II. — Le Tîféâtre comique
A. Origines. — On croit que les jongleurs ne colportaient pas seulement des chansons de geste et des romans, mais qu'ils avaient un répertoire d c dits, de monologues , etc... A deux ou trois, ils devaient jouer de petites pièces renouvelées du théâtre antique oiî empruntées au fonds si riche des contes populaires. Mais nous tu/ connaissons aucun texte avant le xiii® siècle.
2. Adam de la Halle (i 230-128$. — Du xme siècle, nous avons deux œuvres isolées, cl qui semblent prouver parleurs qualités de métier qu'elles appartiennent à un genre déjà traité et « mis au point ». Ces deux comédies ont pour auteur Ada m de /a Halle d’Arras, qui vers la lin de Sa vie accompagna Robert d'Aptois à Naples, et mourut probablement en Italie. Sa première pièce est une sorte de satire : elle a pour titre le Jeu de la Feuilléc : sous une feuillée (tonnelle dé verdure) se trouvent réunis plusieurs bourgeois d’Arras ; le poète lui-même (maître Adam), son père (maître Henri) un médecin, un moine montreur de reliques, un fou et son père, le cojiimun (le peuple . trois fées, la Fortune, etc. T. L’intrigue assez lâche de celte pièce n'est qu’un cadre dans lequel l’auteur place la satire très vive et personnelle de sa propre famille, de ses amis d’Arras, delà politique, de la médecine, etc.. — La seconde piêtfc d’Adam de îa Halle est très différente : c?csl une sorte d’opéra çûmiquc, sur un thème pastoral souvent traité par les lyriques >Hohinet 1 l/a rion .' (Marion 1X tout en gardant ses moutons, chante Robin qu elle aime ; survient un chevalier qui veut enlever la Lergère; celle-ci le repousse, cl Robin, suivi de ses amis, vient sc réjouir et danser avec Marion. Nous citons une partie du dialogue entre le chevalier et la bergèrcT. Mais la langue csL-du xme siècle , c’estcïonc 'hne traduction en prose aussi littérale" que possible.
•43. Fouiront, perepront. — 44. Fosses, trous. — 47. Ce dernier \ ers est, en" sol, une repense sublime ; il est aussi la clef de ton! le
42 LES .GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
Jeu de Robin et Marion
Pau Adam de la Halle XIIIe SIÈCLE
Au début. Marion seule auprès de ses moutons, chante sou fiancé Robin. Arrive un chevalier et le dialogue suivant s’engage entre lui et la bergère
le chevalier. — Dis-moi, ne vis-tu pas un oiseau voler par-dessus ceschàmps ?
Marion. — Sire, oui, je ne sais combien. Encore il yen a, en ces buissons, et chardonnerets et pinsons, qui chantent très joliment.
le chevalier. — Dieu m’aide î belle au corps gent, ce n’est point ce que je demande, mais vis-t u par ici en avant vers cette rivière quelque cane 1 ?
marion. — - C'est une bête qui brait, J en vis hier trois,. -sûr ce chemin, tous chargés, aller au moulin. Est-ce ce que vous demandez ?
le chevalier. — Or, je suis très bien . renseigné ! dis-moi, vis-tu pas quelque héron ?
marion. — Harengs 2 ? Sire, par ma foi, non : je n'eu vis pas un depuis le Carême, que j eu vis manger chez dame Eme, ma grand-mère, à qui sont ces brebis.
le chevalier. — Ma foÈ je, suis maintenant ébaubi, jamais je ne fus si raillé.
marion. — Sire, par la foi, que vous me devez, quelle bête est-ce sur votre main ?
ole chevalier. — C'est un faucon .
marion. — Mange-t-il du pain?
le chevalier. — Non, mais bonne viande. __
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1. Il y a ici, dans le texte du xm* siècle, un jeu de mois intraduisible A celle époque, le mot ane(a bref) signifie cane , la femelle du canard. Marion, pour se moquer du chevalier, affecte de comprendre âne (a long).
2. Autre jeu de mots , les paysans,’ dans certaines régions, prononcent en on la finale en. Mais là. encore, Marion fait une confusion volontaire.
MOYEN AG K
mai*. ion. — Cette bête ? Regardez, elle a la tête en cuir 1 . Et où aillez- vous ?
le chevalier. Vers la rivière.
marion. — Robin n’est pas de cette manière. En lui, il y a bien plus de gaîté. Dans notre village, il fait beaucoup de bruit quand il joue de sa musette.
le chevalier. — Or dites, douce bergerette, aimeriez-vous un chevalier?
marion. — Beau sire, tirez-vous arrière* je ne sais ce que chevaliers sont. Sur tous les hommes du monde je n'aimëhrî q.üë Robin. Il vient au soir et au matin, à moi. tous les jours et par habitude, et il m'apporte de son fromage . Encore en ai-je dans ma robe, et un gros morceau de pain, qu’il m'apporte pour dîner.
• (Scène J I.)
3. Les genres comiques du XV° siècle. — Pendant le \ive siècle, nous ne trouvons aucune pièce comique; tout ce répertoire a été perdu ou transformé, cl ne nous est connu que par des remaniements du xve siècle. — Au xv-, trois genres sont à la mode: a) la farce , qui est la Tonne encore réduite, mais authentique, de la véritable comédie de mœurs et d'intrigue ; elle emprunte souvent son scénario à une historiette connue, à un conte ancien, mais elle renouvelle ces données traditionnelles par l’observation directe des mœurs et des types du temps. Ai nsi Palhelin , le Cuvier , le Pâté et la Tarie , sont, dans des géni es différents, des études de mœurs, et, plus poussées, seraient presque des comédies de caractères. Nous allons revenir sur Palhelin. — h) La moralité est un genre didactique cL allégorique, fort ennuyeux, mais fort goûté au •nv* siècle. Ainsi, pour opposer ta vie d’un honnête “ho ni me à cette d un étourdi qui dev ient un coquin, on compare Bien- Avisé cl Mal-Avisé : pour donner. Une leçon de sobriété, et faire ressortir les dangers de la gourmandise, on écrira la Condamnation de Pan quel. — r) La sotie ou soUie est une pièce d'actualité satirique, uii pamphlet rnis à la scène. La plus célèbre est le Jeu du Prince des sots de Pierre Gringoire, joué en 1512; le poète y attaque violemmcnL le pape Jules 11 . alors en lutte contre le
î. Le faucon porte, quand il est sur le poing du chasseur, un hape ron de eüir. -
LES GIIANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
roi Louis XII. — JJ: Eu il n, il faut signaler le monologue et le sermon joyeux, courtes pièces satiriques ou burlesques.
4. Les Confréries joyeuses. — -#Pas plus que les miracles ou les mystères, les pièces comiques n’étaient jouées par -des acteurs de profession. — Les farces étaient représentées,' et peut-être aussi les moralités, parles Clercs- de la basoche ( Basoche désigne le Palais dé justice) : les clercs de procureurs, de greffiers, de conseillers au Parlement, etc... formaient une ou plusieurs associations qui jouissaient de certains privilèges (élection d’un roi, droit de battre monnaie, etc....). Chaque année, au printemps, la Basoche était en fête pour la plantation du mai; c’est probablement à cette occasion que les clercs jouaient des farces ou des moralités. — Les sotties formaient le répertoire des sols ou Enfants sans-souci. Ce sont encore dès clercs et des étudiants, mais plus jeunes et plus libres. Pour donner leurs représentations, les Sots portaient le costume des fous de cour : mi-partie jaune, mi-partie vert; avec le chapeau à grelots et à oreilles d'âne, et la marotte. Par-dessus ce costume, ils plaçaient un insigne particulier au rôle qu'ils incarnaient ; et ainsi se trouvait figurée la philosophie çle la sottie, à savoir que tous les hommes sont fous, et qu’ils ne diffèrent que parle genre ou le métier dans lequel ils exercent cette folie.
5. Les principales farces. — L’Avocat Pathelin. Le texte le plus ancien de Pathelin est celui qui a été imprimé en 1470, mais qui doit n’ètré qu'un remaniement d’une version plus ancienne. Quel en est l'auteur? on l’ignore. Les uns l’ont attribué à Villon, d’autres à un certain Pierre Blanchet.
Pathelin (1470).