VII. — Jules Lemaître (18o3-i
Jules Lemaître, d’abord professeur de l’Université, écrivit à la Revue bleue des articles qu’il a réunis en huit volumes sous le titre de Les Contemporains : puis il fut chargé de la critique dramatique au Journal des Débats et à la Revue des Deux - Mondes II se révéla conférencier plein de finesse et de force, dans ses cours sur Rousseau, Racine, Fénelon, Chateaubriand. Le titre d'impressions de théâtre que Jules Lemaître a donne aux dix volumes de ses articles de critique dramatique, peut presque servir de définition à sâ méthode. Mais il faut ajouter que s’il donne sincèrement ses impressions personnelles , Jules Lemaître est, tout autant que Brunetière, partisan décidé des œuvres morales et élevées. 11 a su exécuter avec autant d’esprit que de fermeté, quelques-uns de ses contemporains. Enfin, il est peut-être de tous nos critiques, celui qui a le mieux écrit.
Comment procèdent les auteurs de « pensées » (1885).
Iules Lemaître excelle dans le genre humoristique. Cette page pourra servir aux élèves à juger le fort et le faible des maximes quon leur donne souvent à étudier.
Ce sont les mots eux-mêmes et les tours de phrase connus qui suggèrent le plus de pensées.
Voici d’abord une formule d’un assez grand usage. Il s’agit de trouver quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualités, défauts, etc., dont les deux premiers soient entre eux dan^de *nê*ne rapport que les deux derniers. Le schème ordinaire estcelui-ci: ...est à... ce que... est à... Il est évident que, dès qu’on a les deux premiers mots, on parvient presque toujours à trouver les deux autres. Par exemple, je prends mélancolie et tristesse ; je songe tout de suite à rire et gaieté, et j’écris : La mélancolie n est pas plus cle la tristesse que le rire nest de la qaieté.
Cela ne veut rien dire, mais on ne s’en douterait pas.
Nous appellerons cela la pensée algébrique .
La préoccupation de faire des antithèses suggère
XIXe SIÈCLE
aussi beaucoup de pensées. Il est rare que la réunion de mots exprimant des idées contraires n’ait pas l’air de signifier quelque chose. L’amitié naît des confidences... voilà qui n’est pas dillicile à trouver. Cherchez l’antithèse, et vous obtiendrez cette maxime, qui vous a un air fin et qui en vaut une autre : L’amitié naît des confidences , et elle en meurt.
Ou bien le mot larme vous vient à l’esprit et il suscite immédiatement le mot sourire. Vous marmottez : il y a des larmes..., il y a des larmes... et comme vous ne voulez rien dire de commun, vous trouvez d’abord, je suppose : Il y a des larmes qui remercient. La pensée est faite ; vous n’avez qu’à ajouter: et des sourires qui reprochent. A moins que vous ne préfériez des larmes qui disent au revoir et des sourires qui disent adieu, ou des larmes qui rient et des sourires qui pleurent. Cela n'est point de première force; mais à la dixième tentative je trouverais peut-être mieux, et d’ailleurs je ne m’occupe ici que du procédé. r
Nous appellerons cela la pensée antithétique.
D autres fois on s’applique à ébouriffer ses contemporains ; on contredit brusquement, sans crier o-are le sens commun et les impressions les plus naturelles’ Par exemple on s’écrie tout à coup : Il n’est p{re orgueil que l humilité chrétienne-, ou encore - / vertu est le plus odieux des calculs, parce qu’il e'st le plus sur. lresque toujours ces boutades ont un air profond. Quand elles risquent d’être trop imneri mentes, on ajoute 1 : souvent, quelquefois, il est des
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Nous appellerons cela la pensée paradoxale.
Apres le genre tranchant, fendant, le genre suave poétique, idéaliste. On avise quelque sentiment où
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LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
quelque façon d’agir particulièrement honorable, et on tâche d’en donner quelque raison ou d’en tirer quelque remarque qui témoigne à la fois de notre esprit et de notre cœur. A cette catégorie se rapportent toutes les réflexions sur ce thème, qu'il est meilleur d’aimer que d’être aimé. On dira fort bien : Celui que jf aime ne me doit rien , puisque je V aime ! Béaucoup de pensées de cette espèce commencent ainsi : Il y a une douceur secrète... li y a je ne sais quel charme... fl y a un plaisir délicat...
Nous appellerons cela la pensée genre Vanvenargues ou genre Jouhert. Celles que je viens de produire sont du Joubert-Jocrisse ou du Vauvenargues-Guibollard ; mais encore une fois, je n'ai voulu qu’indiquer le tour et l.e ton.
Ou bien on prend des vertus proches voisines eu des vices parents, et l’on s’évertue à saisir les nuances qui les distinguent. Soit orgueil, vanité, amour-propre , fatuité. On écrit bravement: L orgueil est viril, la vanité est féminine, V amour-propre est humain. — La fatuité est la vanité de V homme dans ses rapports arec la femme. — Il y a un moindre ahfme entre la modestie etVorgueil qu entre V orgueil et la vanité , etc.
Nous appellerons cela la pensée définition.
On peut cire plus banal encore sans en avoir l’air. On prend la réflexion la plus vulgaire et on lui donne, par une image imprévue, une apparence de nouveauté.
Notre imagination dépasse ordinairement ce que nous apporte la vérité. Voilà certes une pensée qui n’a rien de rare. Eh bien, travaillons là-dessus. Nous nous rappelons que l’imagination est « la folle du logis » ; c’est une première indication. Creusons ce mot logis , et nous ne tarderons pas à écrire : Lima gination est une maîtresse d'auberge hfui a toujours plus de chambres que de clients.
Nous appellerons cela la pensée pittoresque .
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Enfin il y a telle idée plate et incolore, telle banalité honteuse, tel truisme misérable, qu’un todr sentencieux réussit à déguiser en pensée. Exemple : Attendre est peut-être le dernier mol de la politique.
Nous appellerons cela la pensée à la Royer-Collard .
Pour conclure, les pensées * et maximes sont un genre épuisé et un genre futile.
( Les Contemporains , 2e série, Comtesse Diane , Société française d’imprimerie et de librairie.)