Grisons. Uri, noms
8Ô2 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
— J’avoue, monseigneur, répondit le -bailli, que votre aide ne nous serait pas inutile.
— Pour ce maudit pont, n’est-ce pas ? Il vous est bien nécessaire ?
— Nous ne pouvons nous en passer. Tenez, soyez bon diable ; faites-nous-en un.
— Je venais vous le proposer.
— Hé bien! il ne s’agit donc que de nous entendre... sur... »
Le bailli hésita.
— « Sur le prix, continua Satan, en regardant son interlocuteur avec une singulière expression de malice.
— Oui, répondit le bailli, sentant que c’était là que l’affaire allait s’embrouiller.
— Oh! d’abord, reprit Satan, en se balançant sur les pieds de derrière de sa chaise et en affilant ses griffes avec le canif du bailli, je serai de bonne composition sur ce point.
— Gela me rassure, dit le bailli. Le dernier nous a coûté soixante marcs d’or ; nous doublerons cette somme pour le nouveau, mais c’est tout ce que nous pouvons faire.
— Et quel besoin ai-je de votre or? reprit Satan ; j’en fais quand je veux. Tenez. » Il prit un charbon tout rouge au milieu du feu, comme il eût pris une praline dans une bonbonnière. Tendez la main »; dit-il au bailli qui hésitait, et il lui mit entre les doigts un lingot d’or le plus pur et aussi froid que s’il fût sorti de la mine. Le bailli le tourna et le retourna en tous sens ; puis il voulut le lui rendre. « Non, non, gardez, reprit Satan; c’est un cadeau que je vous fais. — Je comprends, dit le bailli, en mettant le lingot dans son escarcelle, que, si l’or ne vous coûte pas plus de peine à faire, vous aimez autant qu’on vous paye avec une autre monnaie ; mais, comme je ne sais pas celle qui
XIXe SIÈCLE
peut vous être agréable, je vous prierai de faire vos conditions vous-même. »
Satan réfléchit un instant. « Je désire que l’âme du premier individu qui passera sur ce pont m’appartienne, répondit-il. — Soit, dit le bailli. — Rédigeons l’acte, continua Satan. — Dictez vous-même. » Le bailli se prépara à écrire. Cinq minutes après, un sousseing 3 privé, en bonne forme, était signé par Satan en son propre nom, et par le bailli, comme fondé de pouvoir de ses paroissiens. Le diable s’engageait formellement par cet acte à bâtir dans la nuit un pont assez solide pour durer cinq cents ans ; le magistrat de son côté concédait, en paiement de ce pont, l’âme du premier individu qui passerait.
Le lendemain, au point du jour, le pont était bâti. Le bailli, de bon matin, vint vérifier si le diable avait accompli sa promesse. Il vit le pont, qu’il trouva fort convenable, et, à l’extrémité opposée, il aperçut Satan assis sur une borne, attendant le prix de son travail nocturne.
« Vous voyez que je suis homme de parole, dit Satan. — Et moi aussi, répondit le bailli. — Comment ! reprit le diable stupéfait, vous dévoueriez-vous p >ur le salut de vos administrés ? — Pas précisémmt », continua le bailli en déposant à l’entrée du pont un sac qu il avait apporté sur son épaule, et dont il se mit à dénouer les cordons... Un chien traînant une poêle à sa queue, en sortit tout épouvanté, et, traversant le pont, alla passer en hurlant aux pieds de Satan.
« Eh î dit le bailli, voilà votre âme qui se sauve ; courez donc après, monseigneur. »
3. Sous-seing, cest-à-dire : acte placé sous un seing. Seing, du latin signum. a le sens de cachet ; on roulait l’acte écrit sur parchemin, et on 1 attachait par un ruban sur les extrémités duquel on apposait un cachet. — Privé, se dit des actes passés entre particuliers (latin, privâtes) sans l'intervention d’un homme de loi.
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Satan était furieux; il avait compté sur l’âme d’un homme, et il était forcé de se contenter de celle d’un chien. Il y aurait eu de quoi se damner, si la chose n’eut pas été faite. Au moment où, pour se venger, il se préparait à lancer sur son , œuvre un rocher aussi gros que les tours de Notre-Dame, il aperçut le clergé de Goschenen qui venait, croix en tête et bannière déployée, consacrer à Dieu le pont du diable. Quant au bailli, il n’entendit jamais reparler de l’architecte infernal ; seulement, la première fois qu’il fouilla à son escarcelle, il se brûla vigoureusement les doigts.
(' Voyage en Suisse, Calmann-Lévy, éditeur.)
Le roman d’aventures et d’intrigue, mis à la mode par Dumas père, donna naissance au roman-feuilleton . C’est à partir de 1841 que le Journal des Débats publia chaque jour, au « rez-dechaussée », les Mémoires du Diable de Frédéric Soulié ; — puis vinrent, en 1842, les Mystères cle Paris d’EuoÈNE Sue. Dans ce genre s’illustrèrent de très nombreux écrivains ; on n’a guère retenu parmi eux que les noms de Ponson du Terrail, Paul Féval et Ercicmann-Chatrian.*