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II. — Sainte-Beuve

Charles-Augustin de Sainte-Beuve débuta dans le journalisme ; il écrivit pour Le Globe des articles sur les poètes de la Renaissance, articles qui formèrent en 1828 le Tableau de la poésie française au XVI 0 siècle. Puis il se crut poète et publia, en 1829, Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme , et, en 1830, lesGonsolalions. En 1834, il donna un roman : Volupté. En 1837-38, il fît à Lausanne un cours .public sur Port-Royal; et, en 1848, il en fit un autre à Liège, sur Chateaubriand. — Cependant ses articles au Constitutionnel , puis au Moniteur, devaient former les nombreux volumes des Portraits et des Lundis.

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Sainte-Beuve a dit lui-mème qu’il voulait faire « l’histoire naturelle des esprits ». Il avait traversé tous les milieux, éprouvé tous les sentiments, sympathise avec toutes les croyances ; il était l'esprit « le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses ». Revenu de tout, établi dans le scepticisme moral et le positivisme philosophique, il croit n'avoir d’autre passion que celle du vrai. Et, de fait, il a la passion de la recherche exacte ; il n’épargne rien ni pour connaître, ni pour comprendre ; il a des secrétaires qui vont consulter et copier des documents dans les bibliothèques; il n’hésite pas à interroger lui-même les témoins ou les auteurs. Biographie, milieu historique, idées ambiantes, philosophie, religion, influences sociales ou particulières, tous ces éléments, il les analyse, quand il essaye de définir et de classer aussi bien Racine que M010 de Staël, Diderot que Franklin. Il remplit, sous ce rapport, toute sa définition: « Le critique est un homme qui sait lire, et qui apprend à lire aux autres. » Sainte-Beuve, expliquant Port- Royal ou la Pléiade, Boileau ou La Rochefoucauld, est vraiment le plus intelligent des critiques ; il ne déplaît que par un excès de souplesse et de détachement, un air de « ne pas y tenir » qui dévoile, sous l’intelligence, l’absence de caractère et de grandeur morale.

On apprendra donc de Sainte-Beuve à pénétrer à fond un sujet, à disséquer une œuvre, à en expliquer et à en préciser les caractères essentiels ; on apprendra de lui, encore, à sentir vivement le beau et le vrai ; mais on n’aura jamais pour l’homme qu’une moyenne estime.

Le salon de Mnîe Récamier (1849).

Récamier (1777-1849), céièbre par sa beauté, par son esprit et par sa bonté, commença à recevoir sous le Consulat, rue de la Chaussée d’Antîn. Exilée sous l’Empire, elle rouvrit son salon en 1819,11 l’Abbayeau-Bois. C’est alors que Chateaubriand en devint l’hôte le plus illustre et le plus assidu.

... M. de Chateaubriand y régnait, et, quand il était présent, tout se rapportait à lui ; mais il n’y était pas toujours, et même alors il y avait des places, des degrés, des a parte pour chacun. On y causait de toutes choses, mais comme en confidence et un peu moins haut qu’ailleurs. Tout le monde, ou du moins bien du monde,

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allait dans ce salon, et 1 il n’avait rien de banal ; on y respirait, en entrant, un air de discrétion et de mystère. La bienveillance, mais une bienveillance sentie et nuancée, je ne sais quoi de particulier qui s'adressait à chacun, mettait aussitôt à l’aise et tempérait le premier effet de l’initiation dans ce qui semblait tant soit peu un sanctuaire. On y trouvait de la distinction et de la familiarité, ou du moins du naturel, une grande facilité dans le choix des sujets, ce qui est très important pour le jeu de 1 entretien, une promptitude à entrer dans ce qu on disait, qui n’était pas seulement de complaisance et de bonne grâce* mais qui témoignait d’un intérêt plus vrai. Le regard rencontrait d’abord 2 un sourire qui disait si bien : Je comprends , et qui éclairait tout avec douceur. On n'en sortait pas, même une première fois, sans avoir été touché à un endroit singuliér de l'esprit et du cœur, qui faisait qu'on était flatté et surtout reconnaissant. Il y eut bien des salons distingués au xviii6 siècle, ceux de M“e Geoffrin, de Mme d'Houdetot, de Mme Suard 3 * *. Mme Récamier les connaissait tous et en parlait très bien; celui qui aurait voulu en écrire avec goût aurait dû en catiser auparavant avec elle ; mais aucun ne devait ressembler au sien.

C'est qu'aussi elle ne ressemblait à personne. M. de Chateaübriand était l’orgueil dé ce salon, mais elle en était Lame...

Dans son petit salon de l'abbaye *, elle pensait à

1. Et, dans le sens de : et pourtant... — 2. D’abord, dès l’abord. — 3 MBe Geoffrin (1699-1777) eut au xvm* siècle un célèbre salon philosophique ; — Mme d’Houdetot (1730-1813) était la belle-sœur de Mme d’Épinay

(voir Confessions de J J. Rousseau) ; — Mme Suard (1750-1830) était femme de 1 académicien J. B. Suard; elle recevait surtout les héritiers des philosophes du xviii<* siècle, et ceux que Napoléon appelait les idéo-

logues. — 4. L’Abbaye- au Bois, couvent situé rue de Sèvres, et qui

prenait quelques dames du monde comme pensionnaires. M*è Récainièr

y vécut de 1819 jusqu’à sa mort, 1849. L’Abbaye est aujourd’hui démo-

lie ; sur son emplacement se trouve la rue Récamier.

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tout, elle étendait au loin son réseau de sympathie. Pas un talent, pas une vertu, pas une distinction qu'elle n’aimât à connaître, à convier, à obliger, à mettre en lumière, à mettre surtout en rapport et en harmonie autour d elle, à marquer au cœur d'un petit signe qui était sien. Il y a là de l'ambition, sans doute ; mais quelle ambition adorable, surtout quand, s'adressant aux plus célèbres, elle ne néglige pas même les plus obscurs, et quand elle est à la recherche des plus souffrants ! C'était le caractère de cette âme si multipliée de Mme Récamier d'ètre à la fois universelle et très particulière, de ne rien exclure ; que dis-je, de tout attirer et d'avoir pourtant le choix,

Ce choix pouvait même sembler unique. M. de Chateaubriand, dans les vingt dernières années, fut le grand centre de son monde;, le grand intérêt de sa vie, celui auquel je ne dirai pas qu elle sacrifiait tous les autres (elle ne sacrifiait personne qu'elle-même^, mais auquel elle subordonnait tout. Il avait ses antipathies, ses aversions, et même ses amertumes, que les Mémoires d'outre-tombe aujourd’hui déclarent assez r\ Elle tempérait et corrigeait tout eela. Comme elle était ingénieuse à le faire parler quand il se taisait, à supposer de lui des paroles aimables, bienveillantes pour les autres, qu'il lui avait dites sans doute tout à l'heure dans l'intimité, mais qu'il ne répétait pas toujours devant les témoins 1 Comme elle était coquette pour sa gloire î Comme elle réussissait parfois aussi à le rendre réellement gai, aimable, tout à fait content, éloquent; toutes choses qu’il était si aisément dès qu’il le voulait 6 !

5. Les Mémoires d’eutre-tombe avaient été vendus par Chateaubriand à une société moyennant une somme de 250 .000 francs et une rente viagère de 20.000 ; mais Us ne devaient paraître qu après la mort de l'auleur : de là leur titre. Cependant Émile de Girardin en commença la publication dans son journal, là Près**, quelques mois avant la mort de Chateaubriand. — 6. Ce qui semble vouloir dire qull ne Tétait guère naturellement. D’ailleurs Sainte-Beuve, qui a beaucoup flatté Chateaubriand vivant, lui consacra, dès le lendemain de sa mort (1848), un cours, professé à Liège, d’une rnalveillance vraiment fâcheuse.

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Une personne d’un esprit aussi délicat que juste, et qui Ta bien connue, disait de Mrae Récamier : « Elle a clans le caractère ce que Shakespeare appelle 7 rnilk of human kindness (le lait de la bonté humaine), une douceur tendre et compatissante. Elle voit les défauts de ses amis, mais elle les soigne en eux comme elle soignerais les infirmités physiques. » Elle était donc la sœur de charité de leurs peines, de leurs faiblesses, et un peu de leurs défauts.

[Causeries du lundi , t. I : Madame Récamier, Garnier frères, éd.)

Les grands Écrivains du XVIIe siècle..

Sainte-Beuve se demande ici quel est le caractère essentiel de chacun des o-rands poètes du xvne siècle. Ses préférencesvont à Molière. On peutTdiscuter ce choix, et préférer Corneille ou Racine ; mais ce passage est intéressant, par la façon dont Sainte-Beuve renouvelle le cadre d’une série de jugements' traditionnels. Il cherche à surprendre 'le goût de chaque lecteur, et à en déduire à la fois nos tendances personnelles 'et la valeur propre de hauteur que nous préférons.

Aimer Molière... j’entends l’aimer sincèrement et de tout son cœur, c’est, savez-vous? avoir une garantie en soi contre bien des défauts, bien des travers et des vices d’esprit. C’est ne pas aimer d’abord tout ce qui est incompatible avec Molière, tout ce qui lui était contraire en son temps, ce qui lui eût été insupportable du nôtre.

... Aimer Molière, c’est être assuré de ne pas aller donner dans l’admiration béate et sans limite pour une humanité qui s’idolâtre et qui oublie de quelle étoffe elle est faite, et qu’elle n’est toujours, quoiqu'elle fasse, que l’humaine et chétive nature. C est ne pas la mépriser trop pourtant, cette commune humanité dont on rit, dont on est, et dans laquelle on se replonge chaque fois avec lui par une hilarité bienfaisante.

Aimer et chémr Molière, c’est être antipathique à

XIXe siècle

toute manière dans le langage et 1 expression ; c’est ne pas s’amuser et s’attarder aux grâces mignardes, aux finesses cherchées, aux coups de pinceau léchés, au marivaudage 1 en aucun genre, au style miroitant et artificiel.

Aimer Molière, c’est n’être disposé à aimer ni le faux bel esprit, ni la science pédante; c’est savoir reconnaître à première vue nos Trissotins et nos Vadius 2 jusque sous leurs airs galants et rajeunis ; c'est ne pas se laisser prendre aujourd’hui plus qu’autrefois àj’éternelle Phdaminle, cette précieuse de tous les temps, dont la. forme seulement change et dont le plumage se renouvelle sans cesse; c’est aimer la santé et le droit sens de l’esprit chez les autres comme pour soi...

Aimer et préférer ouvertement Corneille, c’est sans doute une belle chose, et, en un sens, bien légitime; c est vouloir habiter et marquer son rang dans le monde des grandes âmes ; et pourtant n’est-ce pas risquer, avec la grandeur et le sublime, d’aimer un peu a fausse gloire, jusqu’à ne pas détester l’enflure et 1 emphase, un air d’héroïsme à tout propos? Celui qui aime passionnément Corneille peut n’êlre pas ennemi u un peu de jactance 3.

Aimer, au contraire, et préférer Racine, ah ! c’est sans doute aimer avant tout l’élégance, la grâce, le naturel et la vérité, au moins relativement, la sensibinté. une passion touchante et charmante ; mais n'est-ce

Irïnt Bffri^audasr®’ °“ dés5ne par ce mot le genre desplit un peu subtil des i'am°ür e! da h^rd « 734). a donné

"V", . * uu 1 am°ur et da hasdrd (1734). a donné

des modèles exquis. -A notre avis, le marivaudant n est insupportable que thezles imitateurs de Marivaux. - 2. Trissotin. Vadius, les deux pédants

chez les imitateurs de Marivaux. - inssoim. vadius, les deux pédants 8avantes- ~ Philaminte, principal personnage fémifrin de a même piece. - 3. Jactance, Sainte-Beuve est préoccupé de donner le îonfle rar‘S “ Mo ,lere ; aussise mont.e-t-ii trop sévère pour Corneille Vonhr geme nOU^ .peut"etre’ avec celui de Pascal, le plus d’honneur’ f qu’on dit te ffrand Corneille, et que personne no son "e™ t

d-fr “emC epithète à Molière. D'ailleurs, Sainte-Beuve a écrit

d admirables pages sur Corneille. 1

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pas cependant aussi, sous ce type unique de perfection, laisser s’introduire dans son goût et dans son esprit de certaines beautés convenues et trop adoucies, de certaines mollesses et langueurs trop chères, de certaines délicatesses excessives, exclusives ? Enfin, tant aimer Racine, c’est risquer d’avoir trop ce qu on appelle en France le goût, et qui rend si dégoûté.

Aimer Boileau... mais non, on n'aime pas Boileau; on l’estime, on le respecte, on admire sa probité, sa raison, par instants sa verve, et, si 1 on est tenté de l’aimer, c’est uniquement pour celte équité souveraine qui lui a fait rendre une si ferme justice aux grands poètes ses contemporains, et en particulier à celui qu il proclame le premier de tous, à Molière.

Aimer La Fontaine, c’est presque la même chose qu’aimer Molière ; c’est aimer la nature, toute la nature, la peinture naïve de 1 humanité, une représentation de la grande « comédie aux cent actes divers », sc déroulant, se découpant à nos yeux en mille petites scènes, avec des grâces et des nonchalances qui vont si bien au bonhomme, avec' des faiblesses aussi et des laisser-aller qui ne se rencontrent jamais dans le simple et mâle génie, le maître des maîtres. Mais pourquoi les diviser? La Fontaine et Molière, on ne les sépare pas ; on les aime ensemble,

(. Nouveaux Lundis , tome V, Calmann-Lévy, édit.)

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