AMAURY
Moi, je suis Ganelon, Ganelon, le Judas, le traître, le félon !
Je restai là trois jours. Au fond de ma pensee
Je revoyais mon crime et ma honte passée,
Ma haine pour Roland, ma jalouse fureur,
Nos défis échangés aux yeux de l’empereur,
Les douze pairs livrés aux Sarrasins d’Espagne par moi, comte et baron, parent de Charlemagne .
Il me semblait entendre, au milieu des rochers,
Nos preux tomber surpris par les coups des archers, Olivier et Turpin, mouvantes citadelles.
Terribles, se ruer parmi les infidèles,.
Et Roland, dans la mort sublime et triomphant. Faisant trembler les monts du son de l'oliphant . J’étais là seul, mon âme à mon crime absorbée, Frissonnant, à genoux, la poitrine courbee ;
Je priais, je pleurais ; la nuit autour de moi
Descendait, pénétrant mon cœur d'un vague ettroi. Tout à coup retentit le tonnerre, et la rage De l’ouragan me vient rappeler cet orage Dont Charlemagne, au bruit du tonnerre roulant. Disait : C’est le grand deuil pour la mort de Roland . A tous ces souvenirs la force m abandonne.
XIXe SIÈCLE
Et j'embrasse la terre en m'écriant : « Pardonne ! Avant la mort, grande ombre, accorde-moi la paix; Suis-je donc condamné pour jamais? — Pour jamais! » Répondit une voix ; je relevai la tête,
Et je crus voir, je-vis, sous l'horrible tempête 50
Parmi les rocs fumants qui m’entouraient partout,
Un homme, un chevalier, immobile et debout;
Un blanc linceul couvrait jusqu’aux pieds le fantôme, Mais laissait deviner la cuirasse et le heaume ;
Et la voix même avait cet accent souverain 55
Et rude qu’elle prend dans l€ casque d’airain.
« Eh ! quoi, Roland ! criai-je, ô martyr que j’implore, Pas de pardon, jamais ? — Jamais ! » répond encore La voix sinistre. Au loin, de sommets en sommets La montagne redit le mot fatal : Jamais ! 60
Et moi, qu’avait brisé cet arrêt de la tombe,
Je tombai sur le sol comme un cadavre tombe.
Quand je me relevai, le jour brillait aux cieux,
Et je redescendis le mont silencieux.
Un moment je voulus au fond de ces retraites 65 M ensevelir, ainsi que vos anachorètes ;
Mais je me rappelai, mon Père, vos avis :
D’autres devoirs me sont imposés : j’ai mon fils
RADBERT
Comte, votre récit n’a rien dont je m’effraie :
Ainsi plus d’une fois se rouvrira la plaie ; 70
Eloignez maintenant, d’autres soins occupé,
Ces vaines visions de votre esprit frappé.
L écho répondait seul à votre voix fiévreuse,
Et 1 ombre de Roland sera plus généreuse ;
Les vivants, dont la haine irrite les tourments, 75 Osent dire : Jamais ! — Les morts sont plus cléments.
(La Fille de Roland , acte I, scène ii. Curei et bavard, édit)
LUS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
2. François Coppée (18 12-1908) fail jouer en 1881 les Jacobiles, et, en 1863, Severo Torelli, deux grands succès ; mais son meilleur ouvrage est Pour la Couronne qui Pour.’a^C de l’action, la beauté des caractères, 1 éclat de la versification, est supérieur à la Fille de Roland.