LA MUSE
Crois-tu donc que je sois comme le vent d’automne, Qui se ifourrit de pleurs jusque sur un tombeau.
Et pour qui la douleur est une goutte d’eau?
O poète! un baiser, c’est moi qui te le donne. L'herbe que je voulais arracher de ce lieu,
C'est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure. Laisse-la s'élargir celte sainte blessure Que les noirs séraphins t’ont faite au fond du cœur : Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur. Mais, pour en être atteint, ne crois pas, 6 poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j en sais d immortels qui sont de purs sanglots.
30. Observer ici comme le rythme, de plus en plus courl , correspond bien à la sensation d’impatience et de presse que veut donner le poète. — 52. Pour... Quoique tu en sois atteint.
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
Lorsque. le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Sçs petits affamés courent sur le rivage,
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie, 60
Iis courent à leur père avec des cris de joie,
En secourt leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui. gagnant à pas lents une roche élevée,
De stn aile pendante abritant sa couvée,
Pecneur mélancolique, il regarde les cieux. 65
Le sciig coule à longs dots de sa poitrine ouverte.
Eu van il * des mers fouillé la profondeur :
L Océan cîüit vide et la plage diserte ;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre, 70
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur. • 75
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice.
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant :
Alors, il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage, 80
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé, sur la plage,
Sentant passer la mort se recommande à Dieu.
56. Une légende très ancienne raconte que le pélican, lorsqu’il n’a pu se procurer de nourriture pour ses petits, les nourrit de son propre sang.^ Le symbolisme chrétien s'empara de bonne heure de cette tradition qui s appliquait si bien au Christ versant son sang pour le salut et pour la vie éternelle du genre humain. — La légende s’explique par 1 attitude du pélican nourrissant ses enfants : l’oiseau remplit de poissons la poche membraneuse qu’il porte sous le bec, et c’est en la pressant contre sa poitrine qu’il en fait sortir le contenu. — 62. Goitre (du latin gullur ) est dit ici de la poche que les pélicans portent à leur mandibule inférieure.
— XIXÔ SIÈCLE
Poêle, c'est ainsi que font les grands poètes. 85
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur, 90 Ce n’est pas un concert à dilater le cœur.
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant ;
Mais il y pend toujours quelques gouttes de sang.