CHAPITRE VII
L’HISTOIRE Aü XIXe SIÈCLE.
Au xix” siècle, l’histoire se transforme sous trois influences principales : a) La Révolution , qui donne un certain recul pour juger le passé, et qui révèle les forces des classes moyenne et populaire ; — b) Le progrès des sciences (archéologie, linguistique, philologie, épigraphie) ; — c) Le romantisme , qui développe le goût de la couleur locale.
L — Augustin Thierry (1795-1856).
Augustin Thierry, élève de l’École normale en 1811, professeur, quitta lTJniversité en 1815 pour faire du journalisme. Il écrivit dans le Censeur européen et dans lé Courrier français de nombreux articles qu’il devait réunir plus tard dans ses Lettres sur Vhisioire de France (1827) et dans ses Dix ans d'études historiques (1854). Il publia en 1825 l'Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (4 vol.)* Puis il devint aveugle ; mais il continua, avec l’aide de sa femme et ses secrétaires, à préparer de nouveaux ouvrages, et il donna encore : les Récits des temps mérovingiens (1833-40), les* Considérations sur l'histoire de France (1840) et YEssai sur le Tiers-Étal (1845).
Augustin Thierry est guidé dans ses études par une idée générale : Y antagonisme persistant entre la race conquérante et la race conquise. Il développe aisément cette thèse pour 1 Angleterre, où la lutte entre les races bretonne, saxonne et normande explique la formation et la rivalité des partis. Mais il exagère quand il veut expliquer par là, en France, les conflits de la noblesse (franque) avec la bourgeoisie (gallo-romaine).
XIXe SIÈCLE
On peut reprocher à Thierry de n'avoir pas toujours su distinguer, ni établir, la valeur critique des documents qu’il utilisait, et d’avoir cru sans contrôle à leur authenticité. Mais si, sous ce rapport, son œuvre a subi, en un temps où nous sommes devenus plus scrupuleux, une certaine dépréciation, son style à la fois simple et colore assure à son œuvre plus de durée.
Meurtre de Thomas Becket (1825).
L’archevêque de Canterbury, Thomas Becket, se fit le défenseur des Anglais de race contre les barons normands et contre le roi d’Angleterre Henri II ; de plus, il protestait contre les Statuts de Clarendon , qui asservissaient le clergé d’Angleterre. Le roi résolut de s’en débarrasser, et envoya contre lui quatre chevaliers suivis de plusieurs hommes d’armes.. — La narration d’Augustin Thierry est faite d’après des documents ; chaque phrase est, dans l’édition complète, appuyée par une citation. Aussi est-on frappé par le ton très simple^ presque sec, de ce récit : ce sont les faits qui parlent et non Yauleur. Celui-ci nous laisse le soin de réfléchir et de nous émouvoir. Il ne nous impose pas la personnalité.
Thomas Becket venait d’achever son repasdu matin, et ses serviteurs étaient encore à labié ; il salua les Normands ] à leur entrée et demanda le sujet de leur visite. Ceux-ci ne lui firent aucune réponse intelligible, s’assirent et le regardèrent fixement pendant quelques minutes. Renault, fils d’Ours, prit ensuite la parole : « Nous venons, dit-il, de la part du roi pour que les excommuniés soient absous, que les évêques suspendus soient rétablis et que vous-même donniez raison de vos desseins contre le roi. — Ce n’est pas moi », répondit Thomas, « c’est le souverain pontife luimême qui a excommunié l’archevêque d’York, et qui seul par conséquent a droit de l’a foudre. Quant aux autres, je les rétablirai, s’ils veulent me faire leur soumission. — Mais de qui donc », demanda Renault, « tenez-vous votre archevêché? Est-ce du roi ou du
i. Les Normands. Richard îe Breton, Hugues de Morville, Guillaume de Tracy et Renault, fils d'Ours. Ces quatre chevaliers, partis de Normandie pour l'Angleterre, le jour de Noël i!70, arrivèrent à Canterbury le 30 décembre-
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pape? — J’en tiens les droits spirituels de Dieu et du pape, et les droits temporels du roi. — Quoi, ce n’est pas le roi qui vous a tout donné ! — Aucunement », répondit Becket. Les Normands murmurèrent à cette réponse, traitèrent la distinction d’argutie, et firentdes mouvements d’impatience, s’agitant sur leur siège et tordant leurs gants, qu’ils tenaient à la main, u Vous me menacez, à ce que je crois », dit le primat2, « mais c’est inutilement ; quand toutes les épées de l’Angleterre seraient tirées contre ma tête, vous ne gagneriez rien sur moi. — Aussi ferons-nous mieux que menacer», répliqua le fils d’Ours, se levant tout à coup ; et les autres le suivirent vers la porte, en criant : « Aux armes ! »
La porte de l’appartement fut fermée aussitôt derrière eux : Renault s’arma dans l’avant-cour, et prenant une hache des mains du charpentier qui travaillait, il frappa contre la porte pour l’ouvrir ou la briser. Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le primat de se réfugier dans l’église, qui communiquait à son appartement par un cloître ou une galerie ; il ne le voulut point ; et on allait l’entraîner de force, quand un des assistants fît remarquer que l’heure des vêpres avait sonné. « Puisque c’esb l’heure de mon devoir, j’irai à l’église », dit l’archevêque ; et, faisant porter sa croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers le grand autel, séparé de la nef 3 par une grille de fer entrouverte. A peine il avait les pieds sur les marches de l’autel, que Renault, fils d’Ours, parut à l’autre bout de l’église, revêtu de sa cotte de mailles, tenant à la
2. Primat, du latin ecclésiastique primas , atis , désigne un archevêque qui a la primauté et l 'autorité sur les autres archevêques et évêques du pays. — 3. Nef, du latin navem, signifie souvent encore navire ; mais se dit aussi de la partie principale d’une- église, depuis l’entrée jusqu’au chœur,
la voûte gothique ressemblant à la carène renversée d’un navire.
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main sa large épée à deux tranchants, et criant : « A moi ! à moi ! loyaux servants du roi. » Les autres conjurés le suivirent de près, armés comme lui de la têteaux pieds, et brandissant leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors fermer la grille du chœur ; lui-même le leur défendit, et quitta l’autel pour les en empêcher ; ils le conjurèrent, avec de grandes instances, de se mettre en sûreté dans l’église souterraine, ou de monter l’escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on parvenait au faîte de l’édilice. Ces deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes armés s’avançaient, une voix cria : « Où est le traître ? » Becket ne répondit rien. « Où est l’archevêque ? — Le voici, répondit Becket ; mais il n’y a pas de traître ici. Que venez-vous faire dans la maison de Dieu avec un pareil vêtement ? quel est votre dessein? — Que tu meures. — Je m’y résigne ; vous ne me verrez point fuir devant vos épées ; mais, au nom de Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à aucun de mes compagnons, clerc ou laïc 4, grand ou petit. » Dans ce moment il reçut par derrière un coup de plat d’épée entre les épaules ; et celui qui le lui porta lui dit: « Fuis, ou tu es mort. » Il ne fit pas un mouvement; les hommes d’armes entreprirent de le tirer hors de l’église, se faisant scrupule de l’y tuer. Il se débattit contre eux, et déclara fermement qu’il ne sortirait point, et les contraindrait à exécuter sur h place même leurs intentions ou leurs ordres... Guillaume de Tracy leva son épée, et, d’un même coup de revers, trancha la main d’un moine saxon appelé Edward Grim 5 et blessa Becket à la tête. Un second
4. Laïc, du latin laîcum , s’oppose à clerc , et se dit de toute personne n ayant prononcé aucun vœu ecclésiastique. On dit aussi lai (frère-lai J Aujourd’hui la forme laïque s’emploie au masculin comme au féminin. — 5. Ce moine a laissé un récit en latin du meurtre de T. Becket.
Grands écrivains.
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coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre terre ] un troisième lui fendit le crâne, et fut asséné avec une telle violence, que l'épée se brisa sur le pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Maltret, poussa du pied le cadavre immobile, en disant :
« Qu’ainsi meure le traître qui a troublé le royaume et fait insurger les Anglais. »^-
(. Histoire de la conquête de l'Angleterre, livre IX.)
Le dévouement à la Science (1834).
A. Thierry, devenu aveugle, expose dans cette Préface les raisons qui le soutiennent et qui le consolent. Il nous donne ici une admirable leçon d’énergie morale, et un exemple que nous devons tous méditer.
A force de' dévorer les langues pages in-folio * pour en extraire une phrase et quelquefois un mot entre mille, mes yeux acquirent une faculté qui m’étonna, et dont il m’est impossible de me rendre compte, celle de lire, en quelque sorte, par intuition, et de rencontrer presque immédiatement le passage qui devait m intéresser. La force vitale semblait se porter tout entière vers un seul point. Dans l’espèce d’extase qui m’absorbait intérieurement, pendant que ma main feuilletait le volume ou prenait des notes, je n avais aucune conscience de ce qui se passait autour de moi. La table où j’étais assis se garnissait et se dégarnissait de travailleurs ; les employés de la bibliothèque ou les curieux allaient et venaient par la salle ; je n’entendais rien, je ne voyais rien \ je ne voyais que les apparitions évoquées en moi par ma lecture. Ce souvenir m’est encore présent ; et
1. In-folio, les livres du plus grand format, dont chaque pagre occupe une feuille entière d'impression : tandis que les autres ouvrages contiennent, par feuille, 4, 8, 12, 16 pages. De là les expressions m-4‘, in-8» etc.
depuis cette époque de premier travail, il ne m'arriva jamais d’avoir une perception aussi vive des personnages de mon drame, de ces hommes de race, de mœurs, de physionomies et de destinées si diverses, qui successivement se présentaient à mon esprit, les uns chantant sur la harpe celtique l’éternelle attente du retour d’Arthur3, Jes autres naviguant dans la tempête avec aussi peu de souci d eux-mêmes que le cygne qui se joue sur un lac ; d autres, dans l’ivresse delà victoire, amoncelant les dépouillés des vaincus, mesurant la terre au cordeau pour en faire le partage, comptant et recomptant par tete les familles, comme le bétail ; d'autres enfin, prives par une seule défaite 3 de tout ce qui fait que la vie vaut quelque chose, se résignant à voir l’étranger assis en maître à leurs proprés foyers, ou, frénétiques de desespoir, courant la forêt pour y vivre comme vivent les loups : de rapine, de meurtre et d’indépendance4.
Gomme on l’a souvent remarqué, toute passion véritable a besoin d’un confident intime : j’en avais un à qui presque chaque soir je rendais compte de mes acquisitions et de mes découvertes de la journée... Cet ami ce conseiller sûr et fidèle, dont je regrette chaque jour davantage d’être séparé par l’absence, c’était lé savant 1 ingénieux M. Fauriel », en qui la sagacité', la justesse d esprit et la grâce de langage semblent s’être personnifiées. Ses jugements pleins de finesse et de mesure étaient ma règle dans le doute ; et la sympathie avec laquelle il suivait mes travaux me stimulait à marcher en avant. Rarement je sortais de nos longs entretiens
J;„,ArthUr .Siècle’ les 8retons de 1» Grande-Bretagne lut-
lerent contre 1 invasion saxonne. Leroi breton Arthur fut i„
dans*?-?'116' les léj>endes celtiques le représentaient comme vivant
lesneivah“syets"eCfe Æif ' “ re™ir™ i-r pour 'cC
îiMiii ??,' . littérature, p. 47.- 3. La bataille de Hastincrs
w6 «' ~7tSAf,?ri aux outlaws (ouf, hors ; lew, loi). Voir le roman de W. Scott. Ivanhoé. — 5. Fauriel (1772-1844) fut professeur à la Faculté
nafe suMaoneMeTf’ f Î.'S**-* “ y enSei^na la ‘^térature méridio naie, sur laquelle il a laissé d admirables travaux.
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sans que ma pensée eût fait un pas, sans qu elle eût gagne quelque chose en netteté ou en décision. Je me rappelle encore, après treize ans, nos promenades du soir, qui se prolongeaient, en été, sur une grande partie des boulevards extérieurs, et durant lesquelles je racontais avec une abondance intarissable les détails les plus minutieux des chroniques et des légendes, tout ce qui rendait vivants pour moi mes vainqueurs et mes vaincus du xie siècle, toutes les misères nationales, toutes les souffrances individuelles de la population anglo-saxonne, et jusqu’aux simples avanies éprouvées par ces hommes morts depuis sept cents ans, et que î’aimais comme si j’eusse été l’un d entre eux. Tantôt * c’était un évêque saxon chassé de son siège parce qu il ne savait pas le français; tantôt des moines dont on lacérait les chartes comme de nulle valeur parce qu’elles étaient en langue saxonne ; tantôt un accusé que les juges normands condamnaient sans 1 entendre paice qu’il ne parlait qu’anglais ; tantôt une famille dépouillée par les conquérants et recevant d’eux, à titre d aumône, une parcelle de son propre héritage : faits de bien peu d'importance, à ne les considérer qu’en eux-mêmes, mais où je puisais la forte teinte de réalité qui devait, si la puissance d’exécution ne me manquait pas, colorer l’ensemble du tableau.
J’atteignis le but au printemps de 1825, après quatre ans et demi d’efforts sans relâche6. Le succès que j’obtins passa mes espérances ; mais il y eut à cette joie, quelque grande qu’elle fût, une bien triste compensation : mes yeux s’étaient usés au travail, j avais en partie perdu la vue.
Si, comme je me plais à le croire, i intérêt de la science est compté au nombre des grands intérêts nationaux,
6. C'est en 4825, en effet, que parut V Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands.
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j’ai donné à mon pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille. Quelle que soit la destinée de mes travaux, cet exemple, je l’esffere, ne sera pas perdu. Je voudrais qu’il servît à combattre l’espèce d affaissement moral qui est la maladie de la génération nouvelle; qu’il pût ramener dans le droit chemin de la vie quelqu'une de ces âmes énervées qui se plaignent de manquer de foi, qui ne savent où se prendre, et vont cherchant partout, sans le rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement 7. Pourquoi se dire avec tant d’amertume que, dans le monde constitué comme il est il n’y a pas d’air pour toutes les poitrines, pas d emploi pour toutes les intelligences? L’étude sérieuse et calme n’est-elle pas là ? et n’y a-t-il pas en elle un refuge, une espérance, une carrière à la portée de chacun de nous ? Avec elle, on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids; on se fait à soi-même sa destinée; on use noblement sa vie. Voilà ce que j’ai fait et ce que je ferais encore; si j’avais à recommencer maroute, je prendrais celle qui m’a conduit où je suis. Aveugle et souffrant sans espoiretpresque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui. de ma part ne sera pas suspect : il y à au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux quela fortune, mieux que la santé elle-même, c’est le dévouement à la science.
[Dix ans d'études historiques , préface.)
A la même école que A. Thierry, mais fort au-dessous de lui, appartient le baron de Barante (1782-1866), auteur d’une Histoire des ducs de Bourgogne , exacte, pittoresque, agréable à lire.
• ’ ^ ’ Thierry proteste ici contre le mal du siècle , contre la mélancolie qui, depuis René, Obermann, Adolphe, etc., était devenue moins un état sincère et douloureux qu’une mode.
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