IV. — Le roman idéaliste et psychologique
1. George Sand (1804-1876). George Sand est le pseudonyme de Lucile-Aurore Dupin. Après une enfance rêveuse et roma nesque, elle épousa le baron Dudevant. Bientôt séparée de son mari, elle débuta dans les lettres en 1831, avec Indiana.
Il faut distinguer quatre périodes dans la production de George Sand :1° De 1831 à 1840 environ, elle publia des romans romanesques et romantiques, où l’amour glorifié est en lutte avec les lois et les préjugés : Indiana (1831), Va lentine (1832), Lélia (1834), Mauprat (1837), etc. 2° De 1840, â 1845 environ, c’est la période des romans socialistes et mystiques, écrits sous l'influence des idées de Lamennais et de Pierre Leroux : Spiridion (1840), le Compagnon du Tour de France (1840), Consuelo (1842 , le Meunier d' Angihanll (1845), etc. 3° Les Roman« champêtres. Déjà, en 184 4. George Sand avait publié François Le Champi Elle donna ensuite : la Mare au diable (1848), la Petite Fadetle (1848). les Maîtres Sonneurs (1852). 4° Enfin, George Sand revint au roman romanesque et mondain, mais allégé des théories passionnelles et féministes qui caractérisaient ses premiers ouvrages. Elle publia alors les Beaux Messieurs de Bois-Doré 1858), le Marquis de Villemer (1860), des Contes, et sa biographie un peu complaisante, Histoire de ma vie.
Tous les romans de George Sand sont animés par un idéalisme ou se fondent, dans des proportions diverses selon les époques : V amour-passion, la philanthropie sentimentale , la
nature. Sa conception de l’amour est exaltée, dangereuse, mais est basée sur ce fait que dans bien des mariages (et le sien était de ceux-là) on a trop songé aux intérêts et pas assez à l’amour. — Son socialisme humanitaire est plus démodé. Les revendications actuelles des ouvriers et des paysans ont, de nos jours, un caractère moins sentimental et plus pratique. — Où elle reste supérieure, incomparable parfois, c’est dans la description de la nature. Elle la regarde avec tendresse et ravissement, et ioin d’y jeter son orgueilleuse personnalité et de lui prêter son âme, elle se laisse envahir et bercer par l’âme de la nature. Cependant, rien de plus net que ses descriptions de l’Auvergne et du Berry. L’attendrissement de son cœur ne nuit ni à sa sérénité, ni à sa sûreté d’artiste. Peut-être a-t-elle trop embelli le paysan. Elle n’a fait, du moins, que le simplifier; et elle a trouvé dans la réalité tous les traits qu’elle idéalise.
les grands écrivains français
Les laboureurs (1848).
Je marchais sur la lisière d’ur/ champ que des* paysans étaient en train de préparer pour la semaille prochaine. Le paysage était vaste et encadrait de grandes lignes de verdure, un peu rougiè aux approches de l’automne, ce large terrain d’un brun vigoureux, où des pluies récentes avaient laissé, dans quelques sillons, des lignes d’eau que le soleil faisait briller comme de minces filels d’argent. La journée était claire et tiède, et la terre, fraîchement ouverte par le tranchant des charrues, exhalait une vapeur légère. Dans le haut du champ, un vieillard poussait gravement son areau * de forme antique, traîné par deux bœufs tranquilles, à la robe d’un jaune pâle, véritables patriarches de la prairie, hauts de taille, un peu maigres, les cornes longues et rabattues, de ces vieux travailleurs qu’une longue habitude a rendus frères , comme on les appelle dans nos campagnes, et qui, privés Lun de l’autre, se refusent au travail avec un nouveau compagnon et se laissent mourir de chagrin. Les gens qui ne connaissent pas la campagne taxent de fable l’amitié du bœuf pour son camarade d’attelage. Qu’ils viennent voir au fond de l’étable un pauvre animal maigre, exténué, battant de sa queue inquiète ses flancs décharnés, soufflant avec effroi et rlédain sur la nourriture qu’on lui présente, les yeux toujours tournés vers la porte et grattant du pied la place vide à ses côtés, flairant les jougs et les chaînes que son compagnon a -portés, et l’appelant sans cesse avec de déplorables mugissements. Le bouvier dira : « C’est une paire de bœufs perdue ; son frère est mort, et celui-là ne travaillera plus. Il faudrait pouvoir l’an
1. Areau, sorte de charrue (du latin avare, labourer). — Souvenir de Virgile, Géorgiqvcs , III, v. 515-519.
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graisser pour l’abattre ; mais il ne veut pas manger, et bientôt il sera mort de faim. »
Le vieux laboureur travaillait lentement, en silence, sans efforts inutiles. Son docile attelage ne se pressait pas plus que lui ; mais grâce à la continuité d’un labeur sans distraction et d’une dépense de forces éprouvées et soutenues, son sillon était aussi vite creusé que celui de son fils, qui menait à quelque distance quatre bœufs moins robustes, dans une veine de terres plus fortes et plus pierreuses.
Mais ce qui attira ensuite mon attention était véritablement un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre. A l’autre extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir fauve à reflets de feu, avec ces têtes courtes et frisées qui sentent encore le taureau sauvage, ces gros yeux farouches, ces mouvements brusques, ce travail nerveux et saccadé qui s’irrite encore du joug et de l’aiguillon, et n’obéit qu’en frémissant de colère à la domination nouvellement imposée. C’est ce qu’on appelle des bœufs fraîchement liés. L’homme qui les gouvernait avait à défricher un coin naguère abandonné au pâturage, et rempli de souches séculaires, travail d’athlète auquel suffisaient à peine son énergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi indomptés.
Un curant de six à sept ans, beau comme un ange, et les épaules couvertes, sur sa blouse, d’une peau d’agneau qui le faisait ressembler à un petit saint Jean- Baptiste des peintres de la Renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la charrue, et piquait le flanc des bœufs avec une gaule longue et légère, armée d’un aiguillon peu acéré. Les fiers animaux frémissaient sous la petite main de l’enfant, et faisaient grincer Ls jougs et les courroies liés à leur front, en imprimant
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au timon de violentes secousses. Lorsqu’une racine arrêtait le soc, le laboureur criait d’une voix puissante, appelant cliaque bête par son nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter ; car les bœufs, irrités par cette brusque résistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges pieds fourchus, et se seraient jetés de côté, emportant l’areau à travers champs, si, de la voix et de l’aiguillon, le jeune homme n’eût maintenu les quatre premiers, tandis que l’enfant gouvernait les quatre autres. 11 criait aussi, le pauvret, d’une voix qu’il voulait rendre terrible, et qui restait douce comme sa figure angélique. Tout cela était beau de force ou de grâce ; le paysage, l’homme, l’enfant, les taureaux sous le joug ; et malgré cette lutte puissante, où la terre était vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses. Quand l’obstacle était surmonté, et que l’attelage reprenait sa marche égale et solennelle, le laboureur, dont la feinte violence n’était qu’un exercice de vigueur et une dépense d’activité, reprenait tout à coup la sérénité des âmes simples, et jetait un regard de contentement paternel sur son enfant qui se retournait pour lui sourire.
[La Mare au diable , Calmann-Lévy, éditeur.)
Le Puy en Velay (1860).
George Sand aime encore plus la nature que l’humanité. Ses romans contiennent de larges et complaisantes descriptions des. pays où va se dérouler l’intrigue. Pour le lecteur moderne, ce sont là des longueurs ; en réalité, quand la description est signée George Sand, là est le véritable intérêt du livre : une intrigue se démode, la vraie poésie est éternelle. Les élèves étudieront la composition savante de ce morceau, qui procède d’abord par comparaisons , puis le peintre indique les plans ; puis la ville prend place dans le cadre.
Rien, mon ami, ne peut te donner l’idée de la beauté pittoresque de ce bassin du Puy, et je ne con-
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nais point de site dont le caractère soit plus difficile à décrire. Ce n’est pas la Suisse, c’est moins terrible ; ce n’est pas l’Italie, c’est plus beau ; c’est la France centrale avec tous ses vésuves éteints et revêtus d’une splendide végétation ; ce n’est pourtant ni l'Auvergne ni le Limousin que tu connais. Ici point de riche Limagne, arène vaste et tranquille de moissons et de prairies abritées au loin par un horizon de montagnes soudées ensemble ; point de plateaux fertiles fermés de fossés naturels. Non, tout est cime et ravin, et la culture ne peut s’emparer que de profondeurs resserrées et de versants rapides. Elle s’en empare, elle se glisse partout, jetant ses frais tapis de verdure, de céréales, de légumineuses avides de la cendre fertilisée des volcans, jusque dans les interstices des coulées de lave qui la rayent dans tous les sens. A chaque détour anguleux de ces coulées, on entre dans un désordre nouveau qui semble aussi infranchissable que celui que l’on quitte ; mais quand des bords élevés de cette enceinte tourmentée on peut l’embrasser d’un coup d’œil, on y retrouve les vastes proportions et les suaves harmonies qui font qu’un tableau est admirable, et que l’imagination n’y peut rien ajouter.
L’horizon est grandiose. Ce sont d’abord les Cévennes. Dans un lointain brumeux, on distingue le Mézenc avec ses longues pentes et ses brusques coupures, derrière lesquelles se dresse le Gerhier des Joncs , cône volcanique qui rappelle le Soracte, mais qui, partant d’une base plus imposante, fait un plus grand effet. D'autres montagnes de formes variées, les unes imitant dans leurs formes hémisphériques les ballons vosgiens, les autres plantées en murailles droites, ça et là vigoureusement ébréchées, circonscrivent un espace de ciel aussi vaste que celui de la campagne de Rome, mais profondément creusé en coupe, comme si tous les volcans qui ont labouré cettç
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région eussent été contenus dans un cratère commun d’une dimension fabuleuse.
Au-dessous de cette magnifique ceinture, les détails du tableau se dessinent parfois avec une prodigieuse netteté. On distingue une seconde, une troisième, et par endroits une quatrième enceinte de montagnes également variées de formes, s'abaissant par degrés vers le niveau central des trois rivières qui sillonnent ce qu’on peut appeler la plaine ; mais cette plaine n’est qu’une apparence relative ; il n’est pas un point de sol qui n’ait été soulevé, tordu ou crevassé par les convulsions géologiques. Ces accidents énormes ont jailli du sein de cette vallée, et dénudés par l’action des eaux, ils forment aujourd’hui ces dykes monstrueux quon trouve déjà en Auvergne, mais qui se présentent ici avec d’autres formes et dans de plus vastes proportions. Ce sont des blocs d’un noir rougeâtre qu’on dirait encore brûlants, et qui, au coucher du soleil, prennent l’aspect de la braise à demi éteinte. Sur leurs vastes plates-formes, taillées à pic et dont les flancs se renflent parfois en forme de tours et de bastions, les habitants bâtirent des temples, puis des forteresses et des églises, enfin des villages. Le Puy est en partie dressé sur la base d’un de ces dykes, le rocher Corneille, une des masses homogènes les plus monumentales qui existent, et dont le sommet, jadis consacré aux dieux de la Gaule, puis à ceux de Rome, porte encore les débris d’une citadelle du moyen âge, et domine les coupoles romanes d’une admirable basilique tirée de son flanc.
Cette basilique est elle-même un accident grandiose dans ce grandiose décor naturel. Elle se découpe, noire et puissante, sur les fonds vaporeux des lointains de la campagne, car dans ce tableau, vu d’ensemble, l’horizon des Cévennes se détache seul sur le ciel, et là, je crois, est le secret de son magique aspect. Les
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détails, vus ainsi comme repoussoirs à des perspectives profondes, prennen toute l’importance qu’ils ont effectivement et se trouvent en proportion avec Pimportance des masses lointaines. C’est l’isolement de Rome sur son ciel sans bornes qui fait que la grandeur réelle de ses monuments est difficilement appréciable à celui qui en approche. Rome, c’est ici qu’elle devrait être située l C’est ce gigantesque piédestal d’une seule roche qu il eut fallu a la pensée de Michel-Ange pour lancer dans les airs le dôme magistral de JSaint-Pierfe.
(Le marquis de Yillemer, 95-98. Calmann-Lévy,
éditeur.)
2 Jules Sandeau (1811-1883) a su mêleivîe romanesque a la peinture des mœurs contemporaines dans Mademoiselle de la Seigliere (1848) et Sacs et Parchemins (185lj : ces deux romans ont été mis à la scène, avec la collaboration d’Émile Augier, le premier sous le même titre, le second sous le titre du Gendre de M. Poirier.
3. Octave Feuillet (1822-1890) a donné i le Roman d'un jeune homme pauvre (1858). VHistoire deSybille (1862),' M. de Gamors (1867), Julia de Trécœur (1872), Honneur d'artiste (1890) ; et au théâtre : Dalila (1857), Chamillac (1886), sans compter plusieurs petites pièces. — Il choisit toujours ses héros dans le grand monde, qu’il excelle à peindre, sans haine comme sans comptai sance. Un peu trop romanesque et sentimental au début, il a montré beaucoup de force, sinon de profondeur, dans M. de CamorS et Julia de Trécœur.
4. André Theuriet (1833-1906) est le peintre des forêts de France, qui lui servent de profond et poétique décor pour des intrigues d un romanesque bourgeois. Ses principaux romans sont : le Mariage de Gérard , Raymonde , la Maison des deux Barbeaux, Arnour d'antan, etc.