Ton âme t’inquiète, et tu crois qu’elle pleure :
Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir.
Tu te sens le cœur pris d’un caprice de femme, 5
Ivt tu dis qu’il se brise à force de souffrir.
Tu demandes à Dieu de, soulager ton âme :
Ton âme est immortelle, et ton cœur va guérir.
Le regret d’un instant te trouble et te dévore ;
Tu dis que le passé te voile l’avenir. 10
Ne te plains pas d’hier, laisse venir l’aurore :
Ton âme est immortelle, et le temps va s’enfuir.
Ton corps est abattu du mal de ta pensée ;
Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.
Tombe, agenouille-toi, créature insensée : 15
Ton âme est immortelle, et la mort va venir.
Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière ;
Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr, lais non pas ton amour, si ton amour t’est chère :
Ton âme est immortelle et va s’en souvenir.
( Poésies nouvelles. Lettre à Lamartine.)
La Fontaine (1839).
Musset est un romantique , soit par l’individualisme de sa poésie, soit par l’éclat de son style. Mais il est également un classique, par le bon sens, la clarté, l’esprit. Aussi aime-t-il Molière (cf. Une soirée perdue ) et La Fontaine, sur lequel il a écrit ce jugement célèbre. Les élèves qui ont étudié les Fables sauront justifier, par des exemples tirés de leur mémoire, chaque partie de ce morceau.
C’est avec celui-là qu’il est bon de veiller ;
Ouvrez-le sur. votre oreiller,
Vous verrez se lever l'aurore.
Molière l’a prédit, et j’en suis convaincu,
âo. Souvenir. Ce dernier mot rappelle une des plus belles pièces de Musset, qui porte ce titre, et qui fut édite en 1841. Comme la Lettre à Lamartine est de 1836, on peut croire que c’est en la relisant que Musset eut 1 idée de corn poser le Souvenir, auquel ce vers pourrait servir d’épigraphe.
XIXe SIÈCLE
Bien des choses auront vécu 5
Quand nos enfants liront encore Ce que le Bonhomme a conté,
Fleur de sagesse et de gaieté.
Mais quoi! la mode vient et tue un vieil usage.
On n’en veut plus, du sobre et franc langage 10 Dont il enseignait la douceur,
Le seul français, et qui vienne du cœur ;
Car, n’en déplaise à l’Italie,
La Fontaine, sachez-le bien,
En prenant tout n’imita rien; 15
Il est sorti du sol de la patrie Le vert laurier qui couvre son tombeau ;
Comme l’antique, il est nouveau.
(Silvia.)
Molière X1840).
Voici une note différente. Musset donne ses impressions sur une représentation du Misanthrope. Il goûte surtout dans Molière le peintre vrai dès misères humaines; et il a trouvé, pour caractériser le fond sérieux de ses comédies, des vers d’une telle justesse qu’ils sont devenus proverbes. Comme ses contemporains, il voit en Alceste une incarnation de la vertu plutôt qu’un personnage ridicule. Enfin, il prend la résolution de ramasser le fouet de la satire ; et souvent, eu effet, dans ses poésies et dans ses comédies , il s'est montré satirique éloquent et passionné (voir en particulier Loren^accio ).
J’étais seul, l’autre soir, au Théâtre-Français,
Ou presque seul ; l'auteur n’avait pas grand succès.
Ce n’était que Molière, et nous savons de reste Que ce grand maladroit, qui fit un jour Alceste ,
Ignora le bel art de chatouiller l’esprit 5
Et de servir à point un dénoûment bien cnit.
Grâce à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode,
Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode
8/ Allusion au jugement que l’on attribue à Molière: « Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n’efTacoront pas le bonhomme. » — 13. L’Italie.. Musset rappelle surtout ici les Contes de La FonLi e imités pour la plupart de Boeçace, de TArioste, etc...
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
Où l’intrigue, enlacée et roulée en feston.
Tourne comme un rébus autour d’un mirliton. 10
J’écoutais cependant celte simple harmonie,
Et comme le bon sens fait parler le génie.
J’admirais quel amour pour l'âpre vérité Eut cet homme si fier en sa naïveté,
Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde, 15 Quelle mâle gaîté, si triste et si profonde,
Que, lorsqu’on vient cl’en rire, on devrait en pleurer. Et je me demandais : Est-ce assez d’admirer ?
Est-ce assez de venir, un soir, par aventure,
D’entendre au fond de l’âme un cri de la nature, 20 D’essuyer une larme, et de partir ainsi,
Quoi qu’on fasse d’ailleurs, sans en prendre souci ?... Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)
Que l’antique franchise, à ce point délaissée,
Avec notre finesse et notre esprit moqueur, 25
Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur ; Que c’était une triste et honteuse misère Que cette solitude à l’entour de Molière,
Et qu’il est pourtant temps, comme dit la chanson,
De sortir de ce siècle ou d’en avoir raison... 30
Ah 1 j’oserais parler, si je croyais bien dire.
J’oserais ramasser le fouet de la satire,
Et l’habiller de noir, cet homme aux rubans verts,
Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers.
S’il rentrait aujourd’hui dans Paris, la graiid’ville, 35 Il ÿ trouverait mieux, pour émouvoir sa bile,
Qu’une méchante femme et qu’un méchant sonnet,
10. Musset lance ici un coup de griffe à Alex. Dumas père et à Scribe. — 17. Cette formule devra être expliquée. Les élèves chercheront, dans les comédies de Molière qu’ils connaissent, à distinguer la forme comique du fond sérieux. On les mettra en garde, cependant, contre une tendance de notre temps à exagérer la part du tragique dans Molière, et surtout on leur expliquera pourquoi nous tombons dans cette exagération. — 33. L’homme aux rubans verts, c’est ainsi que Célimène, dans un billet, désigne Alceste, qui est vêtu au théâtre d'un costume de velours noir rehaussé de rubans verts — 35. La grand’ville, celte expression se trouve dans la Chanson du roi Henri , citée par Alceste au premier acte, dans la scène du sonnet. — 37. Un méchant sonnet, méchant signifie qui ne vaut rien. Ce sonnet est celui qu’Oronlè lit à Alceste (acte I, sc. S).*
XIX; SlÈCfÆ
Nous avons autre chose à mettre au cabinet.
0 notre maître à. tous! si ta tombe est fermée* Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée, 40 Trouver une étincelle, et je vais t'imiter!
Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie, Parlait la vérité, ta seule passion,
Et, pour me faire entendre, à défaut du génie,
J’en aurai le courage et l’indignation !... 45
Une soirée perdue (Poésies nouvelles).
Les poètes secondaires.
Pendant la période romantique on peut encore signaler quelques poètes lyriques, fort appréciés de leur vivant, mais dont la renommée ne s’est pas soutenue
3. Casimir Delavigne (1793-1843). On connaît surtout son théâtre, dont nous parlons ailleurs. Poète lyrique, il fut célèbre par ses Messéniennés (1815-1822), odes politiques inspirées par des actualités ( Waterloo , la Dévastation du Musée) ou par l’histoire ( Jeanne d' Arc). Cette poésie, toujours sincère et généreuse, nous paraît aujourd’hui manquer d'envolée et de style. Mais les contemporains plaçaient C. Delavigne à côté de Lamartine.
2. Béranger (1780-3 857) dut à des chansons la popularité et la gloire. Libéral sous la Restauration, il chanta les soldats de l’Empire avec émotion et persifla le pouvoir avec esprit. Scs chansons, qui paraissaient dans les journaux, et couraient les salons et les cafés, formèrent successivement trois recueils, en 1815, 1821 et en 1833. Bien qu’elles aient beaucoup perdu, puisque V allusion en faisait presque tout le prix, quelques-unes survivent à leur succès d’actualité : la Sainte- Alliance, le Vieux drapeau , la Bonne vieille , les Hirondelles , le Vieux sergent , etc. Nous citons cette dernière pièce.
38. Mettre au cabinet. Alceste, après avoir beaucoup tergiversé, répond enfin à Oronte, qui veut à tout prix avoir son opinion sur le sonnet: w branchement, il est bon à mettre au cabinet. » Alceste veut dire : il est bon à garder dans un tiroir. Un cabinet était un meuble analogue à notre secrétaire . Cabinet s'est dit ensuite de la pièce où est le meuble ; puis des personnes qui se réunissent dans cefte pièce (cf. le mot bureau).
682 LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
Le vieux sergent (1825).
Près du rouet de sa fille chérie,
Le vieux sergent se distrait de ses maux,
Et, d’une main que la balle a meurtrie,
Perce en riant deux petits-fils jumeaux.
Assis tranquille au seuil du toit champêtre, 5
Son seul refuge après tant de combats,
Il dit parfois : « Ce n’est pas tout de naître;
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! »
Mais qu’entend-il? Le tambour qui résonne :
Il voit au loin passer un bataillon. 10
Le sang remonte à son front qui grisonne;
Le vieux coursier a senti l'aiguillon.
Hélas ! soudain, tristement il s’écrie :
« C’est un drapeau que je ne connais pas!
Ah ! si jamais vous vengez la patrie, 15
Dieu, mes enfants,, vous donne un beau trépas!
Qui nous rendra, dit cet homme héroïque,
Aux bords du Rhin, à Jemmappe, à Fleurus,
Ces paysans^ fils de la République,
Sur la frontière à sa voix accourus ! 20
Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes,
Tous à la gloire allaient du même pas.
Le Rhin lui seul peut retremper nos armes.
Dieu* mes enfants, vous donne un beau trépas !
De quel éclat brillaient dans la bataille 25
Ces habits bleus par 1a. victoire usés !
La Liberté mêlait à la mitraille
Des fers rompus et des sceptres brisés.
14. Le drapeau blanc, celui de la Restauration. — 18. Jemmapes, dans le Ilainaut, célèbre par la victoire de Dumouriez contre la coalition (6 novembre 1792). — Fleurus, dans le Ilainaut ; Jourdan y battit ies Alliés le, 26 juin 1794.
Les nations, reines par nos conquêtes,
Ceignaient de fleurs le front de nos soldats. 30
Heureux celui qui mourut dans ces fêtes!
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas !
Tant de vertu trop tôt fut obscurcie.
Pour s’anoblir, nos chefs sortent des rangs ;
Par la cartouche encor toute noircie, 35
Leur bouché est prête à flatter les tyrans.
La Liberté déserte avec ses armes;
D’un trône à l’autre ils vont offrir leurs bras ;
A notre gloire on mesure nos larmes.
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! » 40
Sa fille alors, interrompant sa plainte,
Tout en filant lui chante à demi voix
Ces airs proscrits qui, les frappant de crainte,
Ont en sursaut réveillé tous les rois.
« Peuple, à ton tour, que ces chants te réveillent: 45
11 en est temps 1 » dit-il aussi tout bas ;
Puis il répète à ses fils qui sommeillent:
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! »
3. Auguste Brizeux (1806-1858), le plus distingué de nos « poètes de terroir », ajîhanté la Bretagne en vers harmonieux, dans Marie (1836)
4. Victor de Laprade (1812-1883) est le meilleur disciple de Lamartine. C’est un idéaliste très pur, un moraliste chrétien. Plusieurs de ses pièces, telles que La mort d'un chène% les Hautes cimes, sont à la fois d’une grande pensée et d’un rythme heureux. Ses principaux ouvrages sont : Psyché (1841), Poèmes évangéliques (1852), les Symphonies (1855).
5. Auguste Barbier (1805-1882) a écrit, en 1830, plusieurs pièces satiriques inspirées par la Révolution de juillet: La Curée , le Lion, La Popularité, Napoléon, etc., et les a réunies sous le titre de ïambes. Le succès en fut retentissant ; et certains fragments, d’une énergie nerveuse et brillante, classent encore A. Barbief parmi nos grands poètes.
38. Allusion aux anciens généraux de Napoléon qui servent la monarchie de Charles X, et qui prennent part à la campagne d’Espagne (1824) pour restaurer un Bourbon.
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
La Cavale (1831).
Cette éloquente diatribe contre Napoléon fait un contraste saisissant avec les pièces que, vers la même époque, la plupart des poètes consacraient à Y Idole. Mais on trouve la même inspiration, moins violente, dans le Bonaparte de Lamartine ( Nouvelles Méditations , 1823).
L’analyse de la Cavale doit surtout faire ressortir la' sûreté avec laquelle Barbier développe une image. Depuis le premier vers jusqu’au dernier, la comparaison est suivie sans aucune défaillance ; elle obéit à une progression aussi juste que pittoresque : c’est comme un motif musical, mené par un solide crescendo jusqu’au brusque et sonore effet de la chute.
O Corse à cheveux plats, que la France était belle,
Au grand soleil de messidor!
C’était une cavale indomptable et rebelle,
Sans frein d’acier ni rênes d’or ;
Une jument sauvage à la croupe rustique, 5
Fumante encor du sang des rois,
Mais hère, et d’un pied libre heurtant le sol antique, Libre pour la première fois.
Jamais aucune main n’avait passé sur elle
Pour la flétrir et l’outrager! 10
Jamais ses larges flancs n’avaient porté la selle Et le harnais de l’étranger ;
Tout son poil était vierge, et, belle, vagabonde'
L’œil haut, la croupe en mouvement,
Sur ses jarrets dressés, elle effrayait le monde 15
Du bruit de son hennisàement.
Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,
Ses reins si souples et dispos,
Centaure impétueux, tu pris sa chevelure,
Tu montas botté sur son dos. 20
Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,
La poudre, les tambours battants,
2. Messidor, dixième mois du calendrier républicain, du 19 juin au 18 juillet. — 16. Hennissement, dérivé de hennir , qui exprime par une onomatopée le cri du cheval. — 19. Centaure, dans la mythologie grecque, les Centaures étaient des êtres moitié hommes, moitié chevaux. Puis on a dit centaure en parlant d’un cavalier, mais considéré sur son cheval. Ici, le mot a donc quelque impropriété, puisque Bonaparte n’est pas encore monté sur la cavale.
Pour champ de course alors tiî lui donnas la terre,
Et des combats pour passe-temps :
Alors, plus de repos, plus de nuits, plus de sommes, 25 Toujours l'air, toujours le travail,
Fou jours comme du sable écraser des corps d hommes, Toujours du sang jusqu'au poitrail.
Quinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,
Broya des générations ; 30
Quinze ans, elle passa fumante à toute bride.
Sur le ventre des nations ;
Enfin, lasse d’aller sans Finir sa carrière,
D'aller sans user son chemin,
De pétrir lunivers, et, comme une poussière, : 5
De soulever le genre humain ;
Les jarrets épuisés, haletante, sans force,
Prête à fléchir à chaque pas,
Elle demanda grâce à son cavalier corse ;
Mais, bourreau, tu n écoutas pas î 40
Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse,
Pour étouffer ses cris ardents,
Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse.
De fureur tu brisas ses dents.
Elle se releva: mais, un jour de bataille, 45
Ne pouvant plus mordre ses Ireins,
Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille.
Et du coup te cassa les reins.
ïambes : l’Idole, III. A. Fayard, éditeur).