II. — Le lyrisme aux XIVe et XVe siècles
Pendant cette période apparaissent et se déterminent les genresliTorme fixe, tels que la ballade , le rondeau , \e virelai. etc... — Eustache I^EScnAMPS 1345-1405) a fait de curieuses- ballades historiques ou fantaisistes ( Sur le trépas de Bertrand du ( iuesclin , le Chat et la Souris ): — Alain Chartier (1386-1 440 fut considéré comme le poète le plus éloquent de son siècle: il traite souvent des sujets d’actualité, en s’inspirant des malheurs et des victoires de la guerre de Cenf ans. C’est ainsi qu’il a chanté Azincourt et la délivrance d’Orléans par Jeanne d’Arc. — Mais les deux maîtres du lyrisme furent, à la fin du xve siècle, François Villon et Charles d1 Orléans.
1. François Villon 1431-1480?). Pauvre écolier, pauvre clerc, mais aussi voleur de grands chemins et meurArier, Villon est
le en date de nos vrais poètes, La sincérité de ses
remords, la conscience de sa faiblesse, lui donnent des accents d’une profondeur toute nouvelle à cette date. Dans deux ouvrages au cadre traditionnel et conventionnel, le Petit Testament et le Grand Testament, il trouve le moyen de “traiter* surtout dans le second, les sentiments éternels du cœur humain : il mêle à la profondeur de la pensée un réalisme simple et puissant.
Le thème du Grand Testament (1461) est celui-ci : Villon va mourir; il lègue à sa famille, à ses amis, tout ce qu’il possède. Et surtout il fait des réflexions sur la brièveté de la vie, sur -la nécessité de la mort, sur l’égalité des hommes dans le tombeau. — Les passages suivants sont les plus caractéristiques. Ici, nous ne traduisons plus; ce serait nuire au style si imagé de Villon. Nous citons le texte original, accompagné de nombreuses notes, et nous en modernisons autant que possible l’orthographe.
" Ballade des dames du temps jadis (14C1)
Dites moi où, n’en quel pays,
Est Flora, la belle Romaine ;
Archipiada, ni Thaï\s,
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo, parlant quand bruit on mène 5
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu’ humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?
Où est ki très sage Helloïs,
Pour qui fut châtié, puis moine,
, Pierre Esbaillart à Saint-Denis ?
Pour son amour eut cet essoine.
Semblablement où est la reine Qui commanda que Buridan
1. N’en. Ici ne u'ii aucune valeur négative; il faut lire comme s’il v avait et. — 2-3, Flora, Archipiada, Thr.ïs, femmes grecques et romaines célébrés par leur beauté. — 5. Echo, nymphe qui aimait Narcisse et qui fut changée en rocher. — 8. Antan (ante annurn) de l’année dernière. — 10. Esbaillart, Abailard. — 11. Essoine, malheur. — 14. Buridan (1300- 1360), docteur de î’Université de Paris, célèbre par l’argument dans lequel il suppose un âne également sollicité par la faim et par la soif, et mourant entre de l’avoine et de l’eûu . La reine en question serait Marguerite de Bourgogne, femme de Louis X le Hutin. On connaît célèbre mélodrame d’Alex. Dumas père, la Tour de Nesle .
MOYEN AGE
Fût jeté en un sac en Seine? 15
Mais où sont les neiges d'an tan ?
La reine blanche comme lis. - Qui chantait à voix de sirène ;
Berte au grand pied, Biétris, Allis ; Haremburgis qui tint le Maine, 20
Et Jehanne, la bonne Lorraine,
Qu’Anglais brûlèrent à Bouen?
Où sont ils, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges dan Lan?
Envoi.
Prince, n'enquérez de semaine 25
Où elles sont, ni de cet an,
Que ce refrain ne vous remène :
Mais où sont les-rîeiges d’antan ?
[Villon, ne représente ensuite méditant dans te char nier du cimetière des Innocents.)
Quand je considère ces têtes Entassées en ces charniers ;
Tous furent maîtres des requêtes Ou tous de la chambre-aux-deniers.
Ou tous furent porte-paniers ; 5
16. Certains textes portent la reine Blanche comme un lis. et ce serait Blanche de Castille, mère de saint Louis; mais ce texte est impossible au point de vue grammatical. Il s'agit d une reine dont le teint a la blancheur du lis , et Ton ne sait de quelle reine Villon veut parler. — 19. Berte au grand pied, la mère de Charlemagne : — Biétris, Béatrice de Provence ;
— Aflis, Alix de. Champagne, femme de Louis VII le Jeune (f 1266). — 20. Haremb urgis, Ere mbourges, femme de Foulques V, comte d’Anjou (4- 1126).
— 2i. Jeanne d' Arc fut brûlée à Rouen en 1431. — 23. Us, elles. — 25. De semaine, ni de cette semaine, ni de cette année. — 27. Que cere fraln , . Sans que ce refrain vous revienne à la mémoire.
2. Charnier, endroit où l'on entasse les ossements retirés d un cimetière. — 3. Maîtres des requêtes, les officiers qui examinaient les affaires judiciaires soumises au Conseil du roi. — 4. Chambre aux- deniers, équivalait à pen près à notre Cour des comptes — 5. Porte-;: amers, portefaix. Villon constate que ces crânes sont main tenant impossible^ à distinguer : c’est l’égaliu- dans la ihoi-t, -idée essentiellement chrétienne.
32 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Autant puis l’un que l’autre dire,
Car, d’evêques ou lanterniers.
Je n’y connais rien à redire.
Et icelles qui s’inclinaient,
Unes contre autres en leurs vies, H4)
Desquelles les unes régnaient,
Des autres craintes et servies ;
Là, les vois toutes assouvies,
Ensemble en un tas pêle-mêle.
Seigneuries leur sont ravies ; 15
Clerc ni maître ne s’y appelle.
Or sont-ils morts, Dieu ait leurs âmes!
Quant est des corps, ils, sont pourris.
Aient été seigneurs ou dames,
Souef et tendrement nourris 20
De crème, fro m'entée ou riz,
Leurs os sont déclinés en pou cire :
Auxquels ne chaut d’ébat, ni ris^.
Plaise au doux Jésus les absoudre !
Ballade des pendus (1462).
Villon sur le point d’être pendu avec ses compagnons, écrivit cette ballade. Il suppose que les squelettes attachés au gibet de Montfaucon adressent la parole aux passants.
Frères humains qui après nous vivez,
' N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car si pitié de nous pauvres avez,^ *'.•
Dieu en aura plus tôt de vous merci.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six ;
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
7. Lanterniers, ceux qui portent des lanternes, ou qui les allument.
8. « Je ne m’y reconnais pas. « — 9. Icelles, celles-cj'. — 10. Unes contre autres, l*une en face de l’autre. — 13. Assouvies, calmées. — IG. Clerc désigne ici un subalterne, par opposition à maître. — 17. Or, maintenant. — 20. Souef, doucement. — 21. Fromentée, sorte de gâteau fait avec du froment. — 22. Déclinés, tombés. — 23. Chaut \calet), soucie.