LE LYRISME AU MOYEN AGE
La poésie lyrique du moyen âge comprend deux périodes très distinctes : — a) Celle des trouvères et des troubadours (xn* et xme siècles). Les trouvâmes ont écrit en langue d'oïl, les Ir-oubadours en langue d’oc. Nous n’avons pas à nous occuper de ces derniers, qui appartiennent à la littérature provençale, mais nous devons signaler leur grande influence sur les trouvères; — b) la période des xiv! et xve siècles, où la poésie devient ù la fois plus savante et moins inspirée, niais qui produit cependant le plus grand lyrique antérieur à nos romantiques, Villon.
L — Les Trouvères (XIIe et XIIIe siècles).
1. Les genres. — Lés principaux genres en usage pendant cette période sont : a) la chanson d' histoire, dont une variété intéressante est la chanson de croisade ; c est une sorte de romance anecdotique, avec un refrain ; — h) la chanson de toile , que chantaient les femmes en filant ou en tissant : — c) la pas tour elle, un des genres les plus populaires, qui met en scène les bergers et les bergères et souvent les tait dialoguer avec un chevalier1; — d) Yaubade, ou salut du matin ; et la sérénade , ou salut du soir.
2. Les auteurs. — Les trouvères les plus célèbres sont : a) des grands seigneurs, tels que Conon de Béthune (*J~ 1220), le châtelain de Gouci (f 1201), Blondel de Nesle (fin du xne siècle) Jdont ta légende a fait le fidèle compagnon de Richard Cœur-de-Lion, Thibaut IV de Champagne (f 1253) qui chanta la reine Blanche de Castille ; — b) des poètes de petite condition, tels que ; Jean Bodel, d’Arras (*f- 1207), — Rutebeiif (*j* 1280),
i. Voir plus loin, p. 42, le Jeu de Robin et Marion .
MiS GRANDS KCUIVAINS FRANÇAIS
à la fois satirique et lyrique, — Câlin Musèt (lin du xur siècle). 'v.,
Nous citons une pièce célèbre de Rutebeuf, et une autre de Colin Muset.
La pauvreté de Rutebeuf.
Rutebeuf, type du trouvère besogneux, véritable ancêtre de Villon, a le premier, semble-t-il, chanté sincèrement ses sentiments réels. Il s’oppose par là aux poètes du gai savoir, qui prennent l’amour comme thème artificiel. N
Je ne sais par où commencer, tant j’ai abondance de matière, pour parler de ma pauvreté. Pour Dieu, je vous prie, franc roi de France, de me donner quelque subsistance : vous ferez bien grande charité.
J’ai vécu sur le bien d’autrui, de ce que l’on m’a prêté ou confié ; maintenant on refuse de me faire crédit, car on me sait pauvre et endetté; et vous avez été encore hors du royaume, vous en qui j’avais mis toute' mon espérance L
La cherté des vivres et ma maisonnée qui a bon appétit, ne m’ont laissé aucun denier, ni rien à mettre en t gage. Je trouve des gens qui savént bien vous éconduire, mais qui pour donner sont malappris. Chacun est habile à garder ce qu’il possède.
... Je suis sans couverture et sans lit. 11 n’y a plus pauvre que moi jusqu’à Senlis. Sire, je ne sais où aller. Mes côtes ont fait connaissance avec la paille ; un lit de paille n’est pas un lit, et mon lit à moi n'est que paille.
Sire, je vous fais sa voir que je n'ai pas de quoi acheter du pain; à Paris, je suis au milieu de toutes sortes' de biens, et il n'y a rien qui m’appartienne...
Chanson de Colin Muset, sur sa vie de Ménestrel.
Sire comte, j'ai joué de la viole devant vous, dans
1. Le poète s’adresse au roi Louis IX, parti pour sa seconde croisade, et qui devait mourir à Tunis.
MOYEN AGE
votre Hôtel, et vous ne m'avez rien donné ; vous n’avez pas acquitté mes gages : c’est vilenie! — Par la foi que je dois à Sainte Marie, dorénavant je ne vous suivrai jplus : mon aumônière est mal garnie, et ma bourse mal remplie... — Sire, si cela vous plaît, faites-moi jqu'elque beau don, par courtoisie! — J’ai l'intention, sachez-le, de retourner dans mon ménage ; et quand j'y vais avec la bourse dégarnie, ma femme ne me rit point. — Mais elle me dit : « Sire Engelé, en quelle terre avez-vous été, que vous n'avez rien gagné...? voyez comme votre malle plie ; elle est bienjpleine de vent ! Honni soit qui a envie d'être en votre compagnie ! » — Mais quand j'arrive chez moi, et que ma femme aperçoit derrière moi mon sac enflé, et qu'elle me voit bien habillé d’une robe grise, sachez qu’elle a bientôt fait de laisser sa quenouille ; elle me rit avec franchise et mq, jette ses deux bras au cou. — Elle va détacher ma rpalle sans tarder : mon garçon va abreuver et soigner mon cheval ; ma servante va tuer deux chapons, pour les accommoder à la sauce à l’ail ; ma fille m’apporte poliment un peigne. Alors je suis vraiment seigneur en mon hôtel !