‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 32 sur 232 · LE BERGER. — LE JUGE · texte numérisé non relu

LE BERGER. — LE JUGE

PATllELIN. —

LE DRAPIER

LE JUGE

LE DRAPIER

Sommes-nous béjaunes Ou cornarts ? où cuidez vous être ?

Par le sang bieu, il vous fait paître ! Qu'est il bon homme par sa mine ! 80 Mais, je le los qu’on examine Un bien peu sa partie adverse.

Vous dites bien : il le converse,

Il ne peut qu’il ne le cônnoisse.

Viens ça, dis.

Bée.

Voici angoisse. 85

Qüel bée est ceci ? suis je chèvre ?

Parle à moi.

Bée.

* Sanglante fièvre Te doint Dieu ! eLte moques -tu?

Croyez qu’il est fol ou têtu Ou qu’il cuide être entre ses bêtes. 90 Or renie-je bieu, si vous n’êtes Celui, sans autre, qui aveV Eu mon drap. Ha, vous ne savez, Monseigneur, par quelle malice...

Et taisez- vous. Etes vous nice ? 95

Laissez en paix cet accessoire Et venons au principal.

Voire,

Monseigneur ; mais le cas me touche:

77. Béjaune se dit d'un jeune oiseau, niais ( nidacem ) qui a encore le bec jaune. — 78. Cornarts, fous, du nom d’une société joyeuse de Rouen. — 79. Par le sang bieu. Dansées jurons, pour éviter le blasphème, on remplaçait Dieu par bieu ou bieu ; de là parbleu , corbleu, morbleu. — 81. Je le los ( laudo ), je conseille ceci que... — v 83. Converse, fréquente. — 85. Selon les instructions de Palhelin, le berger joue l’ innocent, et ne doit répondre que bée a toutes les questions du juge. Au dénouement, il abuse de ce conseil contre Patlielin lui-même; — angoisse ( anguslia ), difficulté. — 90. Cette réflexion est d'autant plus spirituelle qu’elle semble plus simple 91. Bieu, cf. note du vers 70. — 95. Nice ( néscinm )*, ignorant.

MOYEN AGE

Toutefois par ma foi ma bouche Meshuy un-seul mot n'en dira. 100 Une autre fois il en ira Ainsi qu'il en pourra aller.

111e me convient avaler /,

Sans mâcher. Or ça, je disais A mon propos, comment j'avais 105 Baillé six aunes — dois-je dire.

Mes brebis — je vous en prie, sire.

Pardonnez moi — ce gentil maître, Mon berger, quand il devait être Aux champs, il me dit que j'aurais 110 Six écus d'or quand je viendrais.

Dis-je depuis trois ans en ça,

Mon berger me convenança Que Ioyaument me garderait Mes brebis et ne m’y ferait 115

r Ni dommage ni vilenie :

Et puis maintenant il me nie ^

Et drap et argent pleinement.

Ah, maître Pierre, vrayement - Ce ribaut ci m'emblait les laines 1 20

De mes bêtes, et, toutes saines,

Les faisait mourir et périr,

Pour les assommer et férir De gros baslon sur la cervelle Quand mon drap fut sous son aisselle,

< Il se mit en chemin grand erre [125

Et me dit que j'allasse querre Six écus d’or en sa maison.

le juge. — Il n'y a rime ni raison

En tout quand qrre vous rafardez. 130

Qu’estveci ? vous entrelardez

Puis d'un, puis d'autre, somme toute,

100 ifeiihuy désormais, — 113. Convenança, convint. — 126. Grand erre, bon train. — 127. Querre, chercher. — 130. Tout quand que {toi quantum q-uod), tout ce que — rafardez, nous dirions blaguer.

50 LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

Par le sang bieu, je n’y vois goutte ! Il brouille de drap et babille Puis de brebis, au coup la quille. 135 Chose qu’il dit ne s’entretient. . . . .

[Ici, Pnthelin commence h interroger Agnelet.)

Viens ça, mon ami. Qui pourrait Trouver? Entends.

LE BERGER

Bée.

PATHELIN

Quel bée, dea !

Par le saint sang que Dieu créa,

Es-tu loi? dis-moi ton affaire. 1 40

LE BERGER. -

Bée.

PATHELIN

Quel bée? ouis-tu tes brebis braire?

C’est pour ton profit : enlends-y.

LE BERGER

Bée.

PATHELIN

Et dis oui ou nenny.

C’est bien fait. Dis toujours, feras?

LE BERGER

Bée.

PATHELIN. — -

Plus haut, ou lu t’en trouveras 145 En grand dépens, ou je m’en doute.

LE BERGER

Bée.

PATHELIN

Or est plus fou cil qui boute

Tel fol naturel en procès.

fila, sire, renvoyez l’en à ses

Brebis ; il est fou de nature. 150

LE DRAPIER. —

Est il fou ? saint sauveur d’Esture !

Il est plus sage que vous n’êtés.

PATHELIN

En voyez-le garder ses bêtes,

Sans jour que jamais ne retourne.

Que maudit soit-il qui ajourne 155

Tel fou que ne faut ajourner.

13 5. Au coup la quille, comme fait la boule lancée au milieu d’un jeu de quiHes. — 137. Qui pourrait trouver? réflexion du juge, en aparté „ « Qui pourrait débrouiller une pareille affaire?». —138. Entends, écoute. — 44. C’est bien fait, doit' être dit en aparté. — 147. « Le plus fou est celui qui pousse en procès un tel ibu dé naissance. » — 154. Esture, Asturîe, province d'Espagne-, où se trouvent de célè>res pèlerinages.

MOYEN AGE 51

Pour prouver la variété des farces du moyen âge, nous donnons aussi une scène du Cuvier.

La Farce du Cuvier.

Jaquinot, mari faible, a demandé à sa femme et à sa belle-mère de lui écrire sur un papier ( rollel , petit rôle) l’emploi de son temps. Les deux femmes se sont creusé la tête pour ue rien oublier. Jaquinot, muni de son roll-et , va et vient dans la maison, et accomplit scrupuleusement ses nombreuses besognes. Sa femme, en préparant If lessive, se laisse choir dans le cuvier ; elle appelle Jaquinot à son secours.

LA FEMME, JiUlS

le envier. —

JAQUINOT.

LA FEMME

jaquinot, lisant son ro/let. —

LA FEMME

JAQUINOT. —

LA FEMME

JAQUINOT.

LA FEMME

JAQUINOT. .

LA FEMME

JAQUINOT.

LA FEMME

JAQUINOT.

Mon bon mari, salivez md vie.

Je suis jà toute évanouie.

Baillez la main un tantinet.

Gela n'est point à mon rollel ;

Car en enfer il descendra. 5

Hélas ! qui à moi n’entendra,

La mort me viendra enlever.

Boulanger, fournier et buer,

Bluter, laver et essanger.

Le sang m’est déjà tout mué; 10 Je suis sur le point de mourir.

Frotter, nettoyer et fourbir.

Tôt pensez de me secourir !

Aller, venir, trotter, courir.

Jamais n’en passerai ce jour. 15 Faire le pain, chauffer le four.

Çà, la main ; je tire à ma fin.

Mener la moûture au moulin.

Vous êtes pis que chien mâtin.

Faire le lit au plus matin. ' *20

1. Jaquinot est devenu, pour la circonstance, mon bon mari. — 2. Jà, déjà. — 3. Baillez, donnez, tendez ; — un tantinet, un peu. — 4. Jaquinot, au lieu de secourir sa femme, tire son papier de sa poche ; il commence à le parcourir. Il faut se figurer la scène jouée, le mari lisant avec une bonne volonté apparente tous les articles du rollet, comme s’il était désireux dy trouver celui qui lui ordonne de r< îi er sa femme du cuvier, et désolé de ne pas l’y rencontrer ?

ES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

LA FEMME

Las ! il vous semble que soit jeu.

IAQUINOT. —

•fit puis mettre le pot au feu.

LA FEMME: — -

J^as ! où est ma mère Jaequetlc?

JAQUINOT. —

Et tenir la cuisine nette.

LA FEMME

Allez-moi quérir le curé !

JAQUINOT. — ^

1 ont mon papier est éeuré,

Mais je vous promets, sans long Que ce n’est point à mon rollet.

plet.

LA FEMME

Et pourquoi n’y est il écrit ?

JAQUINOT.

Pour ce que ne l’avez pas dit.

Sauvez-vous comme vous voudrez ; Car de par moi vous demourrez.

LA FEMME. '

Cherchez doncques si vous verrez En la rue quelque varie! .

JAQUINOT.

Cela n’est point à mon Uoilet...

Jaquiiiot consent enfin à prêter main-forte à sa belle-mère, pour retirer sa femme du cuvier, mais à la condition que le rollet sera déchiré et qu il redeviendra le maître.

26. Écuré ( ex-curare ), littéralement nettoyé. — 27. Plet, plaid, plaidoyer* discussion. 1

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