I. — Villehardouin
Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, fut un des -organ isateurs de la quatrième croisade. Chargé de négocier avec les Vénitiens pour l’embarquement des chevaliers, il prit part à la conquête de Constantinople, et s’installa dans son fief de Messinople où il mourut, li a, dit-on, écrit sa chronique pour répondre aux attaques de ceux qui reprochaient auxgrands chefs d’avoir fait, par seule ambition, dévier la croisade sur Constantinople. — Son récit est simple, précis, un peu sec: la langue en est ferme et sonne comme celle d'une chanson de geste. Les passages les plus remarquables sont : Rassemblée tenue à Venise, dans l’église samt-Marc : le (loge Ilcnpr Dandolo, quoique aveugle, » prend la croix «, au milieu de l’en-,
1. Les textes do \ nichai- îoiun, de Joinville et de Froissart appartenant à la langue à deux cas, nous, en donnons la traduction littérale ; pour ^om mines, i! nous a su lu' de moderniser l'orthographe..
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IhOusiusmc général (oh. 25-32) ; - l’arrivée de la . flotte- devant Constantinople (ch. 121-128); — le premier et le second siège de la ville (ch. 194-232) ; — la retraite d’Andrinople après la victoire des Bulgares sur lés croisés (eh. 351-376).
Les Croisés en vue de Constantinople.
On sait que la quatrième croisade, partie de Venise pour la Palestine, dévia de sa première destination. Les croisés écoutèrent les propositions d’Alexis, fils d’Isaac l’aveugle, empereur détrôné de Constantinople Alexis leur promit des secours en hommes et en argent, s’ils voulaient bien (aire pour lui la conquête de la ville. VÜlehardouin peint l’admiration et la surprise de ses compagndns d’armes, quand ils arrivent en vue de Cons: tilntinople.
Alors ils quittèrent le port d’Avie 1 ions ënsëiiible. Vous auriez pu voirie bras de saint Georges * tout üeun i\ eontrem'ont 3 de navires, de galères et d huissiers 4 ; et c'était très grande merveille que ce beau spectacle à regarder. Et ainsi ils remontèrent le bras de saint Georges, jusqu'à ce qu’ils arrivèrent la veille de la saint Jean- Baptiste, en juin, à Saint-Etienne 5, abbaye qui était à trois lieues de Constantinople. Alors virent à plein Constantinople ceux qui étaient sur les navires, îeS galères et les huissiers ; et iis prirent port et ancrèrent leurs vaisseaux.
Or vous pouvez savoir qu’ils regardèrent beaucoup Constantinople ceux qui ne 1 avaient jamais vue ^ ils ne pouvaient croire qu'une si riche ville pût exister dans tout le monde quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close tout à l'entour à la ronde, et ces riches palais et ces hautes, églises, dont li y avait tant que personne ne l'eut pu croire s’il ne l’eut vu de ses yeux, et la longueur et la largeur de la ville qui sur toutes lës'autres était souveraine. Et sachez qu’il n’y eut homme si hardi à qui la chair ne frémît ; et ce ne fut pas merveille ; car jamais si grande affaire
1. A vie, Abydos. — 2. Le Bras de saint Georges, les Dardanelles. — 3. Contremont, en remontant du sud au nord. — 4. Huissiers, navires avec des portes {liais) latérales, pour le transport des chevaux. — 5. Saint- ttienne, l’abbaye de San Stefan o.
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ne fut entreprise par aucune nation, depuis que le monde fut créé. » (g l '21- TJ8.)
Second assaut de Constantinople.
Alexis, remis sur le trône, refusa de tenir ses promènes. Un nouvel usurpateur, Mu rzup'ble, s’empara du pouvoir et étrangla Akxis.Les croisés firent une seconde fois le siège de Constantinople et s'y installèrent.
L empereur Murzuplilc s'était venu loger devant les assaillants sur une place, avec toutes ses forces, et avait tendu ses tentes vermeilles. Ainsi dura cette situation jusqu'au lundi matin; et alors s'armèrent ceux des nefs, des huissiers, et ceux des galères. Et ceux de la ville les redoutèrent plus qu'ils n'avaient fait précédemment. Alors les nôtres lurent très étonnés, de voir que sur les murs et sur les/ tours n'apparaissaient rien que gens. Et alors commença l'assaut, rude et merveilleux. Et chaque vaisseau attaquait droit devant lui. Les cris de la lutte furent si grands, qu'il sembla que la terre s'abîmât.
Ainsi dura l’assaut longuement, jusqu'à ce que Notre- Seigneur lit lever un vent qu’on appelle Borée. Et ce vent poussa les vaisseaux sur la rive plus près qu'ils n'étaient auparavant. Et deux nefs qui étaient liées ensemble, dont l'une avait nom la Pèlerine, et l’autre le Paradis, s'approchèrent tant d’une tour, l'une d’un côté, l’autre de l’autre (comme Dieu et le vent les mena) que l'échelle de la Pèlerine joignit la tour ; et aussitôt un Vénitien et un chevalier de France, qui avait nom André d'Urboise, entrèrent dans la tour, et d'autres gens commencent à entrer après eux, et ceux de la tour lâchent pied et -s'enfuient.
Quand les chevaliers qui étaient sur les huissiers virent cela, ils s'élancent à terre et dressent leurs echelles nu pied du mur et montent contre le mur de force. Et ils conquirent bien quatre des tours : et ils commencent à sauter des nefs et des huissiers, à aui mieux mieux.
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et ils enfoncent bien trois des portes et entrent dedans, et commencent à retirer les chevaux des kuissiers, et les chevaliers commencent a monter. Et ils chevauchent droit au logement de l'empereur Murzuphle. Et celuici avait ses bataillons rangés devant ses tentes. Et lorsqu’ils virent venir les chevaliers à cheval, ils s'enfuirent. Et l'empereur s’en alla, fuyant par les rues vers le château de Boucoléon.
Alors vous eussiez vu abattre les Grecs, et prendre chevaux et palefrois, mulets et mules; et autre butin. JLà il y eut tant, de morts et de blessés qu’il n'y en était ni lin ni mesure. Une grande partie des hauts hommes seigneurs de Grèce se retirèrent vers la porte de Blaquerne. Et le soir était déjà bas. Et ceux de l'armée furent lassés de la bataille et de la tuerie, et ils commencent à se réunir sur une grande place qui était dans Constantinople.^ Et ils résolurent de se loger près des murs et des tours qu'ils avaient conquis ; car ils ne croyaient pas qu'ils puissent yaincre la ville en un mois, avec les églises fortifiées, les palais fortifiés, eL-le peuple qui était dedans. Comme il avait été dit, ainsi fut fait.
Ainsi ils se logèrent devant les murs et devant les tours près de leurs vaisseaux. Le comte Beaudoin de Flandre 1 et de Hainaut se logea dans les tentes vermeilles de l'empereur Murzuphle, que -celui-ci avait laissées' tendues, et Hemu, son frère, devant le^palais / de Blaquerne : Boniface, le marquis de Montferrat 2, lui et ses gens, dans l'intérieur de la ville. Ainsi se logea l'armée, comme voifs l’avez entendu, et Constantinople fut prise le lundi de Pâques fleuries 3.
1. Beaudoin de Flandre, un des chefs de 1 expédition, fut élu empe reu du nouvel empire français ^de Constantinople ; tué à Andrinople, il eu pour successeur en 120G son frère Henri. — 2. Boniface de Montferra fat nommé roi de Thessafie en 1201. et péril, en 1207. - H^Fàifü.eâ fleuries On appelle ainsi le dimanche des rameaux. i>a date es! 12 avril 12" i.
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IL — Joinville (1224-1317).
Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne, suivit le roi Louis IX à la croisade de 1218. Fait prisonnier avec le roi, il supporta vaillamment sa dure captivité. Rentré dans son château en 1251. ilncconsentit pas à accompagner Louis IX dans sa croisade de 1270. Lors du procès de canonisation de Louis IX, en 1182, il fut- appelé en témoignage, et il assista aux fêtes célébrées pour la béatification du roi. — Il a, dit-on, composé ses Mémoires à la prière de Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel; mais Jeanne étant morte avant que Joinville ait achevé son manuscrit, celui-ci le dédia à Louis le Hulin. — Ces mémoires, entrepris à un âge si avancé, manquent d'unité et de méthode. Sans doute, Joinville annonce qu'il divise son ouvrage en deux parties : saint Louis intime, saint Louis chevalier. Mais il y a sans cesse des arrêts, des reprises, des disparates. On en a conclu (G. Paris) que Joinville s’était servi d’une chronique très précise qu’il avait rédigée à son retour de la croisade de 1248 (c’est la partie la plus nette et la plus personnelle) ; puis qu’il l’avait fait précéder d’un certain nombre d’anecdotes un peu affaiblies dans sa mémoire d’octogénaire; enfin qu’il avait raconté la dernière croisade du roi d’après un résumé que lui avait fourni le comte d’Alençon. — Quoi qu’il en soit, Joinville touche et charme par la naïveté et souvent par le pittoresque de son style. Piappelons les célèbres passages : — sur le péché mortel et la lèpre (ch. 27-28) : — le roi rendant la justice sous le chêne de Vincennes (57-60) ; — la bataille de Tailleboury (98- 102); — la bataille de Mansourah et la captivité du roi (214-321) . — la description des Bédouins : 628-630.) ; — la mort de Louis IX (755-59).
Les Bédouins.
Joinville Accompagna saint Louis dans sa croisade d’Egypte. 11 rapporte naïvement ses impressions sur les habitants du pays ; et l’on peut juger de son exactitude, puisque les Arabes de nos jours ressemblent encore aux Bédouins de Joinville.
Les Bédouins ne demeurent ni dans des villes, ni dans des cités, ni 'dans des châteaux, mais restent toujours aux champs; et leur ménage, leurs femmes, leurs enfants logent, le soir, de nuit, ou de jour quand il fait mauvais temps, en une sorte de campement qu’ils font de cercles de tonneaux liés à des perches, comme les chars des dames sont; et sur ces cercles ils jettent
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des peaux de moulons que ion appelle peaux de Damas, corroyées dans l'alun. Les Bédouins eux-mêmes en ont de grandes pelisses qui leur couvrer^ tout le corps, leurs jambes et leurs pieds. Quand il pleut le soir cl qü il fait mauvais temps pendant la nuit, ils Renferment dans leurs pelisses, et oient les freins à leurs chevaux et les laissent paître auprès d'eux. Quand vient le lendemain, ils étendent de nouveau leurs pelisses au soleil et les corroyent, et bientôt il n'y paraît pas qu'elles aient été mouillées le soir. Leur croyance est telle que nul ne peut mourir qu'à son jour, et à cause de cela ils ne se"veulerit pas armer ; et quand ils maudissent leurs enfants, ils leur disent ainsi : « Ainsi sois-tu maudit, comme le Franc qui s'arme par peur de la mort. » En bataille, ils ne portent rien que l’épée et le glaive. Presque tous sont vêtus de surplis, comme [es prêtres; leurs têtes sont enveloppées de toiles qui leur vont par-dessous le menton, à cause de quoi ils sont gens laids et hideux à regarder ; car les cheveux de leurs tètes et leurs barbes sont tout noirs. Ils vivent du lait de leurs bêtes et achètent les pâturages dans les prairies aux riches hommes, pâturages dont leurs bêtes vivent. Nul ne saurait dire leur il ombre ; car il y en a au royaume d'Egypte, an royaume de Jérusalem et dans toutes les autres terres des Sarrasins et des mécréants, à qui ils pavent de grands tributs chaque année.
(Vie de snint Louis , § 628-630.)
Mort de saint Louis.
Joinville n*a pas va mourir saint Louis. Aussi invoque-t-il fréquemment dans ce passage le témoignage du comte d’Àîêtîçoh, àê qui il tient ces détails. . r è
Quand le bon roi eul enseigné son fils Monseigneur Philippe \ la faiblesse qu'il avait commença à croître fortement ; et il demanda les sacrements de la sainte Eglise, et il les reçut sain de pensée et en pleine intel-
i. Philippe, devenu roi en 1270 sous le nom de Philippe IÎÎ le Hardi.
MOV EN A G t:
licence, car quand on lui appliquait 1 huile cl quand on disai ( les sept psaumes 2, il disail les versets de son côté.
Et j’entendis racontera Monseigneur le -comte d Alençon, son fils, que quand il approchait de la mort,- il appela les saints pour 1 aider et le secourir, et surtout monseigneur Sain l- Jacques, en disant son oraison qui commence (ainsi) : « Esjo^ Domine v>, .c’est-à-dire : « Dieu, soyez sanctificateur et gardien de votre peuple. » U appela alors à son aide monseigneur saint Denis de France, en disant son oraison, qui veut dire : « Sire Dieu, accorde-nous que nous puissions mépriser le bonheur de ce monde, et que nous ne redoutions nulle adversité. »
Et j entendis dire à Monseigneur d’Alençon (que Dieu absolve !) que son père réclamait alors madame sainte Geneviève. Après, le saint roi se fit coucher sur un lit couvert de cendre, et mit ses mains sur sa poitrine, et en regardant vers îe ciel rendit à notre Créateur son esprit, à cette heure même que le Fils de Dieu mourut pour le salut du monde sur la croix 3.
- C est une chose pieuse et digne, de pleurer le trépas de ce saint prince, qui si saintement et loyalement garda son royaume, et qui y fit tant de belles aumônes, et qui y mit tant de beaux êtab’issemenls. Et de meme que l’écrivain qui a fait son livre, l’enlumine d’or et d azur, le dit roi enlumina son royaume de belles abbayes qu'il y fit, et de la grande quantité d’IIôtels- Dieu, et de maisons de Prêcheurs', de Cordeliers 4 et des autres ordres que j'ai- nommés plus haut.
Le lendemain delà fête de saint Barthélemy l’apôtre :i, trépassa de ce siècle le bon roi Louis, en Lan de lincar-
-• Les sept psaumes, appelés psaumes de la pénitence . — o. A trois heures de laprè^midi. — 4. Prêcheurs, les dominicains, nommés aussi trères-prêcheurs ; ' — Cordeliers, les franciscains. — 5. La fête de saint Barthélemy fombe le 24 août.
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nation de Noire-Seigneur, Tan de’ grâce 1*270. et ses ossements furent gardés en un cercueil, et apportes et inhumés à Saint-Denis en France, et il fut enterre au lieu où il avait choisi sa sépulture, là où Dieu a depuis lait maint beau miracle pour lui, par ses mérites.