VI. — Brunetière
Ferdinand Brunetière, rédacteur à la Revue des Deux Mondes , maître de conférences à l’Ecole normale supérieure, a réuni en de nombreux volumes scs articles et ses conférences, et a laissé une Histoire de In littérature française classique inachevée.
Très érudit, Brunetière voulut appliquer à la critique lillérairc les méthodes scientifiques. 11 inventa la théorie de Yévolu lion des genres . Un genre, l'épopée, le lyrisme, le roman, etc..., naît, se développe, se transforme, meurt ou plutôt se mue en un autre, selon le moment, le milieu, les influences,
. D’autre part, Brunetière renonce à Yindifférence critique de Sainte-Beuve ou de Taine; il combat, au nom de la morale et des lettres, la doctrine de Va ri pour l’art. Il admire surtout ceux de nos grands classiques qui sont à la fois l'honneur de la France et de l’esprit humain ; et, dans la littérature contemporaine, il flétrit sans pitié tout ce qui est sans élévation ni portée morale.
Pour défendre ses idées, qu’il transforme toujours en thèses ou en plaidoyers, il était doué du plus remarquable talent oratoire, il compose admirablement ; il ordonne ses preuves en prédicateur ; il prépare, amène, formule des conclusions , qui sont une réponse définitive aux objections qu’il a posées. Moins incisif et moins imagé que Taine, il a plus de mouvement et plus d’ampleur.
Génie de Corneille (1888). M
Après avoir déterminé lu place de Corneille dans l 'évolution de la tragédie classique, et jugé en lui Y historien et V artiste, Brunetière essaie de dégager sa valeur morale*
...Corneille était trop modesle quand il ne se vantait que d’avoir épuré les mœurs du théâtre. Il a fait
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autre chose, et il a fait davantage : à cette société grossière et corrompue du temps, ou plutôt de la cour de Henri IV et de Marie de Médicis, on peut dire qu’il est venu proposer ùnT'lîouvcl idéal moral, qui devait être celui du xvne siècle, et dont les excès ou les bizarreries ne sauraient nous faire méconnaître pourtant la grandeur. Car un poète; et surtout un poète dramatique, n’est pas, ne peut pas être un prédicateur de vertu ; si Corneille nous a donné quelquefois le spectacle du triomphe du devoir sur la passion, nous n avons plus besoin de répéter qu’il ne nous l’a pas donné toujours, ni dans tous ses chefs-d’œuvre ; le point d honneur, chez lui comme chez les Espagnols, a souvent des exigences qu’il est presque permis d’appeler criminelles ; enfin, comme on l’a vu, la volonté même, en ne s’imposant d’autre obligation que celle de son propre exercice, est ou peut être souvent chez lui d’un dangereux exemple. 11 n'est pas moins vrai, cependant, qu’en touchant ces cordes de l’honneur, du devoir etde la volonté, Corneille en a tiré des accents auxquels vibre non pas peut-être ce qu’il y a de meilleur, mais assurément ce qu’il y a de plus noble en nous; en nous enlevant à nous-mêmes, ses héros nous provoquent à l’imitation de vertus qui ne sont point de commerce, ainsi que l’on disait jadis, mais qui n en sont justement que plus rares ; et nous n’avons point affaire de lui pour nous apprendre à vivre, mai?, pour nous habituer au contraire à placer bien des choses au-dessus de la vie, et pour nous mettre en quelque manière dans cet état d’exaltation morale qui devient, avec l’occasion, le principe des grandes actions.
Par là il est et il demeure, avec Pascal et Bossuet, du petit nombre de ceux de nos grands écrivains qui nous défendent, contre les étrangers, du reproche, que 1 on nous a. si souvent adressé, de légèreté, d’insou ciance des grandes questions, de gauloiserie et d’im-
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moralité. Est-ce que vous n'avez pas été quelquefois effrayé de ce que serait, en effet, notre littérature, si par hasard ces quelques noms y avaient fait detaut, et qu'elle n’eût pour la représenter que l’auteur de ranlaqruel et celui des Essais, Molière et La Fontaine, ou Fauteur enfin de Candide et celui du Neveu de Hameau ? C’est alors que nous ne serions que les amuseurs de l’Europe, uniquement bons à la faire rire. Mais nous avons les Pensées de Pascal, nous avons les Sermons de Bossuet, et nous avons les tragédies de Corneille. Et c’est pour cela qu’avec tous ses défauts, ce « bonhomme » est de ceux qui font éternellement honneur, non seulement, comme La Fontaine et Molière, à l’esprit français, mais à notre caractère ; qui nous ont, comme nous disions, élevés au-dessus de nous-mêmes ; et qui nous ont enfin, entre les leçons e l’épicuréisme facile des Rabelais et des Montaigne, ou des Voltaire et des Diderot, enseigné le prix de la volonté, l’héroïsme du devoir et la beanté du sacntice.
{Études critiques, t. VI, Hachette et Cie, éditeurs.;
Voltaire et Bossuet (1878).
Cette comparaison ingénieuse, où les arts vienne « “ ?° J? &J*
critique, est la conclusion d’un article consacre a la biographie de Vôl taire" On y sent le mouvement oratoire d’une péroraison. Mais chtqa
Su eu est étudié et précis; chaque détail pittoresque recouvre une allusion au génie et à -l’œuvre des deux écrivains. — Les eleves pourraient s’efforcer de tracer eux-mêmes, dans un pareil «dre t en s’inspirant d’une statue ou d’un portrait, la physionomie de Corn.il , , de Racine, de Rousseau, etc...
Au foyer1 de la Comédie-Française, on voit une admirable statue de Voltaire. C’est le Voltaire de
1 Foyer, salon où les spectateurs «e promènent pendant les entr’acles «t c[Ui est orné de statues et de portraits. La statue de Voltaire est l’œuvre de Houdon (1741-1^28).
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Ferney, chargé d’années, exténué par l’âge, amaigri mais éternellement jeune par la flamme du regard et la vie du sourire. Tout son corps se porte en avant et semble provoquer la lutte. On dirait que le sculpteur la surpris dans son altitude familière, au moment où <« le bon Suisse » va lancer contre un adversaire quon devine quelqu'une de ces plaisanteries mortelles qui clouent à terre un ennemi. Ses mains mêmes, longues et maigres, crispées sur les bras du fauteuil, ne semblent attendre qu’un signal pour soulever et lancer tout le corps d’une seule détente. C’est bien là le vrai oit aire, imparfaite ébauche de sa personne peut-être, mais portrait vivant et parlant de ses œuvres. Allez voir maintenant au Louvre le portrait de Bossuet par igau t . Le piélat est en pied, vêtu des ornements sacerdotaux. Le visage est plein, les lignes en sont fermes et nettes; dans les yeux et sur les lèvres un léger sourire dont la sérénité, dont la douceur élonnenL On se figurait un Bossuet plus sévère. L'attitude est d un corps tout entier rejeté en arrière, prêt à la lutte aussi; mais à cette lutte qu’on attend de pied ferme, non pas à cette lutte qu’on provoque et qu’on defie. C estle calme de la force qui s’est éprouvée par 1 expérience et la sincérité d’une inébranlable conviction contre laquelle rien id’humkm ne Saurait prévaloir. . r
Considérez-les lentement, attentivement, ce portrait et cette statue ; ce ne sont pas seulement deux hommes ce sont deux siècles de notre histoire, ce sont deux formes du génie français, ce sont aussi, grâce à la haute signification des modèles dans le marbre de Houdon et sur la toile de Bigault, deux faces de l’esprit humain que 1 art a fixées pour jamais.
{Études critiques, t. Ier, Hachette et Cie, édit.)
0“ (,B59-,843)’ Le Lou™ contient aussi son portrait en pied de
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