‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 209 sur 232 · II. - Guizot · texte numérisé non relu

II. - Guizot

Né à Nîmes, d’une famille protestante, François Guizot fit ses études à Genève et vint à Paris faire son droit, en 1805. Il commença par donner des articles à divers journaux, entre autres au Publiciste , dirigé par Suard. En 1812, il fut nomme suppléant de Lacretelle à la Sorbonne. Dans sa chaire de Sorbonne, il étudia les institutions de la France; ce cours fut ferrné en 1822, et repris seulement en 1828, sous le ministère Martignac. La Révolution de 1830 l’interrompit de nouveau, et fit de Guizot un politique. Nous parlons ailleurs de son rôle comme orateur et comme ministre. Ses principaux ouvrages, en grande partie tires de ses cours de la Sorbonne, sont : Histoire du gouvernement représentatif (1822), Essais sur Vhistoire de France (1823), Histoire de la Révolution d'Angleterre (parue entrois fois, de 1826 à 1856), Histoire de la civilisation en Europe et en France depuis la chute de l'Empire romain (1828-1830), Washington (1841), Mémoires pour servir h l'histoire de mon temps (1858-1868).

Guizot, en disciple de Montesquieu, et en libéral de 1 ecole doctrinaire, commence par étudier les institutions parlementaires, et en particulier celles de l’Angleterre. Puis il s applique à chercher les lois générales et les principes directeurs de la civilisation, afin de suivre le développement des droits du citoyen dans la société. Il découvre trois éléments de la civilisation en France : Y élément romain , qui explique le principe d auton e et d’organisation administrative; Yélément germain, fiul esr celui de l’individualisme et de l’indépendance ; l’éZement chretien, qui est synonyme d’égalité et d’association. De la lutte, , de la combinaison, de la fusion de ces trois éléments, se forme 1

civilisation moderne. ,

Guizot est donc un philosophe de l’histoire, un homme qui cherche l 'esprit des institutions, et qui d’ailleurs se base sur une étude exacte et savante des documents ; chez lui, comm chez Montesquieu, l’analyse a précédé la synthèse. Personne ne fut moins utopique que ce théoricien de la civilisation.

Il néglige peut-être trop la peinture pittoresque et vivante de. hommes et des faits ; il écrit volontiers d’une manière sentencieuse ; il dédaigne de plaire. Ce qui le sauve de la froideur, c est la conviction de sa double foi religieuse et liberale, et 1 ardeur mesurée mais profonde avec laquelle il plaide pour ses idees.

XIXe SIÈCLE

L’esprit français aux XVIIIe et XIXe siècles.

M. de Talleyrand me disait un jour : « Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1780, ne sait pas ce que c’est que le plaisir de vivre. » Quel puissant plaisir en effet que celui d’un grand mouvement intellectuel et social qui, loin de suspendre et de troubler à cette époque la vie mondaine, l'animait et l’ennoblissait, en mêlant de sérieuses préoccupations à ses frivoles passetemps ; qui n’imposait encore aux hommes aucune souffrance, aucun sacrifice et leur ouvrait pourtant les plus brillantes perspectives ! Le xvme siècle a été certainement le plus tentateur et le plus séducteur des siècles ; car il a promis à la fois satisfaction à toutes les grandeurs et à toutés les faiblesses de l’humanité; il l’a en même temps élevée et énervée, flattant tour à tour ses plus nobles sentiments et ses plus terrestres penchants, l’enivrant d’espérances sublimes et la berçant de molles complaisances. Aussi a-t-il fait, pêlemêle, des utopistes et des égoïstes, des fanatiques et des sceptiques, des enthousiastes et des incrédules moqueurs, enfants très divers du même temps, mais tous charmés de leur temps et d’eux-mêmes, et jouissant ensemble de leur commune ivresse, à la veille du chaos. Quand j’entrai dans le monde en 1807, on venait de sortir de ce chaos ; l’enivrement de 1789 avait bien complètement disparu ; la société, tout occupée de se rasseoir, ne songeait plus à s’élever en s’amusant; les spectacles de la force avaient remplacé pour elle les élans vers la liberté. La sécheresse, la froideur, l’isolement dos sentiments et des intérêts personnels, c’est le train et l’ennui ordinaires du monde ; la France, lasse d’erreurs et d’excès étranges, avide d’ordre et de bon sens commun, retombait dans cette ornière. Au milieu de la réaction générale, les fidèles héritiers des salons lettrés du xvm® siècle y demeuraient seuls étran

LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

gers ; seuls ils conservaient deux des plus nobles et des plus aimables dispositions de leur temps, le goût désintéressé des plaisirs de l’esprit et cette promptitude à la sympathie, cette curiosité bienveillante et empressée, ce besoin de mouvement moral et de libre entretien, qui répandent sur les relations sociales tant de fécondité et de douceur.

(. Mémoires pour servir à V histoire de mon temps , 1858). Cromwell (1832).

Ce portrait de Cromwell devra être comparé avec celui que trace Bossuet (Oraison funèbre d'Henriette de France). Le deuxième paragraphe pourra devenir l’occasion d’une courte analyse du Cromwell de V. Hugo, qui se termine par ces mots : « Quand donc serai-je roi ?» Enfin on signalera aux élèves lè Cromwell de Carlvle. dans le livre intitulé : Les Héros. »

Cromwell mourut dans la plénitude de son pouvoir et de sa grandeur. Il avait réussi au delà de toute attente, bien plus que n’a réussi aucun autre des hommes qui, par leur génie, se sont élevés, comme lui, au rang suprême, car il avait tenté et accompli, avec un égal succès, les desseins les plus contraires. Pendant dix-huit ans, toujours en scène et toujours vainqueur, il avait tour à tour jeté le désordre et rétabli l’ordre, fait châtier la révolution, .renversé et relevé le gouvernement de son pays. A chaque moment, dans chaque situation, il démêlait avec une sagacité admirable les passions et les intérêts dominants pour en fairedes instruments de sa propre domination, peu soucieux de se démentir pourvu qu’il triomphât d’accord avec l’instinct public, et donnant pour réponse aux incohérences de sa conduite l’unité ascendante de son pouvoir. Exemple unique peut-être que le même homme ait gouverné les événements les plus opposés et suffi aux plus diverses destinées. Et dans le cours de cette carrière si forte et si changeante, incessamment en butte à toute sorte d'ennemis et de complots, Cromwell eut de plus cette faveur du sort que jamais sa vie ne fut

XIXe SIÈCLE

effectivement attaquée; le souverain contre lequel était écrit le pamphlet : Tuer n'est pas assassiner, ne se vit jamais en face d'un assassin. Le monde n'a point connu d exemple de succès à la fois si constants et si contraires, ni dune fortune si invariablement heureuse au milieu de tant de luttes et de périls.

Pourtant Cromwell mourut triste. Triste, non seulement de mourir, mais aussi, et surtout, de mourir sans avoir atteint son véritable et dernier but. Quel que fût son égoïsme, il avait 1 ame trop grande pour que la plus haute fortune, mais purement personnelle et éphémère, comme lui-même ici-bas, suffit à le satisfaire. Las des ruines qu'il avait faites, il avait à cœur de rendre à son pays un gouvernement régulier et stable, le seul gouvernement qui lui convînt, la monarchie avec le Parlement. Et en même temps ambitieux au delà du tombeau, par cette soif de la durée qui est le sceau de la grandeur, il aspirait à laisser son nom et sa race en possession de l'empire dans l’avenir. Il échoua dans 1 un et 1 autre dessein : ses attentats lui avaient créé des obstacles que ni son prudent génie ni sa persévérante volonté ne purent surmonter; et comblé, pour son propre compte, de pouvoir et de gloire, il mourut déç*i dans ses plus intimes espérances, ne laissant après lui, pour lui succéder, que les deux ennemis qu il avait ardemment combattus, l anarcliie et les Stuarts.

Dieu n accorde pas aux grands hommes qui ont posé dans le désordre les fondements de leur grandeur le pouvoir de régler, à leur gré et pour des siècles, même selon leurs meilleurs désirs, le gouvernement des nations L

( Histoire de la Révolution d' Angleterre, La République et Cromwell , t. II, livre VIII, Perrin et Cie, éditeurs.) i. Allusion à Napoléon Iw.

Page 1