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Le Roman réaliste et naturaliste

1. Stendhal (1783-1842). — Ce pseudonyme désigne Henry Beyle, fils d’un avocat au Parlement de Grenoble, successivement soldat, auditeur au Conseil d’État, consul de France à Civita Vecchia, etc. Homme d’un caractère parfaitement insupportable, aussi prétentieux que vulgaire, affichant le paradoxe en art, en littérature, en politique, en religion, il était doué d’un sens d’observation très aigu. Il sut regarder et pénétrer les hommes, et son réalisme est tout psychologique. C’est à démêler et a noter les secrets motifs de nos actions qu’il s’applique ; il en saisitles nuances avec une sûreté qui fait l’admiration des philosophes. Taine a dit de lui « Nul n a mieux enseigne à ouvrir les yeux et à regarder. » D’ailleurs, c’est en son moi , comme Montaigne, qu’il étudie l’âme humaine ; être ondoyant et divers, très curieux, il enregistre en lui des impressions qu’il attribue à ses personnages fictifs.

Stendhal publia d’abord des livres de voyages ét de critique : Rome , Naples et Florence (1814), Vie de Haydn (1814), Histoire de la peinture en Italie (1817). Puis il se fit psychologue dans V Amour (18221, critique romantique dans Racine et Shakespeare

son âge, allait le long du boulevard des Italiens, le nez à la piste, les lèvres papelardes, comme, un négociant qui vient de conclure une excellente affaire.

En conservant dans quelques détails de sa mise une fidélité quand même aux modesde l’an 1806, ce passant rappelait l’Empire sans être par trop caricature. Pour les observateurs, cette finesse rend ces sortes d’évocations extrêmement précieuses. Mais cet ensemble de - Petjtes choses voulait l’attention analytique dont sont doués les connaisseurs en flânerie; et, pour exciter le rire à distance, le passant devait offrir une de ces énormités à crever les yeux, comme on dit que les acteurs en recherchent pour assurer le succès de leurs entrées. Ce vieillard, sec et maigre, portait un spencer 1 coulée» noisette sur un habit verdâtre à boutons de métal blanc... Un homme en spencer, en 1844, c’est, voyezvous, comme si Napoléon eût daigné ressusciter pour deux heures. /

Le spencer fut inventé, comme son nom l’indique, par un lord sans doute vain de sa jolie taille. Avant là patx d’Amiens, cet Anglais avait résolu le problème de couvrir le buste sans assommer le corps par le poids de cet affreux carrick qui finit aujourd’hui sur le dos des vieux cochers de fiacre ; mais comme les fines tailles sont en minorité, la mode du spencer pour homme n eut en France qu’un succès passager, quoique ce fût une invention anglaise. A la vue du spencer, les gens de quarante à cinquante ans revêtaient par là pensée ce monsieur de bottes à revers, d’une culotte de Casimir vert-pistache à nœud de rubans, et se revoyaient dans le costumé, de leur jeunesse !. ..

Le chapeau mis en arrière découvrait presque tout le front avec cette espèce de crânerie par laquelle les

V, SPeucer’ vêtement qui tire son nom de lord Spencer, élégant Anglais qui le lança au début du. x.x« siècle. C'est une sorte d'habit sans basques.

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administrateurs et les pékins 2 essayèrent alors de répondre à celle des militaires. C’était d ailleurs un horrible chapeau de soie à quatorze francs, aux doi s intérieurs duquel de hautes et larges oreilles imprimaient des marques blanchâtres, vainement combattues par la brosse. Le tissu de soie mal appliqué, comme toujours, sur le carton de la forme, se plissait en que ques endroits, et semblait être attaqué de lèpre, en dépit de la main qui le pansait tous les matins.

Sous ce chapeau, qui paraissait près de tomber, s’étendait une de ces figures falotes et drolatiques, comme les Chinois seuls en savent inventer pour leurs magots. Ce vaste visage percé comme une écumoire, où les trous produisaient des ombres, et mouille comme un masque romain, démentait toutes les lois de l’anatomie. Le regard n’y sentait point la charpente. Là où le dessin voulait des os, la chair offrait des méplats gélatineux ; et là où les figures présentent ordinairement des creux, celle-là se contournait en bosses fiasques. Cette face grotesque, écrasée en forme de potiron, attristée par des yeux gris surmontes de deux lignes rouges au lieu de sourcils, était commandée par un nez à la Don Quichotte, comme une plaine est dominée par un bloc erratique. Ce nez exprime, ainsi que Cervantès avait dû le remarquer, une disposition native à ce dévouement aux grandes choses qui dégénéré en duperie. Cette laideur, poussée tout au comique, n’excitait cependant point le rire. La mélancolie excessive qui débordait par les yeux pâles de ce pauvre homme atteignait le moqueur et lui glaçait la plaisanterie sur les lèvres. On pensait aussitôt que la nature avait interdit à ce bonhomme d’exprimer la tendresse,

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formes.

SIÈCLfe

sous peine de faire rire une femme où de l'affliger I e f rançais se tait devant ce malheur, qui lui paraît le plus cruel de tous les malheurs : ne pouvoir plaire '

. y,e vleillard singulier tenait de sa main droite un objet évidemment précieux, sous les deux basques gauches de son double habit, pour le garantir des chocs imprc- VJS”' {Le Cousin Pons, I.)

Pension bourgeoise (1834).

\ oici une autre description, d’un réalisme ulu«î mnrlprno

presque fatigante. Mais^ui lit le Père ®\on“eÆ S?’!

1 utilité de ce décor prosaïque et presque réDuemm T U ld ve lte et 1 action y sont attachés par des liens mystérieux'. * Personnages et

La façade de la pension donne sur un jardinet en sorte que la maison tombe à angle droit sur la n e Neuve-Sain te-Geneviève, où vous la voyez coupée dans sa profondeur. Le long de cette façade, entre ïa maison et le jardinet, régné un cailloulis en cuvettr larges une toise, devant lequel est une allée sablée’ bardee de géraniums de lauriers-roses et de grenadiers plantes dansée grands vases de faïence bleue et blanche. On entre dans cette allée par une porte bâtarde surmontée dun ecnteau sur lequel est écrit: Maison Vauquier, et dessous : Pension bourgeoise des deux sexes el autres Le jardinet, aussi large que la façade est longue, se trouve encaissé par le mur de la rue et par le mur mitoyen de la maison voisine, le Ion, de laquelle pend un manteau de lierre qui la cache entiè rement, et attire les yeux des passants par un effet pittoresque dans Paris. Chacun de ces murs est inpis^ d espaliers et de vignes, dont les fructifications grêles

et poudreuses sont l’objet des craintes annuelles de

nlirellTr h® T conversa,ions **èc les pensionaires. Le long de chaque muraille règne une étroite

allée qu. mené à un couvert de tilleuls, mot que

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tylme Vauquier, quoique née de Confïans*, prononce obstinément tieuilles , malgré les observations grammaticales de ses hôtes. Entre les deux ftjlées latérales est un carré d’artichauts flanqués d’arbres fruitiers en que-' nouille et bordé d’oseille, de laitue ou de persil. Sous le couvert de tilleuls est plantée une table ronde peinte en vert, et entourée de sièges. Là, durant les jours caniculaires, les convives assez riches pour se permettre de prendre du café, viennent le savourer par une chaleur capable de faire éclore des œufs. La façade, élevée de trois étages et surmontée de mansardes, est bâtie en moellons et badigeonnée avec cette couleur jaune qui donne un caractère ignoble à presque toutes les maisons de Paris. Les cinq croisées percées à chaque étage ont de petits carreaux et sont garnies de jalousies dont aucune n’est relevée de la même manière, en sorte que toutes leurs lignes jurent entre elles. La profondeur de cette maison comporte deux croisées qui, au rez-dechaussée, ont pour ornements des barreaux en fer, grillagés. Derrière le bâtiment est une cour large d environ

vinoi pieds où vivent en bonne intelligence des cochons,

dessoûles, des lapins, et du fond de laquelle s’élève un hangar à serrer le bois. Entre ce hangar et la fenetre de la cuisine se suspend le garde-manger, au-dessous duruel tombent les eaux grasses de l’évier. Cette cour a sur la rue Neuve-Sainte-Geneviève une porte étroite par où la cuisinière chasse les ordures de la maison en nettoyant cette sentine à grand renfort d’eau, sous

peine de pestilence. .

Naturellement destiné à l’exploitation de la pension bourgeoise, le rez-de-chaussée se compose d une première pièce éclairée par les deux croisées de la rue, et où l’on entre par une porte-fenêtre. Ce. salon commu-

i. M”" Vauquier, propriétaire de cette pension bourgeois, se prétend née de parents nobles.

nique à une salle à manger qui est séparée de la cuisine par la cage d’un escalier dont les marches sont en bois et en carreaux mis en couleur et frottés. Rien n’est plus triste à voir que ce salon meublé de fauteuils et de chaises en étoffes de crin à raies alternativement mates et luisantes. Au milieu se trouve une table ronde à dessus de marbre Sainte-Anne 2 décorée de ce cabaret3 en porcelaine blanche ornée de filets d’or effacés à demi, que l’on rencontre partout aujourd’hui. Celte pièce, assez mal planchéiée, est lambrissée 4 à hauteur d’appui. Le surplus des parois est tendu d’un papier verni représentant les principales scènes de Télémaque, et dont les classiques personnages sont coloriés. Le panneau d’entre les croisées grillagées offre aux pensionnaires le tableau du festin donné au fils d'Ulysse par Calypso. Depuis quarante ans cette peinture excite les plaisanteries des jeunes pensionnaires, qui se Croient supérieurs à leur position en se moquant du dîner auquel la misère les condamne. La cheminée en pierre, dont le foyer toujours propre atteste qu’il ne s'y fait de feu que dans les grandes occasions, est ornée de deux vases pleins de fleurs artificielles, vieillies etencagées6, qui accompagnent Une pendule en marbre bleuâtre du plus mauvais goût. Cette première pièce exhale une odeur sans nom dans, la langue, et qu’il faudrait appeler 1 odeur de pension. Elle sent le renfermé, le moisi, le rance; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pénètre les vêtements ; elle a le goût d’une salle où l’on a dîné ; elle pue le service, L’office, l’hospice. Peut-être pourrait-elle se décrire si l’on inventait un procédé pour évaluer les quantités élémentaires et nauséa-

à caféatrfïtVeiné de bIanC- - 3; 11 S’a»U ici d'un ensemble de tasses

a café ou a the reunies sur un plateau. On dit aussi un cabaret à liqueurs, comme une cave à liqueurs. - 4. Le lambris est un revêtement de bois ou de plâtre peint, à hauteur d'appui. —5. Encagé se dit des Oiseaux mis en cage. Ici, les fleurs sont placées sous globe

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bondes qu'y jettent les atmosphères catarrhales et sui generis de chaque pensionnaire, jeune ou vieux. Eh bien ! malgré ces plates horreurs, si vous le compariez à la salle à manger, qui lui est contiguë, vous trouveriez ce galon élégant etparfumécomme doit l’être un boudoir. Cette salle, entièrement boisée, fut jadis peinte en une couleur indistincte aujourd’hui, qui forme un fond sur lequel la crasse a imprimé ses couches de manière à y dessiner des figures bizarres. Elle est plaquée de buffets gluants sur lesquels sont des carafes echancrées, ternies, des ronds de moiré métallique, des piles d’assiettes en porcelaine épaisse, à bords bleus, fabriquées à Tournai. Dans un angle est placée une boîte à cases numérotées qui sert à garder les serviettes, ou tachées ou vineuses, de chaque pensionnaire. Il s’y rencontre de ces meubles indestructibles, proscrits partout, mais placés là comme le sont les débris de la civilisation aux Incurables. Vous y verriez un baromètre à capucin qui sort quand il pleut, des gravures exécrables qui otent 1 appétit, toutes encadrées, en bois noir verni à filets dorés; un cartel^ en écaille incrustée de cuivre ; un poêle vert, des quinquets d’Argand7 où la poussière se combine avec l’huile, une longue table couverte en toile cirée assez grasse pour qu’un facétieux externe y écrive son nom en se servant de son doigt comme de style 8, des chaises estropiées, de petits paillassons piteux en sparterie9 qui se déroule toujours sans se perdre jamais, puis des chaufferettes misérables à trous cassés, à charnières défaites, dont le bois se carbonise. Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire

C Cartel, pendule sans socle, suspendue au mur. - 7. La lampe à l.uile à modérateur, fut inventée vers 1780 par Argand. On 1 a nommee duiiuruet du nom du fabricant. - 8. Style, poinçon en métal dont les anciens se servaient pour écrire sur des tablettes enduites de cire. 9. Sparterie, de sparte , ^orte de plante d’Afrique, appelée aussi alfa , et que ^ l’on tresse pour en former des nattes^

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une description qui retarderait trop l’intérêt de cette histoire, et que les gens pressés ne pardonneraient pas. Le carreau rouge est plein de vallées produites par lé frottement ou par les mises en couleur. Enfin, là règne la misère sans poésie ; une misère économe, concentrée, râpee. Si elle n a pas de fange encore, elle a des taches * si elle n’a ni trou ni haillons, elle va tomber en pourriture- (Le Père Goriot , I.)

3. Mérimée (1803-1870). — A l’œuvre grandiose et touffue de Balzac, il faut opposer celle de Mérimée, qui se distingue, en plein romantisme, par une recherche excessive de la concision et de la froide réalité. Prosper Mérimée commença par mystifier les romantiques en publiant son Théâtre de Clara, Gazul (1825), et la Guzla , prétendu choix de poésies illyriques (1827). Il avait ensuite « travaille » dans le genre du roman historique, à la Vigny, et donné sa Chronique du règne de Charles IX (1829), qui n’est pas le meilleur de ses ouvrages. Puis il publie (de 1829 à 1840), à la Revue des Deux Mondes et à la Revue de Paris , une série de nouvelles dont les plus célèbres sont : V Enlèvement de la redoute , la Partie de trictrac , la Vénus d'ilie, Matteo Falcone. Ce sont encore des nouvelles, mais de plus longue haleine, que Colomba (1840) et Carmen (1847).

Colomba reunit toutes les qualités de précision et de sobriété de Mérimée, avec quelque chose de plus, qu'il obtient rarement, parce qu’il l’évite de parti pris: un certain degré de chaleur et de passion, qui sort du sujet lui-même. C’est une histoire de vendetta corse. Colomba est la fille du colonel délia Rebbia, assassiné, croit-elle, par Barricini, chef d’une famille rivale! Orso, frère de Colomba, officier dans les chasseurs de la garde, et mis en demi-solde, regagne la Corse ; sur le même bateau,’ ont pris passage un colonel anglais, Lord Nclviï, et sa fille Lydia. Orso s’éprend de Lydia, qui occupe uniquement sa pensée. Mais à peine est-il débarqué que Colomba le ramène à son devoir, la vengeance de son père. Orso tue les deux fils du vieux Barricini, qui avaient essayé -de le tuer lui-même par surprise... Orso finit par épouser Miss Lydia Nelvil. Ce court roman est un véritable chef-d’œuvre de composition, d’analyse morale et de style.

Les nouvelles de Mérimée sont trop connues pour que nous les citions ; il nous semble préférable de choisir un épisode raconté par lui dans une de ses lettres.

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Le voleur bienfaisant (1840).

Mérimée aime beaucoup les histoires de voleurs et les mystifications. Le brigand dont il nous conte ici la prouesse est homme d’esprit; on le croit d’abord généreux ; on voit bientôt qu’il sait se donner lui-même la récompense de ses bonnes actions. — En lisant cette courte narration, on apprend à tout dire en peu de mots, et à méaager l’intérêt et la surprise.

Certain pauvre colporteur des environs de Campillo conduisait à la ville une charge de vinaigre. Ce vinaigre était contenu dans des outres, suivant l’usage du pays, et porté par un âne maigre, tout pelé, à moitié mort de faim. Dans un étroit sentier, un étranger, qu’à son costume on aurait pris pour un chasseur, rencontre le vinaigrier; et d’abord qu’il voit l’âne, il éclate de rire :

« Quelle haridelle as-tu là, camarade ! s’écrie-t-il. Sommes-nous en carnaval pour la promener de la sorte? » Et les rires ne cessaient pas.

. « Monsieur, répondit tristement l’ânier piqué au vif, cette bête, toute laide qu’elle est, me gagne encore mon pain. Je suis un malheureux, moi, et je n’ai pas d’argent pour en acheter une autre.

— - Comment ! s’écria le rieur, c’est cette hideuse bourrique qui t’empêche de mourir de faim ? mais elle sera crevée avant une semaine. Tiens, continua-t-il en lui présentant un sac assez lourd, il y a chez le vieux Herrera un beau mulet à vendre ; il en veut 1.500 réaux, les voici. Achète ce mulet dès aujourd’hui, pas plus tard, et ne marchande pas. Si demain je te trouve par les chemins avec cette effroyable bourrique, aussi vrai qu’on me nomme José Maria, je vous jetterai tous les deux dans un précipice. »

L’ânier, resté seul, le sac à la main, croyait rêver. Les 1.500 réaux étaient bien comptés. 11 savait ce que valait un serment de José Maria, et se rendit aussitôt chez Herrera, où il se hâta d’échanger ses réaux contre un beau mulet.

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T a nuit suivante Herrera est éveillé en sursaut. Deux hommes lui présentaient un poignard et une lanterne sourde à la figure. « Allons, vite, ton argent ! — Hélas! mes bons seigneurs, je n’ai pas un cuarto chez moi.

— Tu mens ; tu as vendu hier un mulet de 1.500 réaux que t’a payés un tel, de Campillo. *» Ils avaient des arguments tellement irrésistibles, que les 1.500 réaux furent bientôt donnés, ou, si l’on veut, rendus.

( Correspondance , Calmann-Lévy, éditeur.)

4. Gustave Fiaubert (1821-1880). — Fils d’un chirurgien de l’hôpital de Rouen, Gustave Flaubert a peut-être hérité de son père un certain tour d’esprit scientifique, et ce sang-froid avec lequel il analyse les pires états d’âme, Indépendant par sa situation de fortune, il fit quelques beaux voyages, avec son ami Maxime du Camp, en Grèce, en Syrie, en Egypte ; puis il se fixa dans sa maison de campagne de Croisset, où il écrivit la plupart de ses romans.

Madame Bovary, publiée dans la Revue de Paris en 1857, est l’histoire très simple et très navrante d’une femme incomprise, sentimentale et criminelle, qui finit par s’empoisonner.

Mais Flaubert qui s’était montré réaliste absolu dans Madame Bovary , écrivit ensuite un roman historique, archéologique et exotique : Salammbô (1862). Le cadre, magnifique, est formé par la Carlhage des guerres puniques, et le pays environnant, où se déroule la révolte des mercenaires d’Hamilcar. La lecture de ce roman, d’une intense et éblouissante exactitude archéologique, enchante d’abord, et fatigue vite. D’ailleurs l’impassibilité, qui sied à des sujets modernes et vulgaires comme Madame Bovary , devient, dans Salammbô , un parti pris de brutalité choquante.

U Education sentimentale (1869) nous ramène au réalisme, à l’observation à la fois pénétrante et indifférente des mœurs bourgeoises et aristocratiques. On en est à regretter que Flaubert se soit donné tant de mal pour écrire si bien un livre si ennuyeux.

C’est que déjà son réalisme tournait à la monomanie maladive; on le vit bien quand parut après sa mort (en 1881) le premier volumè de Bouvard et Pécuchet, ouvrage qu’il avait, heureusement, laissé inachevé. Deux plats imbéciles font connaissance, et, amalgamant leur nullité, se livrent, en collaboration, à l’agriculture, au jardinage, puis passent en revue toutes les connaissances humaines. Devant cette analyse si consciencieuse delà bêtise, c’est l'auteur que l’on finit par prendre en pitié.

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Dans le genre romantique, Flaubert avait encore donné la Tentation de saint Antoine (18*34).

Flaubert restera surtout comme un grand écrivain, au sens technique du mot. 11 a laborieusement construit d’impeccables phrases.

La noce normande (1857).

Ce morceau, tiré d q Madame Bovary, est composé de petits détails: c’est ici de l’observation directe et réaliste. Dans Salammbô , Flaubert choisit tout ce qui peut éblouir les yeux; dans Madame Bovary , il s’qn tient à la vulgarité, mais il y a beaucoup d’art dans ce réalisme : on analysera les objets , les physionomies, les gestes , les costumes.

Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des voitures, carrioles à un cheval, chars à bancs à deux roues, vieux cabriolets sans capote, tapissières à rideaux de cuir, et les jeunes gens des villages les plus voisins dans des charrettes où ils se tenaient debout, en rang', les mains appuyées sur les ridelles pour ne pas tomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint de dix lieues loin, de Goderville, de Normanville et de Càrry. On avait invité tous les parents des deux familles, on s’était raccommodé avec les amis brouillés, on avait écrit à des connaissances perdues de vue depuis longtemps.

De temps à autre, on entendait des coups de fouet derrière la haie ; bientôt la barrière s’ouvrait : c’était une carriole qui entrait. Galopant jusqu’à la première marche du perron, elle s’y arrêtait court, et vidait son monde qui sortait de tous côtés en se frottant les genoux et en s’étirant les bras. Les dames, en bonnet, avaient des robes à la façon de la ville, des chaînées de montre en or, des pèlerines à bouts croisés dans la ceinture, ou de petits fichus de couleur attachés dans le dos avec des épingles, et qui leur découvraient le cou par 'derrière. Les gamins, vêtus pareillement à leurs papas, semblaient incommodés par leurs habits neufs (beaucoup même ôtrennèrent ce jour-là la première paire de bottes de leur existence), et l’on voyait à côté

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d’eux, ne soufflant mot, dans la robe blanche de la première communion, rallongée pour la circonstance, quelque grande fillette de quatorze à seize ans, leur cousine ou leur sœur aînée sans doute, rougeaude, ahurie, les cheveux gras de pommade à la rose, et ayant bien peur de salir ses gants. Comme il n’y avait point assez de valets d’écurie pour dételer toutes les voitures, les messieurs retroussaient leurs manches et s’y mettaient eux-mêmes. Suivant leurs positions sociales di (Térentes, ils avaient dès habits, des redingotes, des vestes, des habits-vestes ; — bons habits, entourés de ioute la considération d'une famille, et qui ne sortaient de l’armoire que pour les solennités ; redingotes à grandes basques flottant au vent, à collet cylindrique, à poches larges comme des sacs ; vestes de gros drap, qui accompagnaient ordinairement quelque casquette cerclée de cuivre à sa visière ; habits-vestes très courts/ayant dans le dos deux boutons rapprochés comme une paire d’yeux, et dont les pans semblaient avoir été coupés à même, en un seul bloc, par la hache d’un charpentier. Quelques-uns encore (mais ceux-là, biensûr, devaientdîner au bas bout de la table) portaient des blouses de cérémonie, c’est-à-dire dont le col était rabattu sur les épaules, le dos froncé à petits plis, et la taille attachée très bas par uné ceinture cousue.

Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses ! Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles s’écartaient des têtes, on était rasé de près ; quelques-uns même qui s’étaient levés dès 1 aube, n’ayant pas’ vu clair à se faire la barbe, avaient des balafres en diagonale sous le nez ou le long des mâchoires, des. pelures d’épiderme larges comme des écus de trois francs, et qu’avait enflammées le grand air pendant la route, ce qui marbrait un peu de plaques roses toutes ces grosses faces blanches épanouies.

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La mairie se trouvant à une demi-lieue de la ferme, on s'y rendit à pied et Ton revint de même, une fois la cérémonie faite à l’égliserLe cortège, d’abord uni comme une seule écharpe de couleurs, qui ondulait dans la campagne, le long de l’étroit sentier serpentant entre les blés verts, s’allongea bientôt et se coupa en groupes différents qui s’attardaient à causer. Le ménétrier allait en tête avec son violon empanaché de rubans à la coquille, les mariés ensuite, les parents, les amis, tout au hasard, et les enfants restaient derrière, s’amusant à arracher les clochettes des brins d’avoine, ou à jouer entre eux, sans qu’on les vît.

[Madame Bovary , Fasquelle, éditeur.)

Hamilcar sauve le petit Hannibal (1862).

L’action de Salammbô s,e passe à Carthage, au m® siècle avant Jésus- Christ. La ville est terrorisée parla révolte des soldats mercenaires. Aussi décide-t-on d’offrir un sacrifice sangiant au dieu Molqch ; à cet effet, le prêtre fait rechercher tous les enfants des pms nob es familles. Hamilcar sauve de la mort son fils Hannibal en lui substituant un enfant d’esclave. Flaubert représente avec un pathétique sobre et farouche la douleur du malheureux père à qui son enfant est arraché.

Ils arrivèrent chez Hamilcar tout à coup, et le trouvant dans ses jardins: « Barca ! nous venons pour la chose que tu sais... ton fils! » Ils ajoutèrent que des gens l’avaient rencontré un soir de l’autre lune, au milieu des Mappales *, conduit par un vieillard.

Il fut d’abord comme suffoqué. Mais bien vite comprenant que toute dénégation serait vaine, Hamilcar s’inclina ; et il les introduisit dans la maison de commerce. Des esclaves accourusji’un signe en surveillaient les alentours.

Il entra dans la chambre de Salammbô1 2 tout éperdu.

1. Mappales, chemin, bordé de tombeaux, qui conduisait de la mer aux

Catacombes de Cartyge.— 2. Salammbô, fille d’Hamilcar.

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Il saisit d’une main Hannibal, arracha de l’autre la ganse d’un vêtement qui traînait, attacha ses pieds, ses mains, en passa l’extrémité dans sa bouche pour lui faire un bâillon, et il le cacha sous le lit de peaux de bœuf, en laissant retomber jusqu a terre une large draperie.

Ensuite il se promena de droite et de gauche; il levait les bras, il tournait sur lui-même, il se mordait les lèvres. Puis il resta les prunelles fixes et haletant comme s’il allait mourir.

Mais il frappa trois fois dans ses mains. Giddenem parut.

« Écoute! dit-il, tu vas prendre parmi les esclaves un enfant mâle de huit à neuf ans avec les cheveux noirs et le front bombé ! Amène-le ! hâte-toi ! »

Bientôt Giddenem rentra, en présentant un jeune garçon.

C’était un pauvre enfant, à la fois maigre et bouffi ; sa peau semblait grisâtre comme l’infect haillon suspendu à ses flancs ; ilrbaissait la tête dans ses épaules, et du revers de sa main frottait ses yeux, tout remplis de mouches.

Gomment pourrait-ôn jamais le confondre avec Hannibal! et le temps manquait pour en choisir un autre ! Hamilcar regardait Giddenem ; il avait envie de l’étrangler.

« Va-t’en ! » cria-t-il ! Le maître des esclaves s’enfuit.

Donc le malheur qu’il redoutait depuis si longtemps était venu, et il cherchait avec des efforts démesurés s’il n’y avait pas une manière, un moyen d’y échapper.

Abdalonim, tout à coup, parla derrière la porte. On demandait le suffète3. Les serviteurs de Moloch s’impatientaient.

Hamilcar retint un cri, comme à la brûlure d’un fer

3. Suftèle, magistrat suprême de la Tille. C'est Hamilcar qui remplit cette charge.

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rouge ; et il recommença de nouveau à parcourir la chambre, tel qu’un insensé. Puis il s’affaissa au bord de la balustrade et, les coudes sur ses genoux, il serrait son front dans ses deux poings fermés.

La vasque de porphyre contenait encore un peu d’eau claire pour les ablutions de Salammbô. Malgré sa répugnance et tout son orgueil, le suffète y plongea l’enfant, et, comme un marchand d’esclaves, il se mit à le laver et à le frotter avec des strigilles et de la terre rouge. Il prit ensuite, dans les casiers autour de la muraille, deux carrés de pourpre, lui en posa un sur la poitrine, l’autre sur le dos, et il les réunit contre ses clavicules par deux agrafes de diamant. 11 versa un parfum sur sa tête, il passa autour de son cou un collier d’électrum, et il le chaussa de sandales à talons de perles, — les propres" sandales de sa fille I Mais il trépignait de honte et d’irritation; Salammbô, qui s’empressait à le servir, était aussi pâle que lui. L’enfant souriait, ébloui par ces splendeurs, et même, s’enhardissant, il commençait à battre des mains et à sauter quand Hamilcar l’entraîna.

Il le tenait par le bras, fortement, comme s’il avait eu peur de le perdre; et l’enfant, auquel il faisait mal, D le urait un peu tout en courant près de lui.

A la hauteur de l’ergastule 4, sous un palmier, une voix s’éleva, une voix lamentable et suppliante. Elle murmurait : « Maître ! Oh ! Maître ! »

Hamilcar se retourna, et il aperçut à ses côtés un homme d’apparence abjecte, un de ces misérables vivant au hasard dans la maison. — « Que veux-tu ? » dit le sulïète. L’esclave, qui tremblait horriblement, balbutia: « Je suis son père 1 »

Hamilcar marchait toujours ; l’autre le suivait, les reins courbés, les jarrets fléchis, la tête en avant. Son visage était convulsé par une angoisse indicible, et les sanglots qu’il retenait l’étouffaient, tant il avait envie tout à la fois de le questionner et de lui crier: a Grâce! » 4. Urgaslule, partie du palais réservée aux esclaves.

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Enfin il osa le loucher d’un doigt, sur le coude, légèrement. — « Est-ce que tu vas le... ? » Il n’eut pas la force d’achever, et Hamilcar s’arrêta, tout ébahi de cette douleur.

Il n’avait jamais pensé — tant l’abîme les séparant l’un de l’autre se trouvait immense — qu’il pût y avoir entre eux rien de commun.

Cela même lui parut une sorte d’outrage et comme un empiètement sur ses privilèges. Il répondit par un regard plus froid et plus lourd que la haçhe d’un bourreau ; l’esclave s’évanouissant tomba dans la poussière, à ses pieds. Hamilcar enjamba par-dessus.

Les trois hommes en robe noire l’attendaient dans la grande salle, debout contre le disque de pierre. Tout de suite il déchira ses vêtements et il se voulait sur les ailes en poussant des cris aigus :

« Ah! mon pauvre petit Hannibal! oh ! mon fils ! ma consolation ! mon espoir! ma vie! Tuez-moi aussi; emportez-moi. Malheur! malheur! » Il se labourait la face avec ses ongles, s’arrachait les cheveux et hurlait comme les pleureuses des funérailles. « Emmenez-le donc ! Je souffre trop! allez-vous en ! tuez-moi comme lui. » Les serviteurs de Moloch s’étonnaient que le grand Hamilcar eût le cœur si faible. Ils en étaient presque attendris.

On entendit un bruitde pieds nus avec un râle sacbadé, pareil à la respiration d’une bête féroce qui accourt ; et sur le seuil de la troisième galerie, entre les montants d’ivoire, un homme apparut, blême, terrible, les bras écartés; il s’écria : «Mon enfant! »

Hamilcar, d’un bond, s’était jeté sur l’esclave; et en lui couvrant la bouche de sa main, il criait encore plus haut : « C’est le vieillard qui l’a élevé! il l’appelle mon enfant! il en deviendra fou ! assez! assez ! » Et chassant par les épaules les trois prêtres et leur victime, il sortit avec eux, et un grand coup de pied referma la porte derrière lui.

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Hamilcar tendit l’oreille pendant quelques minutes, craignant toujours de les voir revenir. Il songea ensuite à se défaire de l’esclave pour être bien sûr qu il ne parlerait pas; mais le péril n’était point complètement disparu, et cette mort, si les dieux s’en irritaient, pouvait.se retourner contre son fils. Alors, changeant d’idée, il lui envoya par Taanach les meilleures choses de cuisine : un quartier de bouc, des fèves et des conserves de grenades. L’esclave, qui n avait pas mangé depuis longtemps, se rua dessus ; ses larmes tombaient dans les^plats.

( Salammbô , Michel Lévy, éditeur.)

5. Alphonse Daudet (1840-1897) est aussi un réaliste; mais il a l’imagination romanesque et crée d’amusantes intrigues. Son oeil, contrairement à celui de Flaubert, aperçoit de preference le pittoresque, la couleur, la vibration des lumières, des silhouettes originales; et surtout il possède à la fois une exquise sensibilité et un esprit vif et piquant. Ce sont des chefs-d œuvre d’observation et de poésie que le Petit Chose (1868), Jack ^1876), le Nabab (1879). Daudet a créé le type de Tartarm, dont An ma Roumestan (1880) est l’héritier. Nul n’a su, comme lui, enfermer dans de courtes nouvelles, un tableaîf, une situation, un sentiment : il a donné à la prose l’éclat et la solidité de la poésie, dans ces riens qui s’intitulent: la Chèvre de M. Seguin , les Vieux , le Sous-Préfet aux Champs , l'Elixir du P. Gaucher. 1 est moins réaliste quimpressionniste : c’est notre Dickens,

Les deux extraits que nous donnons montrent la double forme de soft talent : esprit et sensibilité.

Tartarin de Tarascon (1872).

Le jardin du Baobab

Pour nous présenter son personnage héroï-comique, Daudet décrit d’abord, avec u a piquant mélange de sérieux et de bouffon, le cadre dans lequel apparaîtra Tartarin.

Ma première visite à Tartarin de Tarascon est restée dans ma vie comme une date inoubliable ; il y a douze ou quinze ans de cela, mais je m’en souviens

XIXe SIÈCLE

mieux que d’hier. L’intrépide Tartarin habitait alors, à l’entrée de la ville, la troisième maison à main gauche sur le chemin d’Avignon. Jolie petite villa tarasconnaise avec jardin devant, balcon derrière, des murs très blancs, des persiennes vertes, et sur le pas de la porte une nichée de petits Savoyards jouant à la marelle ou dormant au bon soleil, la tête sur leurs boîtes à cirage.

Du dehors, la maison n’avait l’air de rien.

Jamais on ne se serait cru devant la demeure d’un héros. Mais quand on entrait, coquin de sort î...

De la cave au grenier, tout le bâtiment avait l’air héroïque, même le jardin !... *

Oh ! le jardin de Tartarin, il n’y en avait pas deux comme celui-là en Europe. Pas un arbre du pays, pas une fleur de France ; rien que des plantes exotiques, des gommiers, des calebassiers, des cotonniers, des cocotiers, des manguiers, des bananiers, des palmiers, un baobab 1 , des nopals, des cactus2, des figuiers de Barbarie, à se croire en pleine Afrique centrale, à dix mille lieues de Tarascon. Tout cela, bien entendu, n’était pas de grandeur naturelle ; ainsi les cocotiers n’étaien* guère plus gros que des betteraves, et le baobab ( arbre géant , arbor gigeanta) tenait à l’aise dans un pot de réséda ; mais c’est égal ! pour Tarascon, c’était déjà bien joli, et les personnes de la ville, admises le dimanche à l’honneur de contempler le baobab de Tartarin, s’en retournaient pleines d’admiration.

Pensez quelle émotion je dus éprouver ce jour-là en traversant ce jardin mirifique !... Ce fut bien autre chose quand on m’introduisit dans le cabinet du héros.

Ce cabinet, une des curiosités de la ville, était au

I. Le Baobab est un des plus grc/ arbres d’Afrique. Daudet va donc obtenir un ( fret d’antithèse comique avec celui de Tartarin. — 2. Nopal et cactus, plantes grasses des pays tropicaux.

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fond du jardin, ouvrant de plain-pied sur le baobab par une porte vitrée.

Imaginez-vous une grande salle tapissée de fusils et de sabres, depuis en haut jusqu’en bas ; toutes les armes de tous les pays du monde : carabines, rifles, tromblons, couteaux corses, couteaux catalans, couteaux-revolvers , couteaux-poignards , krish malais, flèches caraïbes, flèches de silex, çoup-de-poing, cassetête, massues hottentotes, lassos mexicains, est-ce que

je sais ! . ...

Par là-dessus, un grand soleil féroce qui faisait luire l’acier des glaives et les crosses des armes à feu, comme pour vous donner encore plus la chair de poule... Ce qui rassurait un peu partout, c’était le bon air d’ordre et de propreté qui régnait sur toute cette yataganerie3. Tout y^ était rangé, soigné, brossé, étiqueté comme dans une pharmacie ; de loin en loin, im- petit écriteau bonhomme sur lequel on lisait :

Flèches empoisonnées , n'y touchez pas !

ou :

Armes chargées , méfiez-vous.

Sans ces écriteaux, jamais je n'aurais osé entrer.

Au milieu du cabinet, il y avait un guéridon. Sur le guéridon, un flacon de rhum, une blague turque, les voyages du capitaine Cook, les romans de Coopeiy de Gustave Aimard, des récits de chasse, chasse à 1 ours, chasse au faucon, chasse à l’éléphant, etc. Enfin, devant le guéridon, un homme était assis, de quarante à quarante-cinq ans, petit, gros, trapu, rougeaud, en bras de chemise, avec des caleçons de flanelle, une forte barbe courte et des yeux flamboyants ; d'une main il tenait un livre ; de l’autre il brandissait une énorme pipe à couvercle de fer, et, tout en lisant je ne sais quel formidable récit de chasseurs de cheve-

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