V. — Nos^ Contemporains
Nos romanciers vivants peuvent, plus^ malaisément encore qjie les précédents, se classer dans telle ou telle catégorie. Nous indiquerons seulement :
l. M, Paul Bourget, le maître actuel du roman psychologique Ses premiers romans: Cruelle énigme { 1*85), Mensonges (1887,,' Grands écrivains
LBS GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
^ annonçaient pas son évolution prochaine vers l’étude de* problèmes moraux contemporains. Là est le génie d’un romancier: saisir, parmi les situations passionnelles, celles qui sont en rapport avec les nouvelles lois ou les nouveaux besoins sociaux. Dans ce genre. M. Paul Bourget a écrit ses chefsd’œuvre : l'Étape, Un divorce , V Émigré. N’oublions pas qu’il est Fauteur d'Essais de psychologie contemporaine , trois volumes de critique qui le placent tout à côté de Sainte-Beuve
eide Taine. # .
2. M. Pierre Loti (pseudonyme de Julien Viaud). — Loti représente aujourd’hui le roman exotique. Marin, il a beaucoup voyagé : il a été vivement impressionné par les paysages et par Tes mœurs des pays merveilleux qu'il a traversés. Ses intrigues sont peu de chose ; mais il saisit avec sûretédes traits caractéristiques de la psychologie japonaise ou turque. Il excelle surtout à décrire, en un style qu'il a créé tout exprès, et dont le* couleurs ont autant (fe variété que de fraîcheur et d’éclat. G est peut-être le plus original de nos écrivains. Ses principaux romans sont : le Mariage de Loti Mon frère Yves , Pécheurs dislande, Japoneries d'automne , Ramuntchc , Vers Ispahan, - etc.
Le dîner de Mme Chrysanthème (1887),
Loti, qui décrit avec tant de mouvement et d’impetuosite la fantasia marocaine dans le Roman d'un Spahi , n’est pas moins heureux dans la. notation des plus petits détails d’un repas, japonais; On dirait une miniature succédant à un tableau largement brossé.
Les repas de Chrysanthème sont une invraisemblable
chose.
Cela commence le matin, au réveil, par deux peut» pruneaux verts des haies, confits dans du vinaigré et roulés dans de la poudre de sucre. Une tasse de thé complète ce déjeuner presque traditionnel au Japon, le même que Ton mange en bas chez madame 'Prune,, le même que Ton sert aux voyageurs dans les hôtel-
leries. . -• .
Gela se continue dans le courant du jour par deux dînettes très drôlement ordonnées. De chez madame Prune où ces choses se cuisinent, on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopique», tasses à couvercle ; un hachis de moineau, une cre-
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vette farcie, une algue en sauce, un bonbon salé, un piment sucré... A tout cela, Chrysanthème goûte du bord des lèvres, à l’aide de ses petites baguettes, en relevant le bout de ses doigts avec une grâce affectée. A chaque mets elle fait une grimace, - — en laisse les trois quarts et s’essuie les oqgles après avec horreur.
Ces menus varient beaucoup, suivant l’inspiration de madame Prune. Mais ce qui ne change jamais ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l’empire, ni au nord c’est le dessert et la façon de le manger : après tant de petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cerclée de cuivre, une cuve énorme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu’au bord du riz cuit à l’eau pure ; Chrysanthème en remplit un très grand bol (quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette bleue ; — brasse ces choses ensemble ; — porte le bol à ses lèvres et enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu’au fond de son gosier.
Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les dernières miettes tombées sur ces nattes si blanches dont rien ne doit ternir jamais i’irréproebable netteté. La dînette est terminée.
(Madame Chrysanthème. Calmann-Lévy, éditeur.)
La mort de Sylvestre (1886).
Voie» la pitié humai a., simple, navrante en son réalisme, et agrandie et transfigurée par la nature qui mêle à une scène désolante dépitai les reflets magiques de son soleü ; et ce soleil a quelque chose de mystérieux et de vivant. — Sylvestre est un jeune Breton, qui s’est engage, et qui est parti pour le Tonkin. Il a été blessé grièvement dans une reconnaissance. Ori le ramène ; mais il meurt en route. Il faut lire dans le roman les admirables pages, où l’on volt comment sa Vrand’ mère appr s 2 £ m mort* 0
A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l’un des petits lits de fer alignés à l’hôpital, et il
recommença en sens inverse sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu de vivre comme un oiseau dans le plein vent des hunes, c était dans les lourdeurs d’en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures et de misères.
' Les premiers jours, la, joie d’être -en route avait 4 amené en lui un peu de mieux. Il pouvait se tenir . soulevé sur son lit avec des oreillers, et de temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était le coffret de bois blanc, acheté à Paimpol pour mettre ses choses précieuses ; on y trouvait les lettres de grand’mère Yvonne, celles d’Yann et de Gaud un cahier où il avait copié des chansons du-bord et un livre de Confucius 1 2 en chinois, pris au hasard dun pillage, sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf de sa campagne.
Le mal pourtant ne s’améliorait pas et, dès ta première semaine, les médecins pensèrent que la mort ne
pouvait plus être évitée. .
Près de Féquateur maintenant ; dans 4 excessive chaleur des orages. Le transport s’en allait toujours vite, sur une mer remuée, tourmentée encore comme au renversement des moussons.
Depuis le départ d’Ha-Long 3, il en était mort plus d’un, qu’il avait fallu jeter dans l’eau profonde, sur ce grand chemin de France ; beaucoup de ces petits lits s’étaient débarrassés déjà de leur pauvre contenu .
Et ce jour-là, dans l’hôpital mouvant, 1 faisait très sombre : on avait été obligé^ cause de la houle de fermer les mantelets de fer des sabords, et cela rendait nlus horrible cet étouffoir de malades.
Il allait plus mal, lui ; c’était la fin. Couche toujours
1 Yann et Saud sont les deux personnages de Pécheurs d'Islande iÏÏ»V siècle avant Jésus-Christ), philosophe e h.stone^ non.
L ouvrages sont devenus les livres sacres des Ch. nos. - 3. Bs-long
ou A long, baie près d'Haïphong, au Tonkin.
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sur son côté percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l’autre. Mais cet autre aussi, peu à peu, s était pris par voisinage, et l’angoisse suprême était commencée.
Toutes sortes de visions du pays hantaient son cerveau mourant ; dans l’obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher sur lui • il éta;t dans un perpétuel rêve d’halluciné, où passaient la Bretagne et l’Islande.
Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de trouver sous cette enveloppe si virile la pureté d’un petit enfant.
Il demandait de l’air; mais il n’y en avait nulle part ; les manches à vent n’en donnaient plus ; l’infirmier qui l’éventait tout le temps avec un éventail à fleurs, chinoises, ne faisait que remuer sur lui des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les poitrines ne voulaient plus.
Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées poua sortir de ce lit, où il sentait si bien la mort venir d’al-e 1er au plein vent là-haut, essayer de revivre... Oh ! les autres, qui couraient dans les haubans, qui habitaient dans les hunes !... Mais tout son grand effort pour s’en aller n aboutissait qu’à un soulèvement de sa tête et de son cou affaibli, — quelque chose comme ces mouvements incomplets que l’on fait pendant le sommeil.— Eh ! non, il ne pouvait plus, il retombait dans les memes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort ; et chaque fois, après la fatigue d’une telle secousse, il perdait pour un instant conscience de tout*
Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que ce fût encore dangereux, la mer n’étant pas assez calmée. C était le soir, vers six heures. Quand
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