III. — Froissart
Jean Froissart, né à Valenciennes, n'est pas, comme Villehardomn et Joinville, un -gruml seigneur qui raconte ses propres exploits. Simple clerc, puis secrétaire de la reine d Vngletcrre. Philippe de Hainaut. curé de Lestincs, chapelain de Chimay, protégé par des soùverains et par des grands seigneurs. Froissart fut un chroniqueur de profession. Il commença par écrire un premier livre sur les événements militaires et diplomatiques compris entre les années 1325 et 13/8. Sa principale source fut la Chronique du chanoine Jean Lebel. Puis il voyagea : il visita, après l'Angleterre, l'Écosse. la r rance de 1 Ouest. 1 Italie, le Béarn. l'Auvergne, le Berry : il îo tourna eu Angleterre en 1595. Il rédigea encore trois autres livres d e Chroniques, qui nous mènent jusqu'à l'année 1400.
froissart fait un tableau exa’ct. anime, pittoresque et coloré, des batailles et des tournois, des fêtes et des assemblées. Ses récits des combats de Crécy ci de Poitiers, du siège de Calais, du sac de Limoges, de la mort tragique du jeune lïls de Gaston 1 hébus. comte de Foix, des fêtes données en Auvergne pour le mariage du duc de Berry, etc. sont des chefs-d'œuvre de vie et de couleur. D autre part, il exalte avec enthousiasme lé courage individuel, la prouesse , et son livre était lu par les jeunes « bacheliers « comme un recu«H des beaux exemples. Mais Froissart n'est pas un historien très profond: il ne cherche pas a dégager les causes ni les leçons des terribles événements de la guerre de Cent ans : il reste un aimable chroniqueur.
Dévouement des six bourgeois de Calais.
Cette namn ion est justement célèbre; elle est coùifwsèe avec autant de simplicité que de science. Tout y est enchaîné, proportionné, et surtout gradue : 1 interet croit de ligne en ligne. — D'autre part, l'auteur, sans jamais declamex, introduit habilement quelques réflexions qui augmentent le pathétique de cette scèue. On croirait, au plan et au ton, lire une des plus belles narrations de Tite-Live.
Froissait \ient de raconter que Jean de Vienne, défe^eur de Calais est contraint de fendre la ville aux Anglais. Edouard a <Mborè exigé que
la ville se livrât à discrétion. Puis il
consenti à épargner les habi-
MoVEN AGÈ
tants, à la condition que six . des plus riches bourgeois vinssent, en chemise et la corde au cou, lui apporter les clefs de la ville (1347). Jean de Vienne assemble la population sur la place, et annonce quels sont les ordres du roi d’Angleterre. Tout le monde se met à pleurer et à crier. Alors Eustache de Saint-Pierre, se lève et s’offre le premier; après lui Jean d’Aire, Jacques de Wissant, Pierre de Wissant, Jean de Fiennes et André d’Ardres. Tous les six ôtent leurs vêtements et leurs chaussures.
Quand ils se furent ainsi préparés, messire Jean de Vienne, monté sur une petite haquenée \ car il*J)ouvait à peine marcher, se mit devant et prit le chemin de la' porte. A voir ces hommes, leurs femmes et leurs enfants pleurer et tordre leurs mains et crier à haute voix très amèrement, il h 'y eut cœur sf dur au monde qui n’en eût pitié. Ainsi ils arrivèrent jusqu’à la porte, accompagnés par des lamentations, des cris et des pleurs. Messire Jean de Vienne fit ouvrir la porte, et se fit enfermer dehors avec les six bourgeois, entre la porte et les barrières; et il vint vers Monseigneur Gautier2 qui l’attendait là, et lui dit : r< Messire Gautier, je vous livre, comme capitaine de Calais, par le consentement du pauvre peuple de cette ville, ces six bourgeois. Et je vous jure que ce sont les plus honorables et notables de corps, de fortune et d’ancienneté de la ville de Calais ; ils portent avec eux toutes les clefs de la dite ville et du château. Je vous prie, gentil sire 3, de vouloir bien prier pour eux le roi d’Angleterre, afin que ces braves, gens ne soient pas mis à mort. — Je ne sais, répondit le sire de Mauny, ce que messire le roi en voudra faire, mais je vous promets que je ferai mon devoir. »
Alors la barrière fut ouverte. Les six bourgeois s’en allèrent, en l’état que je vous ai éit, avec Monseigneur
1. Haquenée, cheval <fe voyagé, qui marche ordinairement à l’amble. — 2. Gautier de Mauny; gentilhomme anglais envoyé par Edouard pour négocier la capitulation de la ville. — 3. Gentil, ce mot a le sens de noble, resté dans le composé gentilhomme.
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