I. — Villemain
Abel-François Villemain fut professeur à La Sorbonne tic 1816 à 1830. Son cours attirait un public nombreux, sensible a la lois au charme de son éloquence souple et vive, et à la nouveauté de ses théories critiques. Il fut membre de l’Academie française a trente et un ans, et en devint secrétaire perpétuel.— Apres 183U, il devint ministre de l’instruction publique, et prit une par active, à lu Chambre des pairs, aux discussions relatives a 1 enseignement. - Il ne publia que deux de ses cours : le Tableau de h littérature française an moyen aye (2 vol ), et le Tableau de la littérature française au X VHP siccle (4 vol.). Il a reuni plusieurs volumes les articles publiés par lui dans diverses Revues, sous le titre de : Souvenirs d'histoire et de littérature, Études sur la liltérâturecontemporaine, etc..., et ses Rapports sur les concours académiques. ,
Villemain fut en son temps l’initiateur de la critique historique. Iticn ne nous semble aujourd’hui plus naturel et plus indispen-
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sable que de mêler à nos études littéraires la biographie, l’histoire et là comparaison avec les littératures étrangères ; c’était alors une innovation. Ainsi, dans son Moyen Age , Villcmain tente d'expliquer les œuvres par le pays, la civilisation, les mœurs et les idées. U passe de la Provence à l’Italie où il étudie Dante (4e et 12e leçons) et Pétrarque (13e leçon), pour y chercher tes influences et les réactions ; de même, il nous transporte en Espagne, où il analyse le Romancero (16e leçon). Cette méthode est appliquée avec plus de sûreté et de force dans le Tableau du XVIIIe siècle. Là, combien de belles leçons sur la société, les philosophes et les poètes de l’Angleterre (5e, 6e, 7e, 26e, 27e leçons, etc.), sur la littérature italienne (40° leçon). Villcmain s’y montre vraiment un disciple éminent de Mme de Staël.
Hien.de plus injuste que le dédain dans lequel est tombé Viliemain. Sans doute, il a été trop « éloquent », il a eu trop de goût naturel pour la phrase et pour le trait. Mais dégageons scs idées d’une forme un peu surannée; nous le louerons d’avoir imprimé à la critique, et surtout du haut de la chaire, un mouvement décisif vers la relativité et le cosmopolitisme.
On jugera bien, d’après le passage suivant, comment Villcmain examine un genre ou un procédé dans son évolution historique.
Le sentiment de la nature avant Chateaubriand (1858).
Admirons cette puissance abstraite et tout intérieure de la poésie française, dans le xvne siècle; admirons un Corneille qui, de ses yeux, n’avait rien vu que les toits de Rouen et de Paris et le chemin d’une ville à l’autre ; admirons Racine, avec son triste séjour de quelque^ mois à Uzès V son voyage de quelques semaines au camp de Lille, et ses promenades de cour à Marly et à Fontainebleau 2, d’avoir trouvé dans leurs études tant de sources limpides et neuves d’inspiration poétique : c’est l’honneur éternel de la pensée pure et féconde par elle-même. Mais il faut reconnaître ce que ces limites un peu étroites pouvaient ôter à l’horizon
1. Uzès. Racine y fut envoyé par sa famille en 1G62, pour y recueillir un bénéfice dont son oncle, le chanoine Sconin, était titulaire. Quand il eut perdu son procès contre un religieux qui lui disputait ce bénéfice, il revint à Paris. Nous connaissons par de charmantes lettres à Vitart et à l’abbé LeVasseur, lès impressions de Racine à Uzès. — 2. Racine, après 1677, suivait la cour comme historiographe du roi.
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du génie. La merveille d’un autre poète du meme temps fut d’y suppléer par l’observation assidue et naïve. Qu’avait vu La Fontaine des grandes scènes de la nature, des grands paysages du monde physique? Pas beaucoup plus, je crois, que la route de Château- Thierry, les beautés artificielles du parc de Vaux3, et les promenades des bois voisins de Paris, ou les magnificences de Versailles, sans y être invité.
Mais à mille traits d’une vive expression, à tant d'images fraîches et riantes semées dans ses Fables , à l’exquise justesse des plus simples détails, on sent chez lui le peintre de la nature, comme dans Homère ou dans Théocrite. Ce don de vérité pittoresque, cette peinture des champs et des bois, cette aspiration même aux merveilles visibles des cieux, que seul il avait eue dans le grand siècle, nous ne pouvons plus l’espérer de la poésie tardive et mondaine du siècle suivant. Le grand poète de l’esprit, Voltaire, tout naturel qu’il est pour un temps si raffiné, n’aura que par instants quelques courts éclairs de la poésie descriptive, dans le ravissement de ses libres montagnes et de son lac, ou devant la pointe d’herbé verte, qui vit sous les glaçons des champs. Mais îe goût, la passion, l’art du siècle étaient ailleurs; et, quand ce siècle revint vers la nature, ce fut par théorie bien plus que par attrait, par satiété du reste bien plus que par préférence pour un sujet inépuisable. On s’avisa de la nature, pour ainsi dire, comme d’une chose négligée depuis longtemps, comme d’un spectacle oublié qui restait à voir.
Tout était si factice dans ce choix, qu’il eut pour interprète le talent le plps mondain du temps, Delille. Ce fut ce charmant causeur de salon, cet abbé spirituel et coquet, qui se chargea de faire aimer la cam-
3. Vaux, célèbre château, appartenant à Fouquet, et où La Fontaine ésida pendant trois ans
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pagne, en y portant tous les plaisirs de la ville. Ce fut lui qui voulut rendre le spectacle de la nature dans sa grandeur et dans son impression sur le cœur de l'homme, avec le même art qu'il avait mis à décrire l’appareil mécanique d'un bras artificiel fabriqué par quelque Vaucanson 4 du xvme siècle.
Ce n'était donc pas la poésie, c’était la prose éloquente qui ramenait alors l'imagination vers la nature. Bulïon le fit avec grandeur; l'originalité naquit pour lui des hardiesses de la pensée savante et de la correction sévère des formes. Mais, par là même, il tenait la nature encore loin de l ame humaine, il la conjecturait dans son infinie puissance : il la devinait dans ses lois générales, il la décrivait dans ses grandes catastrophes et: ses imposants spectacles ; il ne la suivait pas avec amour dans les pistils ou les étamines d'une plante; il ne*disait pas comme ce prêtre de l'Afrique au me siècle : « Pourquoi chercher si loin ? Est-ce qu'une fleur, non pas de la prairie, mais du buisson, ne suffit pas à te démontrer l'artisan suprême du monde? — Non dicam de praloy sed de dumelis flosculus . »
A Rousseau fatigué des soupers de Paris et fuyânt dans les bois de Montmorency, au peintre mélancolique de quelques sites du Piémont et de la Suisse, au banni chassé de l'île Saint-Pierre, premier refuge de' sa fuite, il fut donné de peindre la nature avec cette passion qui fait la vérité du tableau. Quelques pages de Y Héloïse , de YEmile , du Promeneur solitaire et des Confessions ont enrichi d'élégance descriptive et d'harmonie cette prose déjà féconde en tons si divers. L'émotion de l’âme y passe incessamment de la nature au Créateur; l'éblouissement de la vue inspire le transport de la reconnaissance et l’élan de la prière. Que
4. Vaucanson (1709-1782), célèbre par ses automates, dont les plus connus sont : le Joueur de flûte , le Joueur de tambourin et de galoubet, les Deux Canards , etc.
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sur la même trace un autre génie se fût élevé, que Fauteur de Paul et Virginie eût égalé, et une fois même surpassé Rousseau, c’était l’annonce d’une voie nouvelle ouverte au talent; c’était l’appel vers un autre monde que la vieille Europe, c’était, avec le changement de la société, le rajeunissement de l’imagination et de l’art ! On sait tout ce qui fut espéré, promis, tenté, en Allemagne et en Angleterre.
La première moitié de ce siècle a beaucoup admiré le poète voyageur et sceptique qui cherchait sous le ciel voluptueux de l’Orient les vives couleurs dont il parsemait ses vers, et qui recueillait plus près de lui, dans les troubles d’une âme mécontente des hommes et d’elle-même, les traits uniformes qu’il donnait à ses héros. Entre Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Byron, une grande place devait être prise d’abord : un rare et brillant génie allait paraître, se frayer la route dans l’ébranlement du monde, amasser des trésors d’imagination dans les ruines d’une société mourante, exagérer tout ce qu’il devait bientôt combattre, et, par l’excès même de l’imagination, revenir de Terreur, à la "vérité et des rêves d’un idéal avenir au culte du passé.
(il J. de Chateaubriand sa vie , ses écrits , son influence littéraire et politique sur son temps , Librairie académique, Perrin et Gie.)